Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Jardin chinois

Jardin chinois à l'exposition de Paris 1867

Créer à l’Exposition une véritable habitation chinoise dans toute sa réalité saisissante, initier l’Européen à la civilisation, à la vie intérieure d’un peuple encore peu connu, bien qu’il en ait été beaucoup parlé, rétablir à Paris, ce qui n’existe plus à Pékin, tel est le but qu’on s’est proposé et qu’on a réalisé de la façon la plus heureuse au Champ de Mars.

Le programme de l’Exposition était de réunir dans une même enceinte, de fondre dans un vaste ensemble toutes les industries, toutes les civilisations; l’Empire chinois devait être représenté à ce concours universel.
Aussi, dès le mois de mai 1865, une invitation avait-elle été adressée à la cour de Pékin. La réponse ne fut pas celle qu’on espérait : le gouvernement chinois refusait de suivre l’exemple des autres peuples orientaux qui avaient répondu avec tant d’enthousiasme à l’appel de laFrance. C’est alors qu’un homme à qui la langue, les mœurs chinoises sont aussi familières que celles de son propre pays, un artiste, un savant en même temps qu’un homme du monde, pourquoi ne le nommerions-nous pas, le marquis d’Hervey de Saint-Denis, proposa d’organiser avec ses propres ressources une exposition chinoise. Inutile de dire si son offre fut acceptée avec empressement.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Dix-huit mois n’étaient pas de trop pour se procurer en Chine et envoyer en Europe les objets nécessaires, en même temps que pour mener à terme tout ce qu’il y avait à faire à Paris. Pour cette double tâche un double concours était indispensable. M. d’Hervey de Saint-Denis s’adjoignit M. de Meritens qui, depuis quinze ans, se trouve à la tête de l’administration des douanes du Céleste-Empire. M. de Meritens était alors à Paris; il repartit immédiatement; et grâce à son activité, à ses efforts, il est parvenu à réunir une collection complète, unique, des plus beaux produits de l’industrie chinoise; il a pu même, avec l’appui du prince Kong, obtenir des objets sortant des manufactures impériales qui, chacun le sait, fabriquent exclusivement pour l’empereur.
Pendant ce temps on s’organisait à Paris. Le marquis d’Hervey de Saint-Denis voulait produire quelque chose de remarquable et de nature à frapper vivement les imaginations; pour atteindre ce résultat, il lui fallait imprimer à son œuvre un cachet d’authenticité indiscutable. L’histoire dé cette installation est trop intéressante pour ne pas être racontée.

Tout le monde a entendu parler du palais d’été, bien que peu de personnes sachent ce qu’il était au juste. Un parc immense, grand comme toute une ville, au milieu duquel s’élevait une multitude de pavillons, d’architecture et de forme différentes, consacrés à des usages divers, c’est là ce qu’on nommait le palais d’été. Depuis des siècles, les empereurs de la Chine en avaient fait leur résidence favorite; ils y avaient accumulé des trésors de toutes sortes : manuscrits, livres, albums, objets d’art, bijoux précieux. Un jour, les portes de ce sanctuaire furent forcées : des hommes armés se répandirent dans ces jardins qu’un mystère impénétrable avait environnés jusqu’alors; tout fut saccagé, brisé, pillé ; il suffit de quelques heures aux flammes pour réduire en cendres ces collections incomparables, uniques, que les Tartares eux-mêmes avaient respectées.

Cependant quelques épaves avaient été sauvées de la destruction. Au nombre de ces objets, était un album qui contenait la collection complète des dessins et des plans des diverses installations du palais d’été; arraché aux flammes par le colonel Dupin, il avait été offert par lui à la Bibliothèque Impériale. C’est à cette source que le marquis d’Hervey de Saint-Denis alla puiser, et son choix se fixa sur le kiosque du thé, appelé ainsi, parce que l’empereur s’y rendait chaque jour pour prendre le thé. Le plan en a été scrupuleusement relevé et reproduit dans ses plus minutieux détails par M. Alfred Chapon; et Paris doit aujourd’hui à cet habile architecte, qui a fait de si belles choses au Champ de Mars que son nom est désormais attaché d’une manière inséparable au souvenir de l’Exposition, de posséder un édifice dont la Chine pleurera toujours la perte.

Pour celui qui ne connaît la Chine que par les décors de la Porte Saint-Martin ou de l’Opéra, l’effet produit est saisissant. On se sent empoigné, si j'ose me servir de cette expression : chaque détail possède un cachet d’originalité si puissante, qu’il est impossible de ne pas s’écrier : Cela doit être vrai. On pénètre dans le jardin en passant sous un portique en bois découpé jaune et rouge; le toit couvert en paille hachée d’une façon particulière, se relève en pointe aux extrémités. Deux petites cabanes en bambou et en paille, tapissées de nattes de Chine, servent de bureaux de péage. Le jardin est planté d’arbres et de fleurs rapportés de Chine; il est entretenu par deux vigoureux gaillards de la province de Tche-Kiang; c’est plaisir de les voir travailler, la natte enroulée au sommet de la tête; ils n’étalent cet élégant appendice dans toute sa gloire que lorsque la besogne est terminée.

Une allée en pente conduit au pavillon principal, de forme rectangulaire et couvert de peintures bizarres aux couleurs éclatantes. Il est à supposer qu’à Pékin, chacun de ces panneaux était une plaque de porcelaine. Le toit, couvert avec de la paille hachée, est surmonté de deux dauphins gigantesques. Le pavillon n’a qu’un étage; au rez-de-chaussée, sous la marquise, est installé le bazar que tient le négociant chinois établi, rue Tronchet. Le kiosque est vitré; là sont réunis sous le nom de musée chinois, les objets les plus rares, les collections les plus précieuses exposés par différents amateurs. Notre attention s’est particulièrement portée sur une tabatière et une plaque gravée en jade, sur de magnifiques vases en émaux cloisonnés, sur des porcelaines comme il n’en existe pas de pareilles au monde, objets sans prix puisqu’ils sont uniques dans leurs différents genres. Mais le bijou de cet écrin est une boîte avec couvercle, montée en or, incrustée de perles et de pierres précieuses. Sur le socle d’or une inscription gravée en chinois, en mantchou et en thibétain, apprend que cette boîte a été faite, sur Tordre de l’empereur Kien-Long, avec le crâne d’un général tartare que l’empereur chérissait tout particulièrement et aux mânes duquel il n’a pas cru pouvoir donner une meilleure preuve de son affection.

Au premier étage se trouvent le café et le restaurant; comme au rez-de-chaussée, pas de cloisons, mais un vitrage recouvert par de charmants stores bleus. Le cuisinier, nous a-t-on assuré, est un véritable artiste qui possède des recettes précieuses, surtout pour la façon d’apprêter le riz. Mais rassurez-vous, lecteur, et n’allez pas croire qu’aussitôt que vous aurez mis le pied dans ce jardin séduisant, vous serez forcé, si l’appétit vous presse, d’avaler des mets inouïs, accommodés à l’huile de ricin ; car c’est un fait établi en Europe, que les Chinois ne peuvent se passer de cet agréable condiment. Ceci est la plus prodigieuse mystification que je connaisse et qui doit avoir été causée par une plaisanterie de Chinois facétieux auquel il aura semblé piquant de faire dîner à l’huile de ricin des Européens badauds. En réalité, •un repas chinois diffère d’un dîner européen plutôt par la manière de manger que par la nature des éléments. Ainsi, il est de règle de commencer par le dessert et de finir par le potage, de boire le vin fumant, de se servir de deux petites baguettes en guise de fourchette pour saisir les mets qu’on apporte coupés à l’avance en menus morceaux, d’employer, au lieu de serviettes, des petits carrés de papier soyeux dont on place une provision à côté de chaque convive, toutes habitudes qui nous semblent fort bizarres. Mais les Chinois estiment autant que nous la viande, les poissons, la volaille, les légumes. Il est bien vrai que de temps en temps ils s’offrent quelques friandises, telles que nageoires de requin, vers frits, têtes de moineaux et nids d’hirondelles. Mais ces plats, le dernier surtout, sont fort chers et seulement accessibles aux bourses des mandarins. D’ailleurs, les nids qu’on mange en Chine, ne ressemblent en rien à ceux qu’on voit dans nos pays. Ces nids qu’on va chercher dans les îles de l’archipel Indien, sont formés de plumes, de débris d’algues, de pailles, reliés entre eux par une substance visqueuse, qu’on attribue aux éléments dont l'hirondelle de mer se nourrit ou à une espèce de salive que l’oiseau tire de son gosier. A certaines époques on s’empare des nids et on les apporte en Chine. Là ils sont débarrassés avec soin des algues, des plumes, des pailles, de telle sorte, qu’il ne reste plus que la matière visqueuse qui s’est solidifiée et conserve exactement la forme du nid. On les fait cuire dans de l’eau avec certains assaisonnements; les nids se délayent en longs filaments et forment une espèce de potage d’épais vermicelle. Voilà l’histoire de ces fameux nids qui excitent en Europe tant de curiosité.

Le pavillon principal n’a pas d’escalier intérieur. On monte au café par un escalier en bois jaune et noir, qui dessert en même temps un petit kiosque latéral où se trouve installé le magasin de thé. Avis aux amateurs : là se vendent les grands thés de la Chine, qu’on a bien rarement l’occasion de goûter en Europe. Car, nous ne devons pas nous le dissimuler, nous buvons avec délice un liquide dont ne voudrait pas un homme du peuple à Pékin. Désirez-vous vous en convaincre, lecteur? Dans votre prochaine visite à l’Exposition, demandez une tasse de thé au Jardin chinois. La quantité de thé nécessaire est mise au fond d’une ravissante petite tasse en porcelaine, et l’eau bouillante versée par-dessus. L’infusion est très-parfumée et se prend sans sucre.

Le kiosque affecté à la vente du thé mérite une attention spéciale. Rien de plus coquet et de plus réussi que cette charmante petite habitation. On y découvre des détails inouïs, pris sur le fait : une fenêtre, entre autres, affectant la forme d’une feuille, qui est un véritable chef-d’œuvre. Sur le toit s’épanouit, en guise de girouette, un poisson rouge et vert, ornement fort apprécié en Chine. En un mot, c’est une reproduction servile, mais une reproduction heureuse, qui seule pouvait donner le succès. Il n’y a que les Chinois qui possèdent l’art de mettre en opposition ces couleurs hardies, tranchantes, et de les fondre dans un ensemble plein d’harmonie. Si l’on avait voulu imaginer, créer, on n’aurait jamais produit qu’une œuvre bâtarde et grotesque.

C’est au rez-de-chaussée du kiosque que se trouve le débit du thé; derrière le comptoir se tiennent deux jeunes filles chinoises, qui ne sont pas le moindre sujet d’étonnement dans cette exposition si fertile en surprises de tout genre. Des chinoises authentiques ! c’est là, assurément, une denrée fort rare, et qu’il est fort difficile de se procurer à Paris, les lois du Céleste-Empire prohibant de la manière la plus formelle l’exportation des femmes. Aussi, bien des négociations et des démarches ont-elles été nécessaires à M. de Meritens pour qu’il fût fait une exception en sa faveur. L’autorisation obtenue, toute difficulté n’était pas levée. Il fallait encore trouver des sujets qui consentissent à s’expatrier et à monter sur les grandes jonques pour se rendre dans le pays des Barbares. Ce ne fut qu’après de longues recherches, et moyennant un prix fort élevée, 16 50Q francs, que furent achetées, dans la province de Fo-Kien, les deux jeunes filles qu’on voit au Champ de Mars. Le choix, du reste, a été heureux : ces jeunes filles passaient dans leur pays pour des types de beauté accomplis ; nous qui n’avons pas précisément la même manière de voir en matière de beauté que messieurs les Chinois, nous les avons trouvées fort gentilles ; elles sont âgées de 'quatorze et seize ans, et répondent aux doux noms de A-Tchoë et A-Naï. Depuis leur arrivée à Paris, elles mènent l’existence la plus extraordinaire, passant leur journée à faire de la musique, à peindre des éventails, surtout à jouer aux dominos ; on sait que le jeu est la passion dominante du peuple chinois. Les lits européens leur paraissent beaucoup trop doux, elles en ont retiré les matelas pour s’étendre sur le bois ; et c’est sur cette couche qui leur semble encore trop voluptueuse, qu’elles passent de longues heures, le cou maintenu par un oreiller en bois, pour ne pas déranger l'édifice immense de leur coiffure.
A-Tchoë et A-Naï sont heureuses et reconnaissantes des soins de toute sorte qui leur sont prodigués. On leur a installé à l’étage supérieur du kiosque un ravissant petit boudoir meublé dans le goût chinois avec tout le luxe imaginable, et dans lequel elles vont se reposer et prendre leurs repas.

Au fond du jardin s’élève le théâtre où sont données chaque jour, dans la soirée, des représentations théâtrales exclusivement chinoises. Il nous est impossible de donner, dès à présent, le programme de ce sing-soug. Nous pouvons assurer cependant qu’on y verra successivement des troupes de comédiens, des jongleurs, des musiciens. Le théâtre est spacieux; la décoration en est fort heureuse. Nous avons beaucoup admiré le toit formé de tuiles vernies jaunes et vertes et surmonté, comme celui du pavillon, de deux gigantesques dauphins. Les représentations se donnent en plein air; les spectateurs sont assis dans le jardin ou sur la plate-forme du café.

Tout a été étudié dans ce jardin avec un soin et un amour du détail infinis. Les chaises en bois de différentes couleurs sont accommodées à la double exigence du confort européen et de la décoration générale. Les lanternes se distinguent par la variété de leurs formes et de leurs couleurs, depuis la lanterne ronde recouverte d’un simple tissu gommé appliqué sur une légère charpente en bois jusqu’à la lanterne de verre ornée de riches dessins, de glands de soie et de bandelettes en perle. Des candélabres à gaz en bambou éclairent le théâtre. Tout autour du jardin des mâts, dorés à leur extrémité, supportent des banderoles et d’autres ornements d’une grande réalité.

On le voit, le jardin chinois est fait pour attirer l’attention des curieux et même des gens spéciaux. II faut y voir en effet autre chose qu’un établissement puéril, mais, ce qu’il est en réalité, la reproduction vivante d’une civilisation qui nous est inconnue et qui est pourtant celle d’une si grande partie du genre humain.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée