Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Maisons américaines

Maisons américaines à l'exposition de Paris 1867

Parmi toutes les splendeurs, qui se déroulent aux regards, dans le parc de l’Exposition universelle, palais égyptiens, demeures chinoises, pagodes hindoues, le public passe à peu près indifférent devant deux constructions inachevées, dont la simple architecture n’attire pas ses regards éblouis. Ces deux constructions méritent cependant qu’un observateur et un philosophe s’arrêtent pour les considérer. Elles ne présentent à l’œil ni dorure, ni dentelles de pierre, ni arabesques capricieuses, ni majestueuses colonnes, ni sphinx de granit, toutes ces splendeurs du passé; elles n’offrent pas non plus la symétrie monotone des bâtiments européens du dix-neuvième siècle; ce sont d’humbles cabanes, dont la grandeur est toute morale; car, au milieu de toutes ces richesses qui sont mortes, elles symbolisent la naissance d’un avenir.

L’une est une maison d’habitation de colons américains; l’autre est une école, américaine aussi.

Voici à peu près comment se colonisent les États-Unis :
Dans les régions immenses, encore inhabitées, la terre se donne gratuitement. Il suffit à l’émigrant de payer au gouvernement un droit d’enregistrement de dix dollars. Moyennant cette faible somme, la loi le reconnaît à jamais possesseur du terrain qui lui convient. Il part. Son intérêt est d'avoir une nombreuse famille; car la nature, on le sait, fait de la famille une richesse. Notre civilisation seule en fait une ruine. Là-bas, les enfants sont des bras, ici ce sont des bouches.

En quelque endroit qu’il aille, l’émigrant est sur d’un bon accueil. Ses voisins ont salué sa venue avec enthousiasme. Autre différence. Là-bas, l’arrivée d’un étranger est un secours pour la colonie. Plus on sera, plus on prospérera. Dès qu’on sera vingt, il se percera des routes; dès qu’on sera cent, il viendra un chemin de fer. Les maisons deviendront village, le village deviendra ville, les produits se vendront, ce sera la richesse. Aussi, pauvre ou riche, l’émigrant est également acclamé.

Qu’importe, en effet, qu’il soit pauvre? Dès qu’il arrive, son premier soin est de prévenir ses voisins. On a sur cette terre des voisins de soixante lieues. Nul ne manque à l’appel. Un jour est fixé pour que la maison du nouveau citoyen soit bâtie. En attendant, celui-ci et ses proches ont abattu des arbres; ils les ont équarris; ils en ont fait des poutres brutes; ils ont pratiqué des échancrures, pour qu’elles puissent s’emboîter les unes dans les autres. Un matin, tous les travailleurs arrivent. L’émigrant a fait connaître sa position de fortune; s’il le peut, il prépare un repas pour tous les braves gens qui accourent; s’il n’a rien, il n’en vient pas un de moins. Seulement chacun apporte avec lui ses provisions; et, chose charmante, ces provisions sont toujours excessives, si bien que des restes, comme du festin de Jésus-Christ, le nouveau propriétaire vit quelquefois un mois.

Dès que tous les hommes sont réunis, le travail est vite accompli. Des troncs superposés, on forme une maison carrée. Les interstices sont bouchés avec une sorte de ciment, fait de paille hachée et de terre pétrie. Remplir ces interstices, cela s’appelle houziguer, et c’est le dernier travail. La toiture se compose de petites planchettes découpées dans des carrés de chêne et solidement ajustées. Les fenêtres sont élémentaires, une scie en fait tous les frais. On coupe où l’on veut, deux poutres : cela produit un trou. On agit de même pour la porte, qui ne se ferme jamais.

A ce propos, une réflexion. Quand un colon quitte son habitation pour aller au travail, il pose une simple planche devant la porte, pour empêcher les bêtes d’entrer. Il ne craint pas les hommes, Point de voleurs Sans ces pays. Pourquoi voler? Tout passant - a qu’à demander ce dont il a besoin. A-t-il faim, on lui donne à manger; a-t-il soif, on lui donne à boire; veut-il un abri, le voici, c’est pourquoi le vol est puni de mort. Le voleur n’a pas d’excuse.

Revenons à la maison.

Elle varie évidemment selon le climat. Plus élevée et ornée d’une galerie dans le Sud, afin qu’on puisse respirer, et se préserver des inondations et des serpents; mieux close et plus solide dans le Nord, afin de tenir tête au froid et au vent. On la nomme log-house. L'intérieur forme une seule pièce. Un parc reçoit les animaux domestiques. Le plus souvent d’ailleurs les bestiaux errent en liberté, et ne coûtent rien à nourrir. On se contente de marquer les bœufs et les chevaux, et, quand on en a besoin, on va à leur recherche.

Cela, c’est la maison primitive. Celle qui est à l’Exposition est une maison de second degré. Lorsque cette maison existe, il y a déjà un village.

Le colon s’établit ainsi : autour de sa maison est un espace libre qu’il entoure de palissades. Cet espace est surtout destiné à arrêter les incendies très-fréquents des prairies. Un des premiers soins du colon a été de se procurer un cochon. Le cochon est l’animal indispensable, car il a en Amérique une utilité de plus qu’ici. Il mange ou tue les serpents. Ceux-ci ne peuvent rien sur sa rude enveloppe; d’ailleurs le lard qui l’entoure le préserve du venin. Rien de curieux comme de voir les enfants jouer avec ces cochons. Souvent, dans le Sud, on aperçoit un petit nègre, de deux ou trois ans, tapi dans un coin, ou entre des branches; il guette le cochon, auquel il a préparé quelque friandise. Dès que celui-ci est à portée, dès qu’il s’est approché et baissé, l’enfant prend son élan et lui saute sur le dos. L’animal effrayé part au triple galop; mais le petit nègre n’a pas peur, il le tient par les oreilles, il s’y cramponne et ne fait qu’un avec le porc. Joyeux, éperdu, enchanté, il va ainsi, jusqu’à ce que la bête réussisse à le désarçonner.

Le colon commence aussitôt à défricher. Nous n’entrerons pas dans les détails de son exploitation. S’il est laborieux et intelligent, il ne tarde pas à recueillir le fruit de sa peine. La première année le fait vivre; la seconde lui permet de se bâtir une maison, que j’appelle de second degré.

Cette maison est plus confortable, les planches s’y unissent aux briques. On y compte plusieurs pièces. J’en ai vu une, où il y avait trois chambres, une cuisine, une sorte de hangar, et un énorme espace, autour duquel étaient rangés tous les lits, et au milieu duquel trônait une table gigantesque.

C’est alors qu’apparaissent dans le Sud les logis élégants, avec galerie circulaire, tentes, rideaux et le reste. La famille se tient presque toujours sur cette galerie. Les piliers qui soutiennent la maison sont quelquefois en fer, mais plus souvent en briques.

Dans la troisième année, le colon réalise déjà des économies. Quelques années encore, et il sera riche.

Assistons maintenant à la formation du village, ou, pour mieux dire, de la ville. Une ville est vite faite aux États Unis. Ce qui la constitue, c’est l’école. Dès que plusieurs maisons se trouvent réunies dans un certain rayon, immédiatement s’élève une école. J’ai vu des exemples singuliers de celte rapidité d’institution. J’ai été un de ceux qui ont jeté les fondations de la capitale du Kansas, Topeka. A Topeka, dès l’origine, il y avait une école, un temple, un épicier, une imprimerie et.... un habitant....... En tout cinq
maisons. L’habitant unique était-il marié Avait-il des enfants? Je l’ignore. La première idée avait été d’envoyer un maître d’école; l’église avait suivi ; puis le journal.

Rien n’était plus amusant que de considérer la manière dont se faisait ce journal. Il avait un rédacteur, qui aidait lui-même à la composition typographique, le maître d’école était compositeur; le pasteur était compositeur; l’épicier aidait lui-même en quelque chose. En un mot, la ville entière se réunissait pour fabriquer son journal. Après quoi, chacun le lisait à tête reposée. Et puis, il y avait l’habitant, semblable au Léandre des Plaideurs, et qui pouvait dire aussi : Moi, je suis l’Assemblée. Qu'arriva-t-il? Bientôt un courrier passa, les routes se firent, on annonça le journal ; peu à peu la ville devint capitale de l’État du Kansas.

Donc tel est l’ordre de la cité : le colon, puis le maître d’école, puis le pasteur, puis l’épicier, puis le journal. Les citoyens viennent par surcroît.

Admirable pays, superbe par sa confiance en l’avenir... Ce n’est pas celui-là, qui attendrait pour faire une chose que les esprits y fussent préparés.... Agir d’abord, et puis les esprits viennent pour comprendre : là est toute la force des États-Unis d’Amérique.

L’épicier, dans les nouveaux États de l’Ouest, vend tout ce qu’i.1 est possible de vendre, depuis les pains à cacheter jusqu’aux redingotes, depuis la viande salée jusqu’aux armoires. Son magasin est un bazar. En réalité, ce n’est pas un marchand; c’est le marchand.

La maison, qui est à l’Exposition est, comme nous l’avons dit, une maison de second degré. Encore est-ce une maison du Sud; le Nord ne construit pas ainsi. Un troisième degré donne la grande plantation, la demeure du riche, soit qu’il possède dans une ville, soit qu’il cultive dans la plaine. Cette dernière demeure contient naturellement tout le confortable d'Europe, car, dans toutes les régions, l’argent égalise les situations.

Ces quelques lignes indiquent suffisamment comment se forment les colonies nouvelles dans les États-Unis. Ce point de vue est général; selon les latitudes, s’établissent des divergences. Mais partout indistinctement, on retrouve la même volonté, la même énergie, et par conséquent, le même succès.

Comme nous le dirons en commençant, cette exhibition à l’Exposition universelle mérite d’attirer l’attention. Elle apprendra à tous ceux qui souffrent comment des hommes bien portants et actifs peuvent aujourd’hui profiter de l’état du monde, et comment des familles entières, sans ressources et sans espérances, savent trouver, dans un des plus beaux pays de la terre, la vie assurée, la liberté, et le bonheur. Il ne faut pour cela ni vertus étranges, ni fortunes exceptionnelles; il suffit de l’espoir et de la volonté.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée