Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Écuries de chameaux

Écuries de chameaux à l'exposition de Paris 1867

Que nous veut cette écurie de chameaux? Est-ce que les chameaux ont un abri? Ils vivent en plein air, sous le soleil et sous les étoiles, habitués à toutes les fatigues, portant tous les fardeaux, faisant provision d’eau dans leur goitre pour traverser les grands déserts anhydres, broutant au passage quelques pousses coriaces de palmier nain, ou quelques touffes d'alfa plus coriaces encore.

Sobre et infatigable, le chameau fournit sans défaillance les plus longues courses. On l'a comparé à un navire sur une mer de sable. Plus utile que le mulet, il en a les qualités et les défauts. Comme lui, dur à la marche et aux fardeaux, il est contrariant comme lui. Il a l’air de protester éternellement contre la domination de l’homme. Il obéit en résistant toujours. Est-il debout? il grogne pour se coucher : il grogne quand on le décharge, aussi bien que quand on le charge. Quand il a protesté à sa manière, sa conscience est tranquille, et il s’aime de patience, sa grande vertu avec la sobriété, pour aller où son conducteur le guide.

Des écuries! c’est bon pour les chevaux, ces amis de l'homme. Le cheval arabe vit sous la tente, choyé par la famille. Ses flancs saignent parfois sous l’éperon aigu de son cavalier, brutal jusque dans ses affections. Mais du moins il a l’orge savoureuse et les souples couvertures de laine pour étancher les sueurs de ses longues courses. Quant au chameau, il n’a rien que les mauvais traitements; il est né, comme l’âne et le mulet, pour un destin contraire.

Il est vrai que la constante mauvaise humeur du chameau est véritablement impatientante et finit par vous agacer les nerfs, J'ai vu, par un soleil brûlant, et à la suite d'une longue marche, des conducteurs, irrités par ses grognements persistants, ramasser une poignée de sable brûlant et la jeter avec fureur dans la gueule béante et bête de ces pauvres animaux exténués. Rien ne m’a jamais plus indigné et révolté. Mais que voulez-vous? Les chameaux eux-mêmes protestaient contre moi, quand je prenais leur parti.

Il a décidément fallu le Champ de Mars pour amiéliorer un peu la sociabilité de l’homme et du chameau.

On a dit que les sons de la musique avaient le pouvoir de calmer le chameau et de le rendre obéissant. Je ne nie pas que les sons mélancoliques du chalumeau arabe, épurés par le vent, n’aient un effet doux et amollissant. Mais la musique arabe, proprement dite, n’a jamais calmé personne, même le chameau ; son rythme monotone, mais irrésistible à la longue, est plutôt fait pour allumer les ivresses furieuses.

« Donne de l’orge et abuse » dit l’Arabe en parlant du cheval, L’Arabe abuse du chameau, et ne lui donne rien.

Il n’en est pas ainsi au Champ de Mars et pour l’affection vengeresse que je porte aux victimes, je suis bien aise de voir ici les chameaux prendre leur revanche, en accaparant pour eux tous les honneurs de la réception.

Ne croyez pas, d’ailleurs, que le chameau n'ait pas, vis-à-vis de l’homme, certaines compensations, même au désert : la première, c’est de fatiguer énormément le cornac qui le monte et l’opprime. Rien n’est plus dur que le trot d’un chameau; il faut, pour y résister, plus qu’une habitude, — une grâce d’état. Après en avoir fait la rude mais courte expérience, je plaignais sincèrement les femmes qu’on huche sur son dos dans une sorte de baldaquin fermé, et qui accompagnent ainsi dans les plus longues courses leur maître et seigneur, monté sur son cheval. Le cheval, en Afrique, est le privilège de l'homme; le chameau, à défaut de mulet, est assez bon pour porter la femme.

Lee chameau, proprement dit, a deux bosses : lorsqu’il n’en a qu’une, c’est un dromadaire. Il y a même deux sortes de dromadaires , le dromadaire porteur et le dromadaire coureur; celui-ci se nomme mahari: on le reconnaît à son pelage blanc. C’est de cette dernière espèce que sont les hôtes du Champ de Mars et du Jardin d’acclimatation.

On a des faucons en Algérie; et c’est même pour un chef arabe, comme c’était pour un ancien baron chrétien, un luxe auquel il tient beaucoup. Mais on n’y connaît pas le pigeon messager, dont les Chinois ont fait un télégramme vivant. A défaut de pigeon, on se sert du mahari pour les messages. A-t-on un ordre ou un secret d’importance à transmettre à longue distance, ou même une confidence amoureuse : vite un messager à dos de chameau! Le mahari part de son trot infernal, et ne s’arrête plus qu’il ne soit arrivé à la fin de sa course, quelquefois à cinquante lieues de son point de départ. Je vous laisse à penser dans quel état revient celui qui le monte !

C’est ainsi que les chameaux se vengent des services qu’on les oblige à rendre. En un mot, ils sont toujours intraitables; mais ils deviennent tout à fait indisciplinables au temps de leurs amours.

Je me figure, je ne sais pourquoi, que les mahari du Champ de Mars, regretteront toujours le pays natal, s’ils ne peuvent plus martyriser ou faire enrager leurs conducteurs. Du reste, en pleine civilisation, comme dans le Sahara, ils continueront à protester contre la domination de l’homme.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée