Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Volière

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Elle est jolie et d’un travail délicat ; c’est un vrai kiosque à loger des oiseaux, elle pourrait instruire utilement tous les serruriers , car elle offre à leurs yeux en même temps qu’à leur raisonnement la seule application logique du kiosque. Dans une cage de fer ouvré, mettez des oiseaux tant qu’il vous plaira; mais pour Dieu ! gardez - vous d’y enfermer un seul moment la personne humaine, elle n’y serait pas bien et n’y ferait pas bien. C’est entendu.

Quels oiseaux va-t-on mettre ici ?

Les organisateurs sont gens de goût; je ne doute pas qu’ils ne nous montrent une collection brillante et variée; mais n’y aurait-il pas mieux à faire?

Puisque les circonstances ont permis que le Champ de Mars devînt pour un temps le rendez-vous du genre humain, il faut faire tourner au plus grand profit de la communauté celte rare occasion, qui sera peut-être la dernière ! Instruisons-nous les uns les autres, si nous pouvons !

Sur un certain nombre de points, les peuples les plus civilisés sont plus ignorants et plus barbares que les Caraïbes. Dans cette France que nous aimons et que nous saurons défendre au besoin, l’éducation publique offre encore des lacunes désolantes. Tous les jours, à la campagne et dans les villes, il se commet des millions de petits forfaits, crimes de lèse-nature, dont notre ignorance est la cause.

L’homme est un singulier soldat : il passe une moitié de sa vie à lutter contre les divers fléaux qui sont ses ennemis naturels, et le reste du temps à tirer sur les alliés que la nature lui donne. Ce n’est pas méchanceté pure, parti pris de faire le mal pour le mal ; non : c’est simplement qu’il ne sait pas!

Nos paysans qui se croient éclairés crucifient des chouettes et des chauves-souris sur la porte de leurs granges; c’est pour l’exemple, disent-ils; le supplice public de quelques scélérats à poil ou à plumes doit forcément intimider les autres !

Tandis que ces cadavres innocents se putréfient au profit des mouches charbonneuses, les souris mangent le grain de l’ingénieux paysan ; les moucherons lui piquent les mains et la figure. Eh ! bonhomme! tu n’as que ce que tu mérites. En immolant tes alliés, tu t’es livré, corps et biens, à tes ennemis. Si ces chauves-souris étaient vivantes, elles happeraient les moucherons qui t’incommodent; si tu n’avais pas assassiné cette pauvre chouette, elle purgerait ton grenier de rongeurs qui le pillent. Un cultivateur attentif a suivi patiemment les allées et venues d’une chouette, sa voisine : il l’a vue, en vingt-un jours, rapporter cent dix rongeurs à son nid. Que t’en semble? Comprends-tu maintenant le sens intime du mot chat-huant? Les chats à quatre pieds que tu nourris te rendent-ils autant de services qu’un chat-huant qui se nourrit lui-même?

Voici comment je peuplerais une volière instructive. J’y logerais tous les oiseaux utiles à l’homme, et j’inscrirais sur chaque compartiment les services que chaque espèce peut nous rendre. J’inviterais le public aux repas quotidiens, car l’homme est ainsi fait, qu’il s’instruit surtout par les yeux. Je montrerais aux gens du Nord et du Midi, de l’Orient et de l’Occident que la chouette, si stupidement décriée, vit aux dépens des souris ;
Que le corbeau et la pie mangent les vers blancs du hanneton;
Que le coucou, ce polisson ailé, a cependant un mérite. Il attaque, lui seul, les grosses chenilles venimeuses qui font peur à tous les autres oiseaux ;
Que l’étourneau vit d’escargots et de sauterelles. — Avis aux cultivateurs d’Afrique;
Que la grive dévore les gros vers mous et les limaces;
Que le merle perce à coups de bec les coquilles des gros limaçons et la carapace des cerfs-volants les plus terribles ;
Que le bruant avale les guêpes comme des pilules;
Que le moineau dîne et déjeune de hannetons au printemps;
Que la huppe dévore les horribles courtilières;
Que le pivert ne frappe pas du bec contre les arbres pour les détruire, mais pour y chercher les cossus et les scolytes qui les détruisent.

Je voudrais non - seulement enseigner, mais prouver au public cosmopolite réuni pour quelques mois sous notre main, que le rouge-gorge se nourrit de moucherons et de tipules, le roitelet de vers et de cousins, le loriot de sauterelles, le linot de pyrales, le grimpereau de cloportes, la fauvette de pucerons, le bouvreuil d’œstres et de chenilles processionnaires, le bec-croisé de cloportes et de cantharides, le bec-ligue de criquets, la bergeronnette de charançons.

Il y a des livres là-dessus; j’en connais notamment un fort joli, tout à fait élémentaire, publié à Nancy par M. Victor Henrion, instituteur. Mais, tout le monde ne lit pas, hélas! Et d’ailleurs tout le monde ne sait pas le français, tandis que tous les hommes, sans exception, comprennent cette langue universelle qu’on nomme l'exemple.

Connaissez-vous un enseignement plus pittoresque que celui-ci? Dans une cage élégante et vaste, on logerait un couple de tourterelles. On placerait à leur portée deux petites mangeoires d'égale contenance, dont l'une serait remplie des graines que nous mangeons nous-mêmes, et l’autre des semences inutiles ou nuisibles qui étouffent nos récoltes et empoisonnent nos champs. Le public verrait par ses yeux que les petites tourterelles préfèrent la mauvaise graine à la bonne, et qu’elles se nourrissent bien plutôt à notre profit qu’à nos dépens.

Un peu plus loin, deux chardonnerets passeraient leur journée à dévorer la graine de chardon, cette implacable ennemie de nos cultures.

Il me semble que la volière ainsi comprise n’offrirait pas un intérêt moins vif que la galerie du travail manuel, et que les hommes sortiraient de là un peu moins ignorants, et partant un peu meilleurs. Et que les Provençaux et les Italiens, en retournant dans leur pays, perdraient l'habitude de fricoter des rossignols. Et que les confiseurs de Paris ne vendraient plus aux Pâques prochaines des fauvettes, des bergeronnettes et des chardonnerets tués et empaillés sur des bonbons dans un nid.

Il serait bon d’écrire encore au sommet de la volière : « Tous ces prisonniers seront remis en liberté quand l’Exposition sera finie. » Victor Hugo a dit un mot de trop dans ces beaux vers connus du monde entier :
Seigneur, préservez-moi, préservez cens que j’aime, Préservez mes amis et mes ennemis même Dans le mal triomphants,
De voir jamais, Seigneur, la ruche sans abeilles,
La cage sans oiseaux, l’été sous fleurs vermeilles,
La maison sans enfants.

Je me consolerais de voir la cage sans oiseaux en pensant que les oiseaux sont sans cage.

Mais puisque j’ai commencé une sorte de plaidoirie en faveur des martyrs que le paysan massacre aveuglément, laissez-moi m étonner que ce jardin si utile, si instructif et si complet n’ait pas un petit coin pour deux pauvres amis de l’homme : la taupe et le crapaud.

La taupe est notre allié le plus utile contre l’odieux hanneton qui nous mange plus de cent millions, année commune.

Le moineau ne s’attaque qu’à l’insecte parfait, qui vit peu de jours, et détruit seulement les feuilles et les fleurs.

C’est à l’état de larve ou de ver blanc que le hanneton commet ses plus grands crimes, il mine le sous-sol en tout sens, et tue les plantes par la racine. On a vu des jardins périr, des forêts se dépeupler par le travail invisible du ver blanc.

Les corbeaux, les corneilles, les pies qui vont sautillant derrière le laboureur, saisissent tous les vers blancs que la charrue a découverts; mais ces respectables oiseaux ne peuvent les chercher sous terre. La taupe, qui a le sous-sol pour milieu naturel et qui s’y meut avec autant d’aisance que le poisson dans l’eau ; la taupe, dirigée par un odorat qui supplée pour elle à la vue, est un insatiable destructeur. Elle est le fléau d’un fléau; ce qui devrait nous la rendre chère. Elle a d’autres mérites encore; elle draine les sols les plus imperméables, elle amène à la surface, sous forme de taupinières, des quantités de terrain ameubli, divisé, qu’un simple râtelage éparpille utilement sur les prairies. Le paysan, le jardinier ne voient rien, sinon que la taupe dérange quelques semis, accidente la surface unie d une pelouse ou d’un pré, dévie quelques irrigations. Il lui font payer par la mort ces fautes vénielles, sans comprendre qu' elle les a rachetées au centuple. Un stupide et obstiné préjugé l’accuse de dévorer les racines, quoiqu’elle soit décidément, manifestement, exclusivement carnassière, ce qui serait facile à démontrer.

Creusez dans un coin du jardin réservé une cuve maçonnée d’un mètre cube; enfermez-y une taupe, jetez-y autour d’elle tous les matins une provision de fruits, de fleurs, d’herbes et de racines diverses avec un cent de vers blancs : le public verra par ses yeux que tous les végétaux seront intacts à la fin de la journée et que tous les vers blancs seront détruits.

Pendant-que vous y êtes et que le sentiment du bien vous talonne, enfermez un crapaud, un gros crapaud, laid, difforme, dégoûtant, pustuleux, fait pour inspirer le dégoût à tous les hommes (et c’est le grand nombre) qui s’arrêtent à la surface des choses.

Jetez autour de lui des insectes, des larves, des limaces. Nous le verrons à l’œuvre; les plus ignares et les plus têtus d’entre nous seront contraints d’avouer que le pauvre animal, si indignement traité partout où il se montre, est un utile et précieux destructeur. Peut-être enfin comprend font-ils le langage éloquent de ses beaux yeux si clairs, si fins, si doux, qui semblent dire : « La laideur n’est pourtant pas un crime. Laissez vivre un pauvre déshérité qui n’est au monde que pour vous servir ! »

Et, comme cette Exposition de 1867, malgré les monstruosités de la politique et les horreurs imminentes de la guerre, doit attirer a Paris un certain nombre de pasteurs l’homme?, j’imagine que plus d’un gouvernant, après avoir vu, provoquera des lois protectrices en faveur de la taupe et du crapaud.

Déjà les peuples s’accordent presque unanimement à respecter les saintes hirondelles; déjà la Prusse inflige une contribution de 30 fr. par an au dilettante qui détient un rossignol en cage; déjà tous nos préfets publient des arrêtés mal obéis, mais formels, au profit des petits oiseaux : mais il y a plus et mieux à faire.

Je ne me repais pas d’illusions, je sais qu’il y aura toujours parmi les hommes des tempéraments cruels et nuisibles, rebelles non-seulement à l’éducation mais à la contrainte. N’a-t-on pas vu le fils d’un professeur du muséum se lever avant le jour pour fusiller les rossignols du Jardin des plantes? Mais un enseignement pratique comme celui que j’ose conseiller ici ne serait certes pas perdu pour tout le monde. A coup sûr il offrirait un intérêt plus vif que le petit bassin de plantes métalliques qui jettent l’eau par les feuilles et les fleurs.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée