Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Pisciculture

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En même temps que se succèdent les peigneuses à laine, les peigneuses à coton, les bancs à broches, les machines à feutrer les fils, celles qui servent à fouler les draps et les nouveautés, celles qui servent à les tondre, et à les griller, les métiers à fabriquer les châles, à faire le tulle, à lacer les filets de pêche, et ceux qui font la cheville, la passementerie, les tapis de cordes, et les appareils pour filer, mouliner et tisser la soie, et les mécaniques pour le piquage des cartons, et les pièces détachées de métiers à filer et à tisser, et les peignes et les brosses et les cardes et les plaques et rubans de cardes et les chardons métalliques ou naturels; nous voyons se dérouler le long des murs des appareils et des produits d’un tout autre genre; ce sont ceux de la pisciculture, industrie récente, créée par un pauvre et illettré pêcheur des Vosges, par Joseph Remy.

Voyant nos cours d’eau se dépeupler rapidement, il conçut la pensée de porter remède au mal et avec une sûreté de coup d’œil, qui eût fait honneur à un savant, il comprit que la pisciculture devait être fondée sur l’étude des phénomènes de la reproduction.

C’est sur la truite que portèrent ses observations. Il constata qu’elle fraye vers la mi-novembre et pendant la nuit. La femelle sur le point de pondre, se frotte doucement contre le gravier du ruisseau et en égalise la surface; avec sa queue elle déplace les cailloux, dont elle forme une petite digue, et dans l’enceinte ainsi faite, elle dépose ses œufs. Le mâle approche, il s'arrête au-dessus de la ponte : l’eau un instant troublée, reprend sa transparence, puis la femelle recouvre de sable et de gravier les œufs fécondés. Par les froides nuits de novembre, couché dans les hautes herbes qui bordent la rive, après des journées d’un travail improductif, Remy assistait à ces mystères.

Continuant ses patientes observations, il reconnut que bien des causes s’opposent au développement des œufs. Tantôt les eaux en se retirant les abandonnent sur la grève où ils meurent desséchés; d’autres fois, une crue subite les entraîne et les détruit; le courant du ruisseau suffit même pour amener ce résultat. Enfin la gelée vient saisir une partie de ceux qui ont échappé à ces chances de destruction, et très-peu arrivent à maturité.

Remy voulut placer tous les œufs dans des circonstances favorables à leur éclosion. Il les met dans une caisse de bois percée d’une multitude de trous destinés à donner passage à l’eau, trop petits pour donner passage aux œufs et dépose la boîte dans un courant. Déception! une partie des œufs vint seule à bien.

Pourquoi? Et voilà ce courageux observateur qui recommence à passer des nuits blanches et froides sur le bord des criques. Une fois de plus fut démontrée la vérité de cette parole : « Cherchez et vous trouverez. » Il vit qu’une partie seulement des œufs déposés dans le lit du ruisseau sont fécondés, et il sut pourquoi parmi les germes qu’il avait entrepris de protéger contre les chances de destruction, il y en avait si peu qui se développassent.

Remy voulut que tous les œufs fussent fécondés. Mais comment obtenir du mâle l’entier accomplissement d’un service qu’il ne faisait qu’à demi ? Le pêcheur observa, et en voyant la femelle se frotter contre le sable du ruisseau, il eut l’idée que cette pratique n’avait pas seulement pour but d’égaliser la surface des graviers, et que le poisson y recourait pour opérer la ponte.

Le mâle se livrait aux mêmes manœuvres. Remy imagine de leur venir en aide, de provoquer la sortie des œufs en exerçant une prèssion modérée sur le ventre de la femelle, et d’agir de même sur le mâle. Il prend une femelle, la tient de la main gauche au-dessus d’un baquet rempli d’eau, passe doucement sa main droite de haut en bas sur le ventre : les œufs tombent comme le lait coulant du pis d’une vache. Il prend ensuite le mâle et répète l’opération, puis il agile le liquide afin que le mélange soit parfait : l’eau se trouble d’abord, et redevient limpide. Bientôt à la couleur brunâtre des œufs devenus opaques, au point noir qui apparaît à leur centre, Remy reconnaît qu’ils sont tous fécondés. La fécondation artificielle était découverte, et cet excellent problème : élever la production d’un aliment sain et agréable au niveau des besoins, — touchait à sa solution.

Notre pêcheur le résolut tout à fait. Il parvint à reproduire les circonstances les plus favorables dans lesquelles la nature place les œufs fécondés. Ici rien ne pouvait arrêter un observateur de cette trempe. Mais il fallait subvenir à l’alimentation des jeunes. Or, Remy ayant vu les petites truites se nourrir, au moment de leur naissance de la substance mucilagineuse qui entoure les œufs, pensa que le frai des grenouilles serait pour ses élèves un excellent régal. Il leur en procura donc, ou plutôt il chargea les grenouilles elles-mêmes de leur en procurer, et à cet effet, il en lâcha un certain nombre dans la pièce d’eau habitée par les jeunes poissons. Mais ceux-ci grossissant, un aliment plus substantiel leur devint nécessaire. C’est alors qu’il sema à côté des truites, d’autres espèces de poissons plus petites et herbivores qui s’élèvent et s’entretiennent d’elles mêmes aux dépens des végétaux aquatiques jusqu’au moment où elles servent d’aliment aux truites. Remy avait appliqué à son industrie l’une de ces lois générales sur lesquelles reposent les harmonies de la création. La pisciculture était créée.

Nous en avons les produits et le matériel sous les yeux : appareil pour l’éclosion des œufs, pour l’élevage des alvins, pour le transport des poissons (il se vend en France chaque année pour un demi-million de francs de ces appareils); échelles à saumons construites sur la Vienne au barrage de Châtellerault, parc flottant pour le parquage des mollusques, ruches à reproduction où se recueille le naissain des huîtres, appareils plongeurs pour la récolte des éponges, des coraux et des perles; produits du fameux établissement de pisciculture d’Huningue conservés dans l’alcool, belle collection de cyprinoïdes, de salmonoïdes et de clupéoïdes de l’établissement de la Sarthe, exposée par le service hydraulique de ce département, plans d’établissements de pisciculture, celui de la Breisse entre autres. Tout près de là est le brillant étalagé des fabricants d’objets de pêche et de chasse, non compris les armes à feu, y compris les pharmacies de poche, les boîtes à cigares et les miroirs électriques pour la chasse aux alouettes. Jadis tout se faisait à la vapeur, tout se fait aujourd’hui à l’électricité ; de quel autre nouvel agent sera-ce bientôt le tour? La vente de ces accessoires produit annuellement une somme ronde de 3 à 4 millions de francs. Un exposant plein de prévenance nous offre un système automatique de chasse et de pêche ; automatique vous entendez ! tout comme la mécanique Jacquart. Dans cet ingénieux système de chasse et de pêche, le pêcheur et le chasseur sont supprimés exactement comme le tireur de lacs et le liseur dans la fabrication des étoffes façonnées; quel progrès! et où l’automatisme va-t-il se nicher !

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée