Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Repos de l'Impératrice

Repos de l'Impératrice à l'exposition de Paris 1867

J’ai gardé pour la fin la perle de cette Exposition. Ce petit pavillon, si simple et si modeste en apparence, est une œuvre aussi capitale dans son genre que la serre de M. Dormois.

La gravure ne vous en montre que les dehors, et pour cause • l’intérieur ne sera pas visible, c’est-à-dire achevé, avant les premiers jours de mai. Quelqu’un l’a vu pourtant. Sans cela, comment en parlerais-je?

Ce pavillon qui deviendra tout naturellement historique, a déjà une histoire avant d’être fini.

Le plus artiste des tapissiers parisiens, M. Henri Penon, avait inutilement cherché, dans le palais de tôle, vingt-cinq mètres carrés pour y faire une chambre ou un salon. En désespoir de cause, et fermement décidé à exposer n’importe où, il demanda la permission de construire dans le Parc. La Commission lui offrit une place au milieu du jardin réservé. On était à la fin d’octobre; il fallait se hâter pour arriver à l’heure, et même pour arriver en retard.

M. Penon se mit en campagne : il trouva un jeune architecte de grand talent, M. Demimuid, inspecteur des travaux de la Ville, qui, pour la gloire, fit les plans de la construction, dirigea les travaux, et réunit douze entrepreneurs de bonne volonté qui convinrent d’exposer en commun les divers produits de leur industrie. M. Montjoye fit la maçonnerie, M. Blancheton la charpente, M. Poupart la couverture et la plomberie, M. Gilbert la menuiserie, M. Ducros la serrurerie, M. Murgey la sculpture, M. Luce la peinture, M. Chamouillet la miroiterie; MM. Muller, Jean et Rey se partagèrent les ornements de céramique nue ou émaillée; M. Prudhomme se chargea delà quincaillerie, des bronzes et des stores. Le pavillon, vu du dehors, est donc l’exposition collective de douze artistes ou industriels, sans compter l’architecte. L’ensemble de leur travail est fort heureux, et le détail m’en paraît irréprochable.

L’architecte s’est proposé de faire une construction polychrome qui, par l’éclat et la variété des couleurs, pût égayer l’aspect sévère d’un parc, et qui pourtant fût assez solide pour résister aux intempéries des saisons et durer à l’infini sous un climat destructeur comme est le nôtre. Ces deux principes ont présidé au choix des matériaux.

Le pavillon est de forme octogonale, assis sur le bord d’un chemin. On y arrive par un perron de trois marches. Grâce à la pente du sol, on a pu mettre à l’extrémité opposée un balcon en saillie qui fait face au petit lac. Les quatre grandes baies qui éclairent l’intérieur sont comme autant décadrés qui embrassent les plus jolis paysages du jardin.

Le soubassement en meulière apparente surmontée d’un bandeau de pierre dure, supporte l’ossature en pierre de taille dont les assises réglées correspondent aux hauteurs des briques qui remplissent les pans coupés. Ces briques émaillées ont trois tons, bleu, vert et jaune. Les chambranles des baies sont ornées dans chaque assise des pieds-droits et dans chaque claveau de l'arc par des rosaces en terre cuite revêtues d’un émail turquoise; une petite moulure de pierre encadre chaque rosace. Les tympans de faïence artistique détachent leurs ornements délicats sur un fond bleu. La frise qui fait le tour du pavillon porte une décoration tres-riche étalée sur un jaune éclatant. Le chéneau de terre cuite rosée suspend au-dessus de chaque baie un médaillon de faïence où la lettre E, enlacée de myrtes, s’étale sur champ d’azur. Les médaillons sont surmontés de la couronne impériale.

La charpente du dôme est en chêne, recouverte en plomb et ardoise. Une grande gorge partant du chéneau dégage le membron qui reçoit à chaque angle un aigle supportant des arêtiers ornés. Le membron, dans sa partie inférieure, est chargé de guirlandes qui se suivent, soutenues par des rosaces avec rubans flottants. Le couronnement (car tous les édifices sont couronnés dans ce paradis terrestre), le couronnement se termine par une pomme de pin soutenue sur une base avec volute aux angles et godrons à la partie inférieure. De là sortent des lambrequins qui tombent sur chaque face de la couverture. Les ardoises sont taillées en écailles de serpent.

Les balcons sont en fer forgé et tôle repoussée ; celui qui regarde le lac est d’une exécution magnifique.

Pardonnez-moi la minutie un peu technique de cette description. J’insiste sur les détails parce qu’ils méritent d’être étudiés l’un après l’autre; mais quand vous vous mettrez en face du pavillon, vous verrez qu’ils se fondent tous dans un ensemble harmonieux et simple. Ce petit édifice, dont l’intérieur mesure bel et bien cinquante mètres superficiels, vous paraîtra aussi parfaitement fait, aussi naturellement venu que s’il n’avait coûté nul effort à personne. En quatre mots, vous croiriez qu’il a poussé là : c’est le plus grand éloge qu’on puisse décerner à l’architecte, M. Demimuid.

Quant à l’intérieur, M. Henri Penon l’avait réservé pour lui seul. Il s’est donné la tâche d’y déployer tous ses moyens, d’y étaler toutes ses ressources, d’enfermer dans un espace relativement étroit toutes les élégances et les délicatesses de l’industrie artistique où il est maître.

Voici le rapide exposé du problème qu’il a résolu. Étant donnée une femme du plus haut rang qui conserve au milieu des splendeurs le goût des plaisirs champêtres, créer pour elle, dans son parc, une installation aussi confortable que celle des palais; l’entourer des formes agréables et des belles couleurs dont ses yeux ont l’habitude, et pourtant faire en sorte que dans ce milieu délicieux tout lui parle de la campagne et rien de la cour ou de la ville; exécuter autour d’elle une sorte de symphonie pastorale où pas une idée mondaine ne vienne détonner.

Ce point de départ, qui est excellent, a conduit M. Penon à une conception très-originale. Il s’est dit : Je veux faire un intérieur de salon qui soit un poème rustique écrit en bois naturel et en étoffe peinte ou teinte. Pas plus d’or que sur la main; je me trompe : il y en a un peu au milieu du tapis, sous les pieds de la noble et belle propriétaire.

Le poème n’est autre chose qu’une aurore. Il implique forcément l’emploi des teintes dégradées. Il faut que tout l’intérieur, ciel, tapis et tentures, exprime les effets riants et doux de la lumière naissante. Le jour n’est pas censé venir par les fenêtres, mais par quatre grands panneaux de satin où la peinture se détache sur un fond de teinture dégradée qui exprime l’intensité croissante du soleil levant.

L’intérieur est octogone, comme on sait. Quatre côtés sont pris par les quatre fenêtres dont deux s’ouvrent en portes; il restait donc en tout quatre faces à décorer. Chacune d’elles se découpe verticalement en trois panneaux, un grand et deux petits. Le tout est relié par une boiserie de sycomore naturel, sculpté dans la masse.

Les quatre grands sujets, peints sur satin dégradé, représentent :
1° Le réveil de l’homme;
2° Les oiseaux;
3° Les autres animaux;
4° Les fleurs.

Dans l’hypothèse adoptée par l’artiste, le maximum de la lumière ne doit arriver qu’au milieu de la pièce. Il indique cet effet sur un tapis rustique, semé de branches de chêne et de marronnier. A la circonférence, le fond est violet demi-ton ; il s’éclaircit par degrés jusqu’au centre où l’or éclate dans une rosace de feuilles et de fleurs.

Les boiseries, les rideaux, les meubles, le lustre, tout est fleur, feuillage ou fruit. Les fleurs peintes se groupent dans des encadrements de fleurs sculptées; tout ce que la nature champêtre fournit de plus gracieux et de plus tendre est venu s’entasser dans ce réduit adorable; on est comme enivré de beautés naturelles ; une tasse de lait par là-dessus, et la tête vous tournerait!

Le meuble est d’un grand goût de simplicité voulue. Dans le premier panneau, la chaise longue avec son guéridon, son miroir à main et son tabouret: tout en bois naturel et en broderies de fleurs champêtres. Les panneaux 2 et 4, pour sacrifier quelque chose aux faux dieux de la symétrie, sont remplis par une bergère et deux chaises légères; le troisième contient l’installation de la musique : harpe, chaise et pupitre de bois peint, vert jaune et bleu, d’un effet nacré. La table de la harpe est couverte de peintures en camaïeu violeté, rose et blanc. Elles représentent : dans le bas, la mère indiquant l’harmonie à son enfant; les amants enivrés d’harmonie; plus haut, des groupes d’enfants qui s’étagent en jouant de divers instruments.

A droite et à gauche, devant les fenêtres, des jardinières de bois sculpté à base de marbre : dauphins, roseaux et coquilles. Devant le balcon, un petit bureau de bois naturel et un pupitre à écrire. Ce pupitre seul mériterait une page de commentaire : il est tout pétillant d’intentions charmantes. Sur le couvercle, un amour, les yeux bandes, écarte des jeunes filles curieuses. Au bas, on voit Argus.expiant son indiscrétion.

Mais je ne sais moi-même s’il m’est permis de déflorer par une description prématurée ce petit coin merveilleux qui ne sera pas ex-posé avant huit jours.

C’est M. Henri Penon qui a conçu, esquissé, dessiné, fait exécuter cet ensemble et tous ces détails. L'exécution appartient par moitié à son associé, qui est son frère. Ces jeunes gens ont sous la main toute une école de peintres décorateurs dont l’aîné est à peine âgé de vingt-cinq ans. Ils ont fait, font et feront des élèves. L’art si français et si parisien de la tapisserie devra beaucoup à leur initiative et à leur exemple. Us ne sont pas riches, ils commencent, et les voilà qui fournissent une quote-part exorbitante dans un travail collectif qui doit durer six mois et coûte 200 000 francs pour le moins.

M. Henri Penon a-t-il, comme il le croit, inventé un nouveau style de décoration? Je n’ose me prononcer là-dessus. Il doit beaucoup aux artistes du temps de Louis XVI, quoiqu’il se fasse un point d’honneur de ne leur rien emprunter.

Ce qui lui appartient incontestablement, c’est le sentiment du beau , la rage de bien faire, et un certain mépris des obstacles qui a produit dans le courant de cet hiver un résultat vraiment curieux.

Je vous ai dit que les principaux sujets de sa décoration intérieure sont peints sur satin dégradé. Mais les teintes dégradées ne s’obtenaient jusqu’ici que par le tissage ou par l’impression; belles par le tissage, médiocres par l’impression lorsqu’elle les donne.

M. Penon n’avait pas le temps défaire monter un métier pour lui seul dans la grande fabrique lyonnaise, et l’étoffe qu’il lui fallait ne se trouve pas toute faite. Il décida de teindre son satin, mais jamais au grand jamais un teinturier n’avait su dégrader les couleurs. Les plus habiles de Paris, consultés l’un après l’autre, déclarèrent la chose impossible, et pourtant M. Penon ne se décourageait pas. Il finit par tomber sur un brave homme qui s’excusa d’abord comme les autres, puis but un coup de trop et rencontra au fond de son verre la solution tant cherchée. Ivre de joie et d’autre chose, l’inventeur accourut un beau soir en criant comme Archimède : « J’ai trouvé ! » Il avait employé la teinture à 98 degrés au lieu de 15; qu’avait-il fait encore? Je ne sais, mais on pourra désormais teindre en cuve des étoffes couleur de matin.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée