Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Mobilier

Mobilier à l'exposition de Paris 1867

Meubles Beurdeley.
A côté des artistes chercheurs qui interrogent leur propre génie et lui demandent une forme neuve, un style nouveau, qui soient la caractérisation de leur époque, nous devons placer ces autres artistes dont le goût et la science des styles anciens constituent le principal mérite, et qui savent admirablement reproduire dans toute sa pureté l’esprit des conceptions des grands siècles éteints.

Le culte du beau recrute partout ses prêtres, et si les premiers sont les poètes de l’art, les autres en sont les historiens. Ces deux branches du travail, humain, loin de s’exclure, se complètent mutuellement; avant de créer, il faut connaître; l’histoire ne fut-elle pas toujours l’inspiratrice féconde de nos chefs-d’œuvre les plus admirés ?

En suivant cette progression toute logique nous devons commencer notre revue des œuvres exposées dans l’enceinte de ce palais de fer qui nous reporte à l’âge d’or, par l’examen des travailleurs consciencieux qui veulent bien se faire les historiens de l’art dans les applications à l’ébénisterie.

Parmi eux, celui qui a droit au premier rang est sans contredit M. Beurdeley.

Doué d’un goût exquis, pénétré de la science de styles à un degré extrêmement remarquable, M. Beurdeley nous offre aujourd’hui, parmi plusieurs chefs-d’œuvre, une bibliothèque en chêne composée dans le style Louis XVI ; une table incrustée de nacre et d’argent, style Louis XVI, enfin un groupe coulé en bronze d’après une terre cuite originale de Pigalle; ces trois pièces principales de l’exposition de M. Beurdeley sont interprétées très-finement dans nos gravures par notre habile dessinateur M. Fellmann.

Il semblerait, d’après la nomenclature des objets saillants dont nous reproduisons le dessin, que M. Beurdeley a un culte tout spécial pour le style Louis XVI.
Cette remarque ne comporte dans aucun cas un reproche; mais elle nous conduit tout naturellement à diriger notre attention sur la manière dont les artistes de ce siècle comprenaient l’ornementation.

Les splendeurs majestueuses du siècle de Louis XIV avaient déjà subi l’influence de l’afféterie et de la légèreté qui caractérisèrent le siècle de Louis XV. Les rocailles avaient régné en maîtresses ; l’art italien dégénéré avait fourni tout ce qu’il contenait de maniéré et de raffiné dans ses créations. Enfin les dernières années du règne de Louis XV arrivèrent et se signalèrent bientôt par un mouvement très-énergique de réaction contre le goût des rocailles.

A cette époque de transition, un double courant sembla entraîner les artistes, tantôt vers l’étude des vieux maîtres français, tantôt, selon le degré de patience qui animait les travailleurs, vers une sorte d'interprétation nouvelle des monuments de l’antiquité.

C’est de ce double mouvement que sortit ce que l’on est convenu d’appeler le style Louis XVI.

L’abus des rocailles avait donc ramené la décoration intérieure à des données plus simples et en même temps plus rationnelles. La ligne droite fut remise en honneur. La sobriété des ornementations inaugura dès ce moment une manière plus calme et, en même temps, plus douce. Au lieu de ces silhouettes hérissées et tourmentées, les meubles présentèrent un dessin plus sérieux et plus pur; mais le luxe, qui ne perd jamais ses droits, joint à ce courant que nous avons signalé vers l’imitation des anciens artistes, Boule entre autres, ramena le goût des incrustations et des ornements de bronze, d’or et d’argent appliqués sur les panneaux des meubles de cette époque.

A mesure que les années se précipitaient vers le cataclysme de 89, les artistes semblèrent obéir à l’impression que les événements gravaient dans leur esprit; aussi la sobriété dégénéra insensiblement en nudité et prépara les styles de la République, dont le mieux est de ne pas parler.

Mais, on sent très-bien, dès les dernières années du règne de Louis XVI, une froideur naître dans les inspirations artistiques, et on est parfaitement à même de distinguer aujourd’hui un meuble de l’époque ascendante d’un meuble de la période de décadence du style dont nous nous occupons.

Laissons de côté la dernière période. Les meubles que M. Beurdeley expose appartiennent au grand mouvement du dernier siècle, et nous offrent dans toute sa pureté le génie du style à son meilleur moment.

Un défaut qui était assez commun aux artistes de cette période était de traiter les détails de leur composition comme des vignettes d’illustration de livres.

Dans sa grande bibliothèque, M. Beurdeley a évité cet inconvénient qui apporte la monotonie.

Divisée en trois corps plaqués d’ébène, cette bibliothèque est surmontée d'un fronton qui complète avec une harmonie parfaite son aspect général. Les bronzes des panneaux dont nous avons vu les cires sont d’une finesse merveilleuse'. Aucun des quatre panneaux ne se ressemble la symétrie n’en souffre pas et la décoration y gagne en imprévu et en richesse.

Le corps du bas est orné de fines arabesques dont le dessin est d’une grande fermeté. La ciselure y est admirable, les bronzes dorés au mal usé font valoir par une heureuse opposition de tons les mats brunis de la dorure. Çà et là on remarque également des incrustations de matières précieuses telles que le jaspe et le lapis; enfin, nous devons le constater, nous n’avons jamais vu depuis le meuble qui est au musée des Souverains (au Louvre) et qui a appartenu à la reine Marie-Antoinette, une œuvre aussi importante, et dont le style rappelât mieux celui de cette époque charmante où Riesner donnait le ton pour la marqueterie, et Goutière pour la ciselure, mais qui toutes témoignaient d’une opulence qui allait disparaître et jetait au loin son dernier rayon.

A côté de cette bibliothèque si remarquable, M. Beurdeley offre à nos regards une table dont nous représentons le dessus et la vue d’ensemble.

Ce meuble est plus spécialement le triomphe de la marqueterie et de l’incrustation dans le même style Louis XVI.

La composition du dessus consiste en des frises arabesques mélangées de burgot, de nacre et d’argent.

Dans le milieu s’étalent des panneaux en vieux laque du Japon ; toutes les frises de la ceinture sont en vieux laque. Les pieds en forme à carquois sont incrustés de tigettes en nacre de perle, ornementés de bronzes très-délicats et ciselés avec un art infini ; tout cet assemblage est d’une richesse inouïe, et indique bien que M. Beurdeley est le préféré des têtes couronnées; car quels autres que les rois et les princes de la finance pourraient avoir les moyens de satisfaire les penchants délicats de leur goût épuré quand ils s’adressent à un homme tel que M. Beurdeley, qui enfouit dans l’exécution consciencieuse de ses œuvres des sommes vraiment effrayantes.

Il nous reste à étudier un dernier sujet de gravure qui complète les objets les plus saillants de l’exposition de l’artiste érudit qui nous occupe : c’est le groupe ciselé en bronze représentant trois enfants se battant pour avoir une poule. L’exécution en est irréprochable ; c’est d’après une terre cuite originale du sculpteur Pigalle et qui est la propriété de M. Beurdeley, que ce groupe a été coulé et ciselé. Le sujet nous rejette au beau temps des bergeries de Watteau. Pigalle, qui vivait à la fin du règne de Louis XV, avait conservé les douces et gracieuses tendances qu’une longue paix avait fait naître et que l’esprit de galanterie contribuait à perpétuer.

Tels sont les principaux sujets de l’œuvre de M. Beurdeley. Nous mentionnerons encore des vases en porphyre rouge oriental montés dans le style Louis XVI qui sont des objets rares et précieux ; une petite vitrine récemment apportée qui contient de vrais bijoux de ciselure exécutés par M. Duron sur les données de M. Beurdeley. Mais nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet pour M. Duron dont le mérite nous est connu de longue date.

Contentons-nous de terminer cette étude en nous félicitant de posséder en France un homme d’un goût aussi pur et aussi éclairé que celui de M. Beurdeley; ses connaissances approfondies mettent auprès de lui les amateurs et les collectionneurs à l’abri de ces erreurs si regrettables dans l’archéologie et qui se traduisent par des sommes fabuleuses dépensées à tort pour un objet qui n’est nullement ce que l’on croit être. Ce que notre savant collectionneur nous donne est consciencieusement désigné, et sa parole vaut un acte de l’état civil.

Il est fâcheux d’être obligé de faire à notre époque l’éloge d’une qualité qui devrait être générale; mais comment ne pas excuser notre pauvre siècle quand nous voyons, ainsi que le révèle Phèdre dans un de ses apologues, que les anciens fabriquaient de fausses antiquités, et que les artistes de son temps ne se faisaient pas scrupule d’ajouter à leurs statues de marbre le nom de Praxitèle, et à celles d’argent celui de Myron!

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée