Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Pont du Quai d'Orsay

Pont du Quai d'Orsay à l'exposition de Paris 1867

Un vallonnement qui part de l’allée circulaire du phare, et va atteindre la berge de la Seine, met en communication le Parc de l’Exposition universelle avec les quais d’arrivages des bateaux à vapeur.

Comme rien n’est inutile dans une Exposition, on a eu soin de faire servir le pont qui permet de ne pas interrompre la circulation sur le quai d’Orsay à l’exhibition spéciale d’un système nouveau.

Nous sommes bien loin aujourd’hui des passerelles primitives faites d’un tronc d’arbre jeté sur une rivière; et si la construction des ponts a fait dans ce dernier temps, soit au point de vue mécanique, soit au point de vue de l’économie, d’immenses progrès, c’est à la multiplication de voies ferrées que nous en devons la réalisation.

Les charges les plus lourdes, les arches les plus hardies, les distances les plus grandes, sont supportées, jetées, franchies, avec une aisance qui étonne notre esprit pour peu que l’observation et le calcul nous fassent méditer un moment sur les difficultés à vaincre. Les enjambées gigantesques de ces arcs métalliques jetés sur l’espace, avec une hardiesse qui ne doit en rien exclure la solidité, forment tout un poème scientifique dont la solution appartient aux ingénieurs et aux constructeurs.

On ne saurait se faire une idée des précautions et de la prudence qui président aux expériences, auxquelles est soumis un pont nouvellement construit.

Quand le pont du quai d’Orsay a été terminé, les ingénieurs des ponts et chaussées, MM. Buffet et Foulard avec le concours de M. Cheysson, ont présidé eux-mêmes aux expériences suivantes : Une première charge de 500 kilogrammes par mètre carré du tablier formant la surface du pont a été imposée; elle constituait un poids total de 200 000 kilogrammes.

Les calculs faisaient prévoir un fléchissement régulier et apprécié d’avance, l’expérience a justifié les prévisions.

Après cette première épreuve, on a fait passer sur le pont deux voitures à un seul essieu, portant une charge de 12 000 kilogrammes et attelées de cinq chevaux.
Aucune déformation ne s’est produite. Le pont a été franchi de front, en sens contraire, en travers et en ligne droite, par ce même attelage, et les trente appareils placés pour mesurer les abaissements et les relèvements n’ont pas indiqué sur chacun des points observés une variation supérieure à sept millimètres.
Tout était favorable à la solidité, et dès ce moment le pont fut livré à la circulation des voitures de toutes charges et de tout attelage.

Ces genres d’expériences ont quelque chose de solennel, quand on pense que de leurs déductions dépend la vie d’un certain nombre d'hommes qui franchiront ce passage journellement encombré, et on ne peut s’empêcher d'admirer sans réserve, l’intelligente sollicitude qui veille au nom de la science à la sécurité des voies publiques.

Ce n’est pas tout que de construire un pont dans les conditions de permanence et de solidité désirable; la multiplication de voies de transport, et les dépenses énormes dont elles chargent les budgets des compagnies, des villes, des États, réclamaient une solution économique d’une importance indiscutable.

Ici nous entrons dans le détail des mérites spéciaux du pont exposé.

La fonte et le fer avaient été jusqu’à présent employés presque seuls, soit en concours avec la pierre, soit en concours avec le bois pour construire les ponts destinés à différents usages.

Un métal nouveau est ici appliqué pour la première fois ; c’est l'acier de Bessmer.

L’emploi de ce métal présente un coefficient de sécurité plus élevé que celui du fer et de la fonte. En effet, le rapport entre les charges de rupture de ces deux métaux est comme six est à dix ; les ouvrages à longue portée deviennent dès lors possibles et la réduction ou la suppression des points d’appui au milieu des obstacles à franchir réalise déjà une notable économie.

La portée du pont exposé est de 25 mètres sur une largeur de 21 mètres entre garde-corps.
Tous les arcs de ferme sont en métal de Bessmer; le pont lui-même est composé dans le type en arc avec des tympans en treillis, dont les avantages sont considérables au point de vue de la construction.

Ils fournissent la possibilité de répartir avec une égalité proportionnelle et mathématique la charge due au tablier sur tous les points des arcs de portée. Il n’est pas besoin d’être ingénieur pour comprendre que le poids d’une charge, concentré par un vice de construction sur un point quelconque, présente un danger sérieux, tandis qu’une répartition sur tous les points de soutènement diminue d’autant le poids général et divise les effets de fléchissement.

En mécanique comme en politique, la devise adoptée par Catherine de Russie est vraie : Divide ut impera : Divise si tu veux vaincre.

Simplifier les éléments de construction, et ramener les charges sur une portée d’une solidité éprouvée et garantie par la nature du métal lui-même, en outre, obtenir une économie notable dans l’exécution, tel est le mérite intrinsèque du pont du quai d’Orsay.

La science dans les calculs positifs vise toujours plus à l’utile qu’à l’agréable. Pour nous, qui voudrions que l’art fût fraternellement et en toute circonstance allié à la science, nous avons examiné au point de vue de la forme ce pont dont les qualités mécaniques nous sont maintenant connues.

Nous aurions peut-être désiré que la monotonie de la ligne droite qui compose exclusivement le sommet des triangles à bases curvilignes situés sur les façades verticales de droite et de gauche du pont, fût un peu rompue par quelques ornements, destinés à rendre moins sévère et moins aigu à l’œil son aspect général.

Cependant les tympans à treillis sont moins rudes de dessin que certains modes d’ajustage employés, par exemple les fers à T, et finissent en somme par donner un caractère presque original à toute la construction elle-même. Enfin, si le charme artistique n’est pas le point dominant de ce pont remarquable, nous nous hâtons d’ajouter que ses qualités sérieuses et pratiques lui ont mérité toute notre attention et que nous nous faisons un devoir de les reconnaître en les signalant.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée