Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Tunis - Maroc

Tunis - Maroc à l'exposition de Paris 1867

Sur la côte d’Afrique, l’Algérie sépare le Maroc de Tunis. Il n’en est pas de même dans les trophées de la galerie des machines. Notre ami, le docteur Warnier, a fait mettre de côté le trophée de l’Algérie, pour s’en servir dans une livraison spéciale. Nous avons laissé passer devant nous, dans l’ordre des trophées, M. le comte de Castellane vous parlant de la grande usine de Krupp, la vraie gloire de la Prusse, et des trophées confondus qui figurent dans un autre de nos dessins; nous rattrapons ainsi le Maroc et Tunis, dans la galerie si caractéristique des machines.

Le Maroc et Tunis représentent cette branche intéressante de la civilisation musulmane qui commence au golfe de Kadès et finit au Sahara. Rassemblées en un sol présentant sur une vaste surface les mêmes conditions géologiques, en lutte avec les mêmes races tout le long des chaînes de l’Atlas, les populations arabes prirent dans ces contrées un caractère spécial. Confondus avec une foule d’éléments étrangers, les nomades des sables se firent en quelque sorte les nomades de la mer. Surmontant l’aversion traditionnelle des peuples sémitiques pour les vastes étendues d’eau, ils couvrirent la Méditerranée de leurs (lottes, menacèrent tous les rivages, et entassèrent dans leurs citadelles des richesses arrachées à toutes les marines. Lorsqu’au prix d’immenses sacrifices les nations occidentales eurent arrêté l’invasion turque qui menaçait l’Europe au seizième siècle, comme l’invasion arabe l’avait compromise au septième, les grands vassaux de la Perse continuèrent pour leur compte et au profit de leur insatiable avarice, la guerre à outrance que la métropole avait peine à soutenir. De ce contact violent avec les civilisations diverses, de ce despotisme en continuelle contradiction avec le vagabondage maritime, naquit une culture particulière, une société distincte dont il était impossible de ne pas tenir compte dans l'exposition ethnographique qui figure dans le Champ de Mars. A ce propos, nous croyons même devoir présenter une observation : Tunis et le Maroc, comme on s’en convaincra en examinant leurs trophées élevés côte à côte, présentent dans le mode d’habitation des différences très-tranchées. Tunis élevée sur les ruines de l’ancienne Carthage, pourvue d’un havre célèbre depuis toute antiquité, devenue en outre pendant une certaine période, par suite de la fondation de Kaïrouan, le siège du pouvoir politique ou religieux dans l’ancienne Mauritanie, montre dans son architecture un caractère plus monumental, et en quelque sorte plus stable, que celui de son État rival, le Maroc. Celui-ci en effet, en relations plus directes avec le centre de l’Afrique, dénué de rades sûres, a surtout adopté l’asile temporaire du nomade; et le style de ses palais et de ses maisons a gardé comme un reflet de la tente dans ses formes écrasées. Entre les deux existait l’ancienne architecture algérienne, l’ensemble des monuments transmis par la vieille Rome, importés par la grande invasion sarrasine du septième siècle et modifiés par un contact continuel avec les civilisations européennes.

Ayant déjà parlé de Tunis, nous insistons ici plus particulièrement sur le Maroc, quoiqu’il soit moins objectivement représenté que Tunis au Champ de Mars. En effet, le Maroc, quoique occupant dans le globe une surface plus étendue que la France, nous est aussi inconnu, même depuis la bataille d'Isly, que les contrées les plus ignorées.

L'empereur du Maroc, comme nous l’appelons, ou plutôt l’Émir-al-Mumenin (le prince des croyants) passait pour un des souverains les plus ennemis de la civilisation européenne. Enfermé dans son magnifique palais qui peut rivaliser avec ce que la Chine a de plus vaste en ce genre, entouré par sa fidèle garde nègre, il défiait toutes les tentatives que pouvait faire l’esprit européen pour s’introduire dans l’asile du mahométisme pourchassé soit du côté du nord, soit du côté de l’est.

Mais les temps sont bien changés; et le bruit du canon chrétien a mis en fuite bien des préjugés tenaces. Aujourd’hui le prince des croyants ne dédaigne pas de prendre part au grand concours international et d’exposer un spécimen de sa demeure de chasse ou de voyage, pour montrer l’art et l'industrie du Maroc.

Nous aurions voulu que l’élite des fameuses troupes noires recrutées dans le Soudan et nommées les Abid-Bokhâri, du nom de leur organisateur Sidi-Bokhâri, fût représentée dans l’exposition marocaine. Ces soldats veillent sur les jours du sultan, et composent la garnison des principales villes. C’est aussi parmi eux que sont choisis les nombreux bourreaux qu’emploie la justice marocaine, lis sont enveloppés de grands burnous blancs qui recouvrent leur chemise brodée : leurs jambes sont garnies de guêtres bleues, leur tête est couverte d’un fez pointu rouge autour duquel, en le laissant dépasser, s’enroule le turban; assis sur de grandes selles turques rouges; leur long fusil croisé devant eux, ces gardes ont une tenue qui s'impose au regard. Un sabre, une poire à poudre qu’ils portent sur le dos
complètent leur armement; les fusils ont une crosse très-large garnie de cuivre ouvragé, et la housse en cuir rouge est suspendue à la selle.

En quittant la section marocaine on voit le trophée de Tunis s’élever devant soi. C’est coup sûr un charmant spécimen de l’art décoratif arabe, si compliqué en apparence, si simple en réalité et d’un effet si prestigieux.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée