Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


Retour - Liste Pavillons

Exposition forestière

Exposition forestière à l'exposition de Paris 1867

Rien de plus naturel qu’une mère s’enorgueillisse de sa fille; c’est au public — le juge de tous — à lui faire comprendre si elle a raison. C’est pourquoi nous disons que la France doit être fière de son exposition forestière, et sans vouloir faire ici de la science, nous allons développer l’impression du public et la faire partager à ceux que cette curieuse agglomération de produits a laissés froids et inattentifs. Il faut malheureusement le reconnaître, quoique les bois et les forêts soient représentés dans tous nos départements, nous ne sommes pas— nous autres Français — excepté dans quelques parties de l'Est — un peuple forestier. Il faut en prendre notre parti!... Si nous mettons à part les gens du. métier même, le reste de ce qu’on appelle le monde est profondément ignorant des choses les plus simples en fait de bois.

En voulez-vous la preuve?...

Restons ensemble une demi-heure au milieu des superbes collections rassemblées avec tant de soins et de peines par MM. Mathieu et de Gayffier : nous constaterons que, à part une brave dame de campagne qui veut absolument y acheter une paire de sabots, le reste des promeneurs passe froid et distrait, jetant un regard hébété sur ces spécimens magnifiques qu’il n’essaye même pas de comprendre, ou manifestant son ignorance par les réflexions les plus saugrenues !...



Tudieu! c’est pourtant quelque chose, ô seigneur de Veston-Court qui passez en badinant de votre stück, que de penser que là, tout près de vous, cette rondelle de pin Cembro des Hautes-Alpes, est contemporaine de saint Louis et des Croisades!... Elle a 630 ans au moins, cette rondelle; et l’arbre qui, à 2300 mètres d’altitude dans les montagnes, a végété en paix cette longue suite d’années, a pu, dans sa jeunesse, entendre les bergers se raconter les Croisades contre les Albigeois, les grandes guerres des comtes de Foix et de Toulouse et la terrible défaite de Mansourah !...

Il n’offre cependant pas une grosseur remarquable, ce pauvre pin, doyen des exposés d’aujourd’hui; il n’a que 2 mètres de circonférence. Mais sa fibre rose à aubier blanc est dure comme le fer, et ses couches ligneuses — presque microscopiques, tant elles sont serrées — en font un bois de premier ordre. Auprès de lui les échantillons de ses voisins de montagne, des mélèzes magnifiques qui portent 4 mètres de tour, — ce qui est déjà respectable, — sont faciles à reconnaître à leur écorce rouge, d’un décimètre d’épaisseur et divisée en chapelets par masses égales, sur la circonférence de la bille.

Le roi des échantillons apportés là des quatre coins de la France, a été fourni par la vieille Auvergne. L’antiquité de ce doyen des anciens est relativement peu considérable, il n’a pas 2 siècles et demi (237 ans)!... C’est donc un jeune homme, — mais non un Petit-Crevé ! — dans le peuple des arbres, un enfant auprès du Cembro des Hautes-Alpes; et cependant, en sa qualité de chêne blanc ou pédoncule, — et certainement défavorisé de la fortune qui l’a fait croître dans un terrain comme en contient la Limagne, un des jardins de la France, — il porte 6 métrés de tour; c’est-à-dire que quatre personnes ne l’entoureraient point de leurs bras étendus ! En examinant de près cette rondelle dont l’homogénéité frappe les yeux les moins forestiers, nous y avons retrouvé, à droite, la trace d’un coup de marteau de balivage frappé il y a 75 ans, et dont les auteurs, hélas! ne comptent plus parmi les visiteurs de l’Exposition universelle!... Ce point de repère nous a permis de constater combien, depuis cette époque et environ depuis un siècle, l’accroissement de ce beau chêne avait été lent, mais cependant régulier, remarque que nous ne pouvons étendre ici en ses déductions, mais qui concorde avec les théories actuelles de l'aménagement forestier.


Après avoir salué ces doyens de l'âge et du cube, donnons un coup d’œil aux grands dignitaires assemblés autour d’eux pour leur faire un cortège d’honneur. Voici d’abord une rondelle de chêne pédoncule de l’Adour, de 3 m. 50 de circonférence à 142 ans, remarquable par la régularité de sa croissance et, dès lors, par ses qualités excellentes pour la marine. Ces bois-là sont si rares chez nous, qu’on ne saurait trop les choisir et les mettre en évidence, quand ce ne serait que pour prouver que nous possédons tout ce qu’il faut pour en faire; qu’il ne faut que les laisser pousser. Ce serait déjà une consolation!

A propos, il ne nous semble pas dénué d’utilité de rassurer nos belles lectrices sur l'excentricité apparente de ce mot chêne pédonculé. Ici, cela prend un grand air de chêne savant y là-bas, dans la campagne, au grand air, c'est tout simplement, mesdames, le chêne que vous rencontrez tous les jours, et qui fournit à vos bébés les glands dont ils font des petits paniers et des cuillers à pot.

A côté, voici les chênes Rouvres, le Robur, la force ! Ceci est dur comme l’acier. Ce sont des arbres qui mettent 350 ans à prendre 60 centimètres de diamètre; mais le grain en est serré comme celui du buis, lourd comme du plomb, et fort, fort.... comme son nom!... C’est l’Ailier, c’est la Moselle, c'est le pays de Bitche qui nous envoient ces échantillons remarquables qu’il faut savoir attendre, et surtout, pour jouir desquels, il ne faut pas être pressé.


Nous passons aux sapins. Les Vosges nous en ont envoyé des rondelles de 5 mètres de circonférence : cela n’a rien de remarquable là-bas; c’est une belle moyenne, voilà tout. Mais on a placé ces rondelles de manière que leur écorce fine, de 1 centimètre à peu près d’épaisseur, contrastât fortement avec celle d’une rondelle de mélèze dont l’écorce présente vingt fois au moins cette importance. A ce propos, remarquons la singulière influence que produit la température et par suite l’exposition, sur l’épaisseur de l’écorce des arbres. En somme, celte écorce est bien leur vêtement et ils font comme nous, mettant un fort manteau quand il fait froid et une vareuse de toile, ou un vêtement de soie pour affronter les chaleurs de l’Exposition ! Du côté du nord, — d’où venaient, dans sa montagne, des vents coulis peu tempérés, — notre mélèze s’est tissé une écorce de 20 centimètres d’épaisseur; mais vers le midi, une couche de 4 centimètres lui a paru suffisante. N’est-ce pas curieux? Et ne fait-il pas bon s’attacher à étudier de grosses billes de mélèzes si intelligents?

Tout à côté, nous trouvons des pins maritimes des Landes qui viennent nous raconter que les fameux déserts de sable de ce pays ne sont que des gasconnades, alors qu’on y voit des arbres acquérir, en 100 ans, 3 mètres de tour, ce qui leur fait des couches annuelles, régulières et constantes, de 1 centimètre d’épaisseur!... Quel désert, que celui qui fait végéter de tels arbres! ! !... Passons maintenant à la Haute-Savoie, — un annexé récent. — qui nous expédie des épicéas avec leur bois blanc et régulier propre aux table d’harmonie des instruments. Au fait, l’annexion a été une bien bonne chose, car le mélèze et l’épicéa manquaient en gros échantillons à nos anciennes forêts; il était temp-que les nouvelles nous les apportassent!

Et le liège?.... Ah! le liège est un précieux et trop rare habitant de nos forêts de midi. Le centre de la salle des bois est consacré à un trophée subérien qui réunit les produits du liège connus et inconnu?, et contient, des provenances de la Gironde (Soustons), de la Corse et de l’Algérie, certains échantillons de ce chêne présentant une écorce peu épaisse peut-être pour 13 ans de croissance (3 à 4 centimètres), surtout si, comme cela paraît prouvé, elle cesse de croître à cet âge, mais d’une remarquable finesse. Le liège de Corse est fort beau; un échantillon d’écorce primitive, laquelle ne sert à rien, — c’est pour cela qu’on l’appelle de Y écorce mâle dans le pays, — venant d’Albarello, présente plus de 15 centimètres d’épaisseur. Tous les bois de ces chênes sont noirs et semblent d’une dureté extrême.

Dès l’instant où nous voyons le bouchage de nos futures bouteilles de champagne assuré, il nous est permis de dire quelques mots de travaux d’un autre ordre. Levons la tête!... encore!... et regardons d’abord la belle carte forestière appendue au mur, un peu trop haut pour les yeux qui n’ont plus quinze ans et qui, par un beau jour de notre été flamboyant, y cueillent des coups de soleil.

Cette question de lunettes vidée, nous aurions une longue et intéressante étude à faire pour nous rendre compte de l’inégale répartition des massifs boisés à la surface de notre pays. L’immense carie forestière dont nous suivons des yeux les indications, est combinée avec la carte géologique d’Élie de Beaumont, afin de faire ressortir les relations qui existent entre la constitution géologique et minéralogique du sol et la répartition des forêts. Autant nous trouvons ces dernières abondantes et drues sur la partie N.-E. et S.-O. de la France, autant elles sont rares et et clairsemées sur le reste de sa surface. On les voit suivre le grès rouge, les falhuns, les grès, et s’éloigner du terrain purement granitique.

Cette distribution actuelle n’est cependant pas une preuve absolue de l’élection plus ou moins grande de la population ligneuse pour tel ou tel terrain, car toute la Bretagne qui, sur la carte forestière, se montre dégarnie de grands massifs, est, sans contredit, l’une des régions les plus boisées de la France. Mais elle l’est d’une façon toute différente des parties de l’Est. Chaque haie, chaque champ porte une abondante population ligneuse, remarquable par sa croissance et sa vigueur, tandis que peu de terrains, excepté quelques taillis de petite contenance, se couvrent de bois en massif.

La Champagne, avec ses craies, se montre sur la carte, ornée d’une ceinture verte. Les Landes, à l’extrémité opposée, brillent par leur abondante production forestière et forment l’un des plus imposants massifs de notre pays. Pourquoi nos Alpes, pourquoi nos Pyrénées ne présentent-elles que massifs clairsemés et découpés? tandis qu’un sombre rideau de verdure devrait indiquer que Dieu lit les grandes montagnes pour y créer le dépôt des combustibles dont l’humanité a besoin pour progresser!... Ah! si les hommes avaient su, de bonne heure, comprendre cela!... Combien de soins, combien de dépenses seraient aujourd’hui épargnées aux générations actuelles et à venir !


Après avoir payé un juste tribut d’éloges aux efforts de l’École forestière qui, par les soins de ses professeurs et de ses anciens élèves, a su réunir cette belle exposition, nous sommes heureux d’arriver à l’une des plus curieuses choses de cette exhibition. Nous voulons parler d’une œuvre non collective, mais née des efforts d’un seul, de l’herbier forestier de M. de Gayffier. C’est la première fois, — depuis un essai fort mal réussi, à notre avis, de grandes photographies de fleurs prétentieuses, et dans le commerce, — que le nouvel art est sérieusement appliqué à un but scientifique. Et remarquons qu’il l’est par un amateur, et non par un homme de métier. Louanges donc au forestier de patience et de mérite qui n’a pas craint d’affronter les ennuis de manipulations et de préparations minutieuses indispensables pour rendre les détails des fleurs, des fruits, des feuilles, du port de nos essences forestières!...

Ce qu’il faut de soins pour aborder un pareil travail et le mener à bien, nul ne le sait que ceux qui en ont fait un semblable, et l’on nous permettra de nous ériger en juge, nous qui n’avons pas craint d’appliquer, — même pour la première fois, — la photographie à l’étude des poissons marins et fluviatiles de la France, et qui savons aujourd’hui, par expérience, ce que cette œuvre nous à coûté.

Les épreuves photographiques de M. de Gayffier remplissent trois énormes volumes in-folio, comprenant 200 planches et donnant, outre toute la classification botanique, autant que possible la fleur, le fruit, les feuilles, le tout de grandeur naturelle, ce qui, entre parenthèse, décuple les difficultés. Nous avons remarqué, en outre, la douceur du modelé et la finesse non exagérée des détails. Parmi les planches les plus remarquables, il nous faut citer : le cône du cidre ; le pignon; le pin pinier, branche; les petites fleurs du sorbier des oiseleurs, etc., etc. Il faudrait toutes les dénombrer!....


Après l’herbier, les plantes vivantes. C’est M. de Vibraye qui nous les fournit. Mais il y a un monde entre celles de M. de Gayffier et celles de M. de Vibraye, car les premières sont celles de notre pays et les secondes sont des enfants adoptifs, acclimatés, des terres lointaines, des contrées encore nouvelles.

Dans son domaine de Cheverny (Loir-et-Cher), l’habile sylviculteur est parvenu à faire fructifier les espèces les plus curieuses et les plus rares parmi les conifères. Nous trouvons à l'Exposition des richesses inattendues . Voici le fruit de l'Araucaria aux feuilles aiguës; du Pinsapo; de la Sapinette noire du Canada, le pin rouge dont nous verrons de magnifiques spécimens quand nous visiterons l’exhibition de ce pays; le tsugaCanadensis des montagnes Rocheuses; le sapin Beaumier ; le Cyprès funèbre venant de la Chine; les pins reconticolus, sabiniand, delà nouvelle Albion, montant jusqu’aux sommets des neiges éternelles, mais à l’état d’arbustes, et nous montrant ici un cône à feuilles énormes, ungui-culées, de la grosseur d’une tête d’enfant; P. Coulteri, de la Californie, etc., etc., ce dernier laissant pendre ses élégants panaches d’aiguilles longues de 40 centimètres, sur des cônes de la grosseur et de la forme d’un énorme ananas.


Nous en oublions, — et des meilleurs! — pour arriver à l’Exposition du docteur Robert, l’infatigable ennemi des ravageurs des arbres de bordure et des fruitiers. Il nous serait impossible de suivre le savant docteur dans l’amas d’échantillons, tous curieux, dont il a chargé sa table. Les amis de l’entomologie et les ennemis des insectes nuisibles trouveront là ample matière à leurs travaux. Voici la galerie de la Sésie apiforme, s’introduisant dans le peuplier suisse et poussant ses ravages au cœur de l’arbre. Ici nous trouvons les ravages de la coquette ou zeuzère, dans le sycomore, gagnant le centre de la tige par une galerie superficielle qui déchire l’écorce.

La partie curieuse des travaux du docteur, c’est celle dans laquelle il découvre la succession de ravageurs, dont les derniers venus s’emparent des travaux des premiers occupants pour achever les dégâts ; ainsi les scolytes se jettent, après les cossus, dans le pied des ormes, la fourmi fuligineuse succède de même au cossus dans le tronc d’un marronnier vivant, utilisant les galeries de ses prédécesseurs pour y établir ses magasins. Ainsi toujours et partout la lutte, la guerre, la mort!... Lutte d’animal à animal, d’animal à végétal, de végétal à végétal. Partout la lutte, disons-nous, la mort!... C’est la vie de la nature!... Tout ne naît que pour mourir, et ne meurt que pour renaître encore, transformé par cette grande force inconnue, dont tous nous cherchons le siège, lorsque nous en étudions les manifestations!

Il ne me reste plus qu'une petite place pour remarquer que sur une des tables, on a réuni quelques ouvrages forestiers, parmi lesquels je signale l’excellent Guide du forestier, de M. B. de la Grye; les traités d'Elagage, du comte des Cars, des manuels de Cubage de M. Goursaud, et la modeste Étude sur les Ravageurs des forêts, de votre serviteur.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée