Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Pavillon des cloches

Pavillon des cloches à l'exposition de Paris 1867

Ce pavillon des cloches, qui remplit tout le quart français de ses vibrations joyeuses, est une des grandes curiosités du Champ de Mars.
Suivons la foule qui se porte de ce côté, et exécutons nos variations sur le motif des cloches.

L’art des carillons date de loin. Il fut, il y a déjà longtemps, perfectionné par un fondeur de cloches d’Alost , nommé Barthélemy Koeck, qui le répandit dans toutes les Flandres et fit dans son état une grande fortune. L’art des carillons consiste à unir les sons de plusieurs cloches de timbres différents dans une combinaison soit d’harmonie, soit de mélodie.

Le seul carillon que les Parisiens aient connu était à la Samaritaine; ils Font détruit. Il n’est donc pas étonnant qu’ils se portent avec curiosité vers le carillon perfectionné du Champ de Mars, comme vers une chose inconnue et qui frappe par ses effets presque magiques.

A vrai dire, les carillons n’ont guère jamais dépassé la région des Flandres, où ils abondent, et de quelques parties de l’Allemagne du Nord, où la science des sonneries est moins perfectionnée.

Tout le monde a entendu parler du carillon de Dunkerque; mais qui donc est allé l’entendre? Le carillon d’Anvers est composé de quatre-vingt-dix-neuf cloches. Ceux qui
sont allés voir à Anvers le café des marins, la Descente de croix et le Jardin botanique, ignorent probablement ce que c’est que son carillon. Encore aujourd’hui, Gand soutiendrait un siège pour défendre ses cloches, plus fière qu’une autre ville des Flandres qui s’est laissé enlever les siennes par Dijon.

Il y a dans le son des cloches, surtout lorsqu’il est combiné pour un effet musical, quelque chose de suave et de grandiose qui saisit l’imagination autant que l’oreille. Cette musique qui semble tomber des nues, comme une manne sonore, s’empare de l’âme de tout un peuple; elle vibre dans tous les cœurs à la fois, même dans le cœur du
prisonnier au fond de son cachot. Elle est comme le pain de vie dont le poète a dit :
"Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier. "

Je m’explique donc très-bien l'amour des Flamands pour leurs cloches qui sont la voix de l’allégresse ou de la douleur pour tout un peuple : ce que je m'explique moins, c’est que cette passion des Flamands n’ait jamais été partagée par nous.

« C’est une sotte musique que celle des cloches, » dit J. J. Rousseau dans l'article Carillon de son Dictionnaire de Musique. Je crains bien que le grand écrivain n’ait écrit cela avec ses nerfs. Rien n’est plus insupportable, en effet, que le monotone et long bourdonnement des cloches ébranlées au hasard. Dans les villes de la Savoie et de la Suisse, d’où venait J. J. Rousseau, à toute heure on sonne les cloches. Faire sonner les cloches est un luxe que tout particulier se donne au moindre événement qui survient dans sa vie privée, heureux ou malheureux. Combien de baigneurs le son perpétuel des cloches agitées n’a-t-il pas chassés d’Aix en Savoie! C'est par le souvenir que j’en ai gardé moi-même, que je m’explique la phrase agacée du philosophe mélomane de Genève.

Mais il ne faut pas que le bourdonnement confus des cloches nous rende injuste envers un carillon bien ordonné.

Approchons-nous donc, sans appréhension de nerfs, du pavillon des cloches du Champ de de Mars, et oublions les grosses rumeurs que font les cloches prussiennes sous la nef des machines, et qui ont empêché plus d’une fois les membres du jury de s’entendre pendant leur tournée de classes. Oublions également les cloches autrichiennes qu’on, semble avoir posées tout exprès au bord d’une allée afin que chaque promeneur espiègle puisse les mettre en branle en passant, ce qui finira par faire déserter tout à fait le quart allemand.

Ce qui nous frappe tout d’abord dans le pavillon de M. Bollée, c’est le peu de différence dans le calibre des cloches qui composent le carillon. Il y a 43 cloches formant quatre octaves pleines. Dans les règles posées jusqu’ici au fondeur, les mesures de chaque cloche sont déterminées sur la théorie des cordes, d’après laquelle toutes les octaves ascendantes sont réduites, comme mesures, à la moitié des bases de l'octave précédente. Ainsi, voyons ce qu’aurait produit dans le cas présent la théorie des cordes appliquée aux vibrations : — Étant donnée pour base une première cloche de 1 m. 50 de diamètre, la plus petite, arrivant après quatre octaves d’intervalle, n’aurait que 0 m. 085, et ne pèserait plus que 800 gr., c’est-à-dire qu’elle serait réduite à peu près à la grosseur d’une sonnette de table.

La grande difficulté pour les fondeurs, en suivant les anciennes bases, était de donner à tout un jeu de cloches une égalité relative d’intensité sonore, de faire entendre, par exemple, les petites cloches à l’égal des grandes. Il n’était guère possible d’arriver à cette unité relative de diapason que pour l’étendue d’une octave.

Il a donc fallu, pour obtenir quatre octaves harmoniques sans une trop grande disproportions de calibre, modifier l’ancienne théorie et calculer les vibrations sur une base nouvelle.

L’accord des timbres est ajusté au moyen d’instruments compteurs de vibrations ; le nombre de vibrations de chaque timbre est calculé au moyen d’une progression par quotient, et de façon à donner à tous les demi-tons des intervalles absolument égaux.

En combinant les vibrations sur ces données nouvelles, le fondeur du carillon du Champ de Mars, est parvenu à donner à sa plus petite cloche un poids de seize kilogrammes, au lieu de 800 grammes que cette cloche aurait pesé avec l’ancien système. Cela fait que les 43 cloches concourent au même diapason, sans différence bien sensible dans l’intensité sonore de chacune.

Je pourrais vous dire exactement le nombre de vibrations de chaque touche de ce clavier métallique. Mais à quoi bon? serais-je bien sûr d’expliquer clairement au lecteur, ce que je ne suis pas bien sûr d’avoir parfaitement compris moi-même? Nos dessinateurs nous mettent à une cruelle épreuve. Suivant le caprice de leur crayon, nous sommes obligés de faire à leur suite le tour du monde, ou bien le tour de la science et de l’industrie. Qu’ils aillent cependant! Ils ne nous lasseront pas.

Établir la sonnerie des cloches sur une plus parfaite proportionnalité de vibrations, c’était l’important. Mais il fallait de plus, trouver un système de frappement, qui permît de pointer sur le cylindre, avec une plus grande promptitude, toute musique écrite pour instruments de percussion : car, qu’il s’agisse de toucher du piano, de l’orgue ou du carillon, le système de pointage est le même. Le cylindre, qu’une machine armée d’une double roue-compteur fait mouvoir, est muni de trous où l’on fixe les cames qui correspondent aux marteaux, et dont la position est déterminée avec précision sur le cylindre. Pour former un air sur le cylindre, l’opération se réduit donc à savoir lire la musique, et à fixer les cames dans les trous du cylindre, suivant les règles de l’écriture musicale. Cette opération est très-rapide et d’une assez grande facilité à l’usage. Le cylindre est disposé de façon à recevoir, soit un grand air ou une quantité de petits airs, à volonté : car, il porte une roue de compte qui permet de faire les arrêts partout où ils sont nécessaires.

Ce perfectionnement apporté au jeu des cloches, intéresse surtout les carillonneurs. On ne se figure pas à quel exercice violent devaient se livrer autrefois les malheureux
condamnés à cet art. Les pieds et les mains n’étaient pas de trop à la fois, — les mains pour les cloches aiguës, les pieds pour les cloches basses. Les touches étaient de grosses chevilles, que le jeu des muscles, dans tout son développement, suffisait à peine à amener à percussion.

Dans les anciens carillons des Flandres, munis de mécaniques, il faut des frais assez considérables et beaucoup de temps, pour changer le pointage du cylindre, ce qui fait que les bons Flamands se sont habitués à entendre le même air pendant plusieurs années sur leurs carillons compliqués. Cela n’a pas peu contribué peut-être à tourner leur humeur à l’apaisement et à la résignation. Je propose donc à l’Académie Je Gand, l’ancienne ville révolutionnaire, de mettre au concours la question suivante : « Quelle a été l’influence des carillons sur l’esprit public dans les Flandres? »

Si cette question avait été éclaircie académiquement, la difficulté que j’ai trouvée à vous expliquer le carillon au Champ de Mars, aurait été en partie surmontée pour moi.

Ce carillon a été commandé pour la cathédrale de Buffalo, aux États-Unis. Je suppose que les fonds ont été réunis par souscription publique. Il n’y a que la souscription de tous qui puisse imposer une jouissance ou une servitude, commune à tous.

Nous félicitons la ville de Buffalo, fameuse par ses salaisons, de son goût municipal pour la musique des cloches, d’autant plus sincèrement que cela nous procure un article d’exportation de plus.

Si les Parisiens reprennent le goût des carillons, ils n’ont qu’à rétablir celui de la Samaritaine, d’après le nouveau système.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée