Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Nouvelle porte de la citadelle d'Anvers

Nouvelle porte de la citadelle d'Anvers à l'exposition de Paris 1867

A quelques pas de la statue équestre du roi Léopold 1er, se dresse dans la partie belge du Parc une porte en pierres de taille couronnée de deux gigantesques figures de bronze. Cette porte, basse, massive, n’est pas un arc de triomphe, mais bien plutôt une poterne. On sent que, pour qu'elle ait son véritable caractère, il ne lui manque qu’un pont-levis, agrafé à ses flancs par de robustes chaînes. Les sombres géants assis sur chacun de ses piliers, à demi couchés sur son cintre, sont doux sentinelles au repos, deux Gaulois de l’an 57 avant Jésus-Christ, au temps des grandes luttes de la Belgique contre César et ses légionnaires. Le torse nu, la chevelure au vent, inculte et épaisse comme une crinière, l’épieu à la main, la hache de pierre au côté, ces compagnons d’Indutiomar et d’Ambiorix nous représentent bien ces guerriers barbares qui avaient coutume de se dépouiller avant de se lancer dans la mêlée; ne gardant que le casque et le glaive, ils fondaient sur les cohortes ennemies la tête la première, trouant les lignes là où ils tombaient, et secouant dans l’action, comme des grappes de pygmées, ces enragés petits soldats romains qui ne leur venaient pas à l’épaule.

Ce n’est pas la porte de Berchem, construite et inaugurée par Charles-Quint, ni la vieille porte de Borgerhout sur le fronton de laquelle est gravée en mémoire de la camisade du duc d’Alençon la devise : Auxilium suis Deus, ni même la porte de l’Escaut que dessina Rubens et qu’Artus Quellin lut chargé d’exécuter. On ne peut évoquer en l’honneur de ce monument ni le souvenir du duc d’Albe, non plus que celui de Louis XIV ou même de Napoléon. Elle n ’a pas encore d'histoire, car elle fait . partie de cette nouvelle ligne de fortifications que le gouvernement belge a cru nécessaire d’élever, à grands frais, pour compléter les travaux de défense de la ville d’Anvers, le dernier rempart, dit-on, de la nationalité belge. Cette porte fut inaugurée l’année dernière. Les deux statues colossales qui la surmontent sont dues à deux artistes belges qui ont déjà fait leurs preuves, MM. Armand Cattier et A. Bouré.

La première enceinte d’Anvers, remonte au quatorzième siècle. Plusieurs fois démantelée pendant les luttes du moyen âge, elle fut reconstruite en 1542, d’après les plans de l’ingénieur italien Donato Pellizuoli. En 1567, le duc d’Albe fit élever une citadelle formidable au sud de la place, bien plutôt, on ne tarda pas à s’en convaincre, pour tenir en respect les bourgeois d’Anvers que pour les protéger contre les attaques du dehors. Ce fut le début de la terreur espagnole dans tes Flandres. Là siégea le conseil des troubles, ce tribunal de sang, que le digne lieutenant de Philippe II avait chargé de pacifier les masses. Et tandis qu’à Bruxelles les comtes d’Egmont et dé Horn, montaient sur l’échafaud, à Anvers, le bourgmestre Antoine Van Strale payait de sa tête son dévouement aux libertés nationales.

Ce n’était pas assez de cette citadelle insolente qui braquait ses canons sur la ville, le duc d’Albe, pour compléter son œuvre fit ériger sur la place d’armes un groupe de bronze où il était représenté foulant aux pieds un corps à deux têtes qui personnifiait la noblesse et le peuple flamands. On patienta encore Jusqu’en 1577, et quand se leva enfin le jour de la revanche, tout le peuple d’Anvers, d’un même élan, comme une vague gigantesque à laquelle rien ne résiste, se rua sur la citadelle, et les portes tombèrent devant son effort. Alors de tous ces cerveaux enfiévrés la même pensée jaillit : « Rasons la citadelle ! » et tous, avec un sauvage plaisir de représailles, s’attaquèrent à ces pierres, à ces créneaux, à ces donjons qui les avaient si longtemps fait trembler. Jeunes gens et vieillards, gentilshommes et matelots du port, les femmes et jusqu'aux enfants même, qui de sa pioche, qui de son poignard, quelques-uns armés de leurs ongles seulement, les voilà jour et nuit sans répit, sans relâche, travaillant à détruire leu r ennemie, et bientôt il ne resta plus de la citadelle qu’une place vide et ses sanglants souvenirs.

Lorsque Napoléon fit d'Anvers le chef-lieu du département des Deux-Nèthes, il sentait que le gouvernement britannique était le cœur de toutes les coalitions C’était à Londres qu’il fallait frapper. Aussi comptait-il qu’Anvers, selon son expression pittoresque, serait dans sa main comme un pistolet chargé visant l’Angleterre au cœur. « J’ai parcouru votre ville, disait-il, au bourgmestre, elle ne présente partout que des décombres et, des ruines, et ressemble à peine à une cité d’Europe. J’ai cru ce matin me trouver dans une ville d’Afrique. Tout est à faire... Ports, quais, bassins... » Et tout se fit. Les travaux furent menés avec une célérité prodigieuse. Cinq cents forçats, expédiés du bagne de Brest, furent employés à construire des quais gigantesques, d’immenses bassins, à relever les fortifications et la citadelle, à préparer de vastes chantiers pour la construction des bâtiments de guerre. En 1814, Anvers était déjà devenu le premier port militaire de l’Empire. Cinquante vaisseaux de ligne étaient sortis de ses chantiers, et la ville renfermait pour plus de trois cents millions de matériaux de construction et de munitions de guerre.

La citadelle restée en 1830 aux mains des Hollandais, lors de la séparation desProvinces-Unies leur permit de bombarder et de brûler en partie la ville, au secours de laquelle accourait l'armée française commandée par le maréchal Gérard. Le souvenir de ce désastre avait fait décréter la démolition des fortifications et de la citadelle. Mais en dépit des réclamations de la municipalité d’Anvers, ce décret ne fut pas exécuté. On sait, tout au contraire, que des millions furent votés il y a quelques années par le parlement belge, pour augmenter autour d’Anvers les travaux de défense; et huit autres citadelles, une enceinte continue de dix kilomètres, une immense forteresse au nord de la place, ont été ajoutées aux anciennes fortifications.

Et cependant le conseil provincial, le conseil communal et la Chambre de commerce d Anvers, persuadés qu’une neutralité religieusement observée vaut mieux pour la Belgique que des bastions et des fusils à aiguille, ne se lassent pas, chaque année, de réclamer par voie de pétition contre ces travaux fortifiés qui, disent-ils, « menacent la ville et ses établissements maritimes. »

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée