Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Installations russes

Installations russes à l'exposition de Paris 1867

La Russie, si l’on en croit les géographes, occupe sur la terre quatorze mille kilomètres de l’est à l'ouest; — cinq mille six cents du nord au sud ; — dix-sept mille diagonalement du sud-ouest au nord-est. Ses frontières touchent à la Prusse et à l’Amérique du Nord. La Chine et l’Autriche, la Turquie et la Perse sont ses voisines, et ces étendues immenses, soumises à la volonté toute-puissante de l’Empereur, comptent près de quatre-vingts millions d’habitants.

A l’Exposition, la Suède et l’Italie limitent son territoire de six mille mètres, et treize cent quatre-vingt-douze exposants la représentent. Le monde entier, il est vrai, en se donnant rendez-vous au Champ de Mars, s'est contenté de cent cinquante mille mètres carrés, et l’homme est tellement petit quand il se mesure avec les grandeurs de la nature, que créer un abri de cette dimension contre la pluie et le soleil et parvenir à rassembler en ce lieu tous les produits de l’univers, est regardé à juste titre comme une œuvre prodigieuse qui frappe d’étonnement : la réalisation du rêve de la tour de Babel. Le regard, cette fois, est devenu l’instrument de la langue universelle.

Lorsque l’on voit en effet ces témoignages si divers de l’intelligence et du travail et que l’on contemple ces personnifications de la vie, et pour ainsi dire, de l’âme de chaque peuple, la pensée se réveille, une émotion nouvelle s’empare de notre esprit, une secousse intérieure donne passage à je ne sais quel fluide qui nous fait comprendre ceux dont nous regardons les œuvres, et nous rapproche ou nous éloigne par un double courant semblable aux mouvements de l’électricité, auquel on s’abandonne sans même essayer de lui donner un nom. Demandez plutôt à la foule qui se presse à l’Exposition
russe.

Le caractère tout particulier de l’architecture, l’originalité de l’installation et des arrangements qui convient si bien à cet empire, placé entre l’Europe et l’Asie comme le lien nouveau des deux mondes, la variété des productions, l’extrême civilisation : l’extrême barbarie, une sorte d’étrangeté sauvage, l’Orient avec tous ses étonnements, les arts avec une saveur toute particulière, et les produits de la terre et des troupeaux, rassemblés comme au temps des patriarches, attirent et retiennent tour à tour. On trouve là mêlés et réunis l’or et les pierres précieuses arrachées à ces fleuves et à ces montagnes qui prennent par leur éloignement une sorte caractère fantastique, les pelleteries et les fourrures du Nord, les soies du Midi, les céramiques du Caucase et les poteries des Tartares de la Crimée, des brocards aux brillants reflets et ces cotonnades d'un rouge éclatant, ces Koumatch si recherchés par les paysans, les draps que le commerce emporte à travers les déserts jusqu’en Chine, marché ordinaire de ces manufactures spéciales; les cierges du monastère de Kief, couverts d'or et d’ornements. D’autres monastères en grand nombre les fabriquent également; et brûlés dévotement devant l'image protectrice du foyer domestique, ils témoignent de la foi étrange et violente de ce peuple. Les préparations faites avec la corne de rennes dans le gouvernement d’Arkangel et les lamproies séchées employées pour l’éclairage à Bakou dans le Caucase; les meubles merveilleux en pierre dure et les richesses d orfèvrerie d’un goût si original tout auprès de la hache du Kirgiz envoyé par Djanghyr, sultan Kirgliiz du district de Kopotinie. — Puis tous ces minerais, ces bois, ces cuirs, ces chanvres, ces laines; les grains de toute sortes : le froment, l’orge, l’avoine, le sarrasin, le millet, le riz, le maïs, tous ces produits de la terre qu’en nos années de souffrance et de disette les négociants de Marseille font arriver de Russie, les machines agricoles, les résines et les cordages, les ouvrages de fer, et d’acier,-ces canons et ces modèles de navires cuirassés tout à côté d’une colonne, la plus curieuse, peut-être, car elle est composée uniquement avec les ustensiles en bois ou en nattes que les paysans fabriquent eux-mêmes, provoquent une curiosité attentive et donnent lieu de la part des nombreux visiteurs, et surtout des Français, aux témoignages d’une vive sympathie.

Tout le monde, au reste, rend hommage à la méthode, au bon goût, au sentiment artistique qui a présidé à l’arrangement des produits et à l’élégance des constructions. Il y a là un grand honneur pour la Commission russe présidée par Son Altesse le duc de Leuchtenberg, et MM. Boutovski, Thaï, Grigorovitch et Tcherniaef, membres de cette Commission se sont dignement acquittés du mandat qui leur avait été confié. A l’exception de la colonnade et des arceaux en bois de sapin qui bordent le grand passage commun à l’Italie et à la Russie, colonnade exécutée à Paris par les soins et sous la direction de M. Bénard, toutes les installations de la section russe, armoires, vitrines, étagères, tables en sapin d’une forme si coquette et si variée viennent de Pétersbourg, où Charles Briggen les a établies, et ont été montées à Paris par des ouvriers russes.

La Russie est donc bien chez elle au Palais de l'Exposition, et son œuvre lui appartient tout entière. Elle peut ajuste titre en réclamer le mérite, car, il est difficile de choisir une disposition pins heureuse, qui, en faisant mieux ressortir l’ensemble des produits laisse l’air et le jour arriver à profusion sur ceux qui par leur nature élégante réclamaient un milieu spécial, une sorte de salon où ils se relèvent les uns les autres.

Plus loin les arceaux cessent, et les grandes vitrines établies dans le même style, sont garnies de magnifiques étoffes d’or et de soie, pour faire place ensuite en approchant vers la nef des machines à une muraille de cuirs aux couleurs variées.

Nous ne nous proposons pas d’étudier aujourd’hui l’Exposition russe et de résumer les enseignements qu’elle renferme. — Au milieu de ces glorifications de la vie pratique, on a parfois une satisfaction extrême à s’abandonner au plaisir que donne la vue, sans songer aux résultats sérieux. — C’est un appât sans doute, une illusion peut-être, car dans le siècle où nous sommes, au milieu de la vie enfiévrée à laquelle notre génération est condamnée, nul ne peut longtemps se soustraire à l'utile. Pour exister nous devons en porterie poids, et bien vite il nous faut y revenir. — A l’Exposition russe la moisson sera abondante, et il importe de se rendre compte des grandeurs et des faiblesses, des instructions et des avertissements réunis dans cet étroit espace, qui semble s être fait si coquet et si charmant afin de mieux nous captiver et nous séduire. Suivons donc rapidement la grande voie qui mène à la porte Suffren, en partant du jardin central, et indiquons les principaux objets que le visiteur rencontrera sur ses pas.

Dans la salle consacrée aux beaux-arts, se trouvent réunies des œuvres dignes d’attention, et des bronzes de Lieberich d’unbeau travail; mais dès le premier moment vous pénétrez dans un monde étrange. On est loin des impressions de l’Occident et l’esprit doit s’y accoutumer. La salle si curieuse consacrée à l’histoire du travail, en nous rappelant le point de départ et la marche suivie est d’un grand intérêt pour discerner les tendances et les résultats obtenus. Tout auprès se trouve celle qui contient les dessins de l’école technique de Moscou, la seule école professionnelle de la Russie, et les statuettes représentant les costumes des différentes provinces de cet empire où l’on parle trente langues différentes, des réductions de divers modèles d’animaux et des échantillons de papier». Des photographies garnissent le couloir qui sépare cette pièce de la grande salle, renfermant les ouvrages destinés certainement à fixer le plus l’attention des oisifs et l’intérêt des gens de goût.

Si l’on jette un coup d’œil sur cette salle à travers les arceaux de bois si originaux qui la ferment du côté du grand passage conduisant à la porte Suffren, eu apercevant la magnifique mosaïque exécutée par Michel Chmiliewski à l’établissement impérial de Saint-Pétersbourg d après les originaux du professeur Neff, ou essayera aussitôt de pénétrer dans cette pièce aux consolés et aux vitrines élégantes qui renferme de véritables chefs-
d’œuvres d’orfèvrerie de Sasikoff, les pierres précieuses et les produits spéciaux, les émaux pour les mosaïques, composées par Léopold Bonafède, et les armoires en lapis-lazuli et la table en mosaïque florentine provenant de la manufacture impériale de Pétheroff, dirigée par M. Tafimovitch, et quand vous serez fatigués devoir et d’admirer, les armes les tapis, les vêtements et les broderies merveilleuses du Caucase et de la Géorgie viendront ranimer votre attention. De l’autre côte, vous trouverez des guerriers couverts de leurs vêtements nationaux et les costumes de peaux des indigènes de la Sibérie envoyées par M. Sidoroff; vous vous en irez ainsi d’étonnement en étonnement, de curiosité en curiosité, toujours soutenu par l’inconnu, traversant tous ces produits de mille sortes, côtoyant le bloc de malachite de 2176 kilos, une fortune provenant des mines de M. Paul Demidoff, vous arrêtant à coup sûr un instant devant l’assemblage si gracieux des vases en bois de Sibérie, renfermant les grains et les gerbes de l’Empire, et admirant toutes ces productions que nous avons à peine indiquées, sans pouvoir dire assez à quel point le classement, la clarté et le goût avec lequel le moindre objet est disposé, font honneur aux organisateurs de l’exposition russe, et rendent facile l’examen et les recherches du visiteur. — Soutenu ainsi et porté par votre curiosité, vous arriverez sans peine jusqu’aux frontières, où le restaurant russe vous invite à la halte.

L’installation a toute la couleur locale que le plus difficile doit rechercher. — Les garçons sont revêtus de la chemise de soie en usage à Moscou et une femme russe en costume national préside à la distribution des mets spéciaux qu’on y trouve. Après avoir traversé le territoire russe, nous aurons à coup sûr grand plaisir à vivre, ne serait-ce qu’un moment, de la vie de ceux dont les travaux et les produits ont éveillé notre curiosité et notre intérêt.

Demandons à la belle Russe une tasse de ce thé parfumé que les caravanes ont apporté directement de la Chine, et puisque la table, dit un vieux dicton, est l’entremetteuse de l’amitié, laissons-nous aller à toutes ces joies et aux surprises singulières que nous ménagent les mets en honneur à Moscou et à Pétersbourg. Les Russes et les Français sont faits pour s’entendre, et la guerre de Crimée semble avoir retrempé dans une mutuelle estime leur union, que cette noble et pacifique lutte des arts et de l'industrie viendra resserrer encore.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée