Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Russie

Russie à l'exposition de Paris 1867

La mosaïque. L’orfèvrerie.

Dans les chaudes journées de l’été, lorsque le chasseur se met en quête de l’alouette, vous le voyez partir avec un miroir aux mille facettes qui, constamment agité, renverra dans les airs les rayonnements du soleil et fera descendre jusqu’à lui l’oiseau perdu dans les grands espaces du ciel. Qu’il cesse un instant de briser la lumière, et, aussitôt, la pauvre bête affolée reprendra son essor et, toute joyeuse, recommencera ses chants et regagnera d’un coup d’aile le calme et le repos.

A l’Exposition universelle, au milieu de ce spectacle immense et inépuisable, le visiteur accablé par les merveilles de l’industrie, attiré en mille endroits différents par ces inventions ingénieuses, et tourmenté du besoin de tout voir, finit aussi, comme l’alouette, par rester ébloui et fasciné. Perdu à travers ces mille recherches du bien-être qui tentent son corps et provoquent, en lui montrant les moyens de les satisfaire, des désirs qui deviendront bientôt des nécessités nouvelles, il ne songe le plus souvent qu'à la vie facile et aux satisfactions réclamées par la chair ; mais si, sur son chemin., se rencontre une de ces œuvres de l’esprit et de l’âme qui réveille ce fluide mystérieux, aliment de notre pensée, et lui rappelle qu’au delà des sensations du corps de nobles émotions existent, il s’arrêtera tout à coup, surpris et étonné de retrouver ces aspirations élevées et cet idéal qu’il croyait peut-être dédaigner. Les œuvres capables d’accomplir un semblable miracle sont rares et doivent être doublement puissantes pour dominer la confusion, les rumeurs, l’inattention et l’éblouissement de la foule. Quand leur action se fait ainsi sentir, on peut, sans crainte de se tromper, leur assigner la première place dans le domaine de l’art, et les regarder comme un honneur et une gloire pour le pays qui les envoie.

La grande mosaïque exposée par la Russie est au nombre de ces productions devant lesquelles le plus indifférent s’arrête. Le calme et la majesté empreinte sur ces grandes figures de saints, revêtus de leurs ornements sacerdotaux et destinés à garder dans l’église cathédrale de Saint-Isaac à Pétersbourg l’entrée du sanctuaire, et à former la séparation nommée dans les églises russes Iconostases, s’impose et vous pénètre. La foi active de la Russie resplendit dans cette mosaïque devant laquelle on oublie la difficulté vaincue pour ne songer qu’à la grandeur de la conception du professeur Neff, et à la façon magistrale avec laquelle elle est rendue. Durant quatre années, les maîtres mosaïstes Kmelewski, Bourou-kine, Agafonoff, Mouravieff ont travaillé sans relâche, se jouant sous leurs doigts agiles des mille nuances dont le verre émaillé, qui leur sert à la fois de couleurs et de pinceaux, a été pénétré par l’habileté du savant Léopold Bonafede. Tout le monde sait comment se fait une mosaïque et la difficulté de placer dans la pâte, qui doit les sceller et les maintenir, les fiches de verre qui, par leurs teintes et leurs colorations multiples, permettront d’atteindre toutes les gradations et de donner aux contours le modelé et la vie. Il faut d’abord créer la matière et, à ce titre, la collection des émaux de la manufacture impériale de Saint-Pétersbourg exposée dans la même salle, mérite une étude particulière, car elle renferme des tons que l’on n’avait pas pu obtenir jusqu’ici.

Léopold Bonafede, Romain amené à Saint-Pétersbourg par l’empereur Nicolas, pour diriger la fabrique de mosaïques que ce prince voulait établir comme une annexe de l’Académie des beaux-arts, est Fauteur de ces produits remarquables et, depuis sa mort, arrivée il y a deux années, son frère le remplace dans la direction de ces immenses et magnifiques travaux, dont la mosaïque exposée faisait partie, et qui sont destinés à l’ornementation de Saint-Isaac.

Des deux côtés de la grande mosaïque, et comme pour lui faire honneur et l’éclairer au besoin, se trouvent les gigantesques candélabres en rhodonite rose qui ne le cèdent par la beauté de la matière et le fini du travail à aucune des magnificences que les palais princiers peuvent renfermer.

La fabrique impériale d’Ekaterinbourg, sur le versant de l’Oural, qui met en œuvre les pierres rares de ces montagnes, a envoyé ces pièces énormes faites en trois morceaux avec une matière dont le commerce ne peut se procurer que des fragments; celle de Kolivansk, en Sibérie, les vases de jaspe et de porphyre, et leurs produits ne sont pas un des moindres étonnements que nous réserve cette partie de l’exposition russe où la richesse est unie au goût le plus délicat et souvent le plus original.

Plus loin les orfèvres justifient leur vieille réputation. Il est impossible de passer auprès des vitrines de Basile Semonoff, d’Ovt-chinikoff et d’Ignace Sasikoff sans admirer la beauté et la variété pleine de fantaisie du travail. Semonoff nous montre des objets d’art en argent et des pièces d’orfèvrerie religieuse remarquable; Ovtchinikoff un calice en vermeil et en argent oxydé dont le dessin a beaucoup de caractère et dont la ciselure est très-fine. Le groupe commémoratif de l’abolition du servage par l’empereur Alexandre, et le livre des Évangiles, relié avec des plaques de vermeil ciselé sont aussi fort beaux, et méritent l’attention et l’éloge des personnes de goût. Mais l’exposition de Sasikoff, la plus riche et la plus complète, contient les objets les plus curieux à tous les points de vue et renferme des pièces hors ligne. La plus belle sans contredit tant pour la beauté de la composition que pour la manière remarquable dont l’œuvre a été exécutée au repoussé, d’après le dessin du professeur Vitali, par le ciseleur Loskoutnikoff, est un bas-relief d’une hauteur de quarante-quatre pouces, représentant l’adoration des Mages et offrant, par la dimension des figures, des difficultés d’exécution presque insurmontables.

Les pièces d’orfèvrerie destinées à nos usages de chaque jour ne sont pas moins intéressantes. Le style est plein de mouvement et de vie. Chaque objet a un cachet qui lui est particulier, parfaitement adapté au but qu’il doit remplir et marqué au coin d’une originalité pleine de grâce. Un service à thé, où le travail de l’orfèvre égale l’élégance du dessin de l’architecte Monighetti, a été acheté par le marquis de Hartford, et méritait ce choix flatteur. — Rien n’est plus gracieux que ces larges rubans de couleur sombre qui s’entrelacent d’une façon charmante avec les rubans d’or.

Sur le couvercle, imitant une toile blanche nouée avec une corde d’or, des paysans sont ingénieusement groupés. Il y a là une série de petites merveilles, et l’on admire le fini et la recherche du travail, la variété des sujets depuis la gourde destinée à être donnée en prix par une société de chasseurs et de lutteurs, jusqu’à la tête de ce cheval qui fait plier l’eau et semble nager si vigoureusement vers la rive. Rien n’est charmant comme ce grand pot à lait en argent avec la paysanne, sa vache et ses sapins de couleurs d’or, et ce petit verre d’eau de style byzantin que toutes nos élégantes voudront avoir. L’argent niellé tient aussi une large place dans le travail de Sasikoff, empreint et marqué de ce double courant qui lui vient à la fois de l’Europe et de l’Orient. A la dernière exposition de Londres, cette grande maison qui n’occupe pas moins de quatre cents ouvriers à Moscou et à Saint-Pétersbourg, a obtenu une médaille de première classe, et, en signalant à l’examen attentif de nos maîtres les différents modèles envoyés à l’exposition russe, nous rendons hommage à un mérite incontestable, et nous espérons que nos ouvriers, si prompts à tirer parti du moindre enseignement, mettront à profit ces richesses que leur goût et leur habileté saura modifier, pour s’ouvrir une voie nouvelle qui leur assurera bientôt des débouchés importants.