Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Aquariums

Aquariums à l'exposition de Paris 1867

Restons dans l’eau, si vous le voulez bien. Il y a deux aquariums dans le jardin réservé.

Pourquoi dans le jardin plutôt que dans le Parc ? Je crois que l’organisateur de ces belles choses n'a pas dressé son plan sans un brin de philosophie, et que son idée est celle-ci :
Il est bon, il est beau de cultiver la terre, mais le jour arrive à grands pas où cela ne suffira plus. Toute culture est un emprunt fait au sol; or il est impossible à l’emprunteur le plus consciencieux de lui rendre l’équivalent de ce qu’il en a reçu. L’homme ne créé ni ne détruit rien, mais il transforme en mouvement, en chaleur, en électricité, en pensée, le pain, la viande et le vin que la terre lui a prêtés, et rien de tout cela ne retourne à la terre. Nous lui rendons au jour le jour un sou d’engrais liquides et solides, nous eût-elle prêté vingt francs. Cet engrais même est perdu neuf fois sur dix : au lieu de l’employer à féconder les champs, nous en infectons les rivières, par l’entremise des égouts. Les cours d’eau naturels et artificiels charrient incessamment à la mer les molécules les plus substantielles de la terre. Chaque goutte qui s’écoule vers le grand réservoir de l’Ocean nous appauvrit de quelque chose. La mer nous donne peu, nous lui rendons beaucoup. Elle ne nous envoie sur l’aile des nuages que de l’eau distillée; nous lui renvoyons de l’eau grasse, engraissée aux frais de la terre.

La mer, qui est deux fois plus étendue que la terre ferme, est devenue avec le temps un immense réservoir d’engrais. Elle est richie de tout ce que nous perdons : le temps approche où nous sentirons la nécessité de compter avec elle. On connaît son inépuisable fécondité; on entrevoit à travers ses profondeurs les plus sombres le fourmillement infini des organismes qui pullulent en elle; on sait qu’elle a de quoi restituer au centuple les éléments de vie qu’elle nous doit : nous la cultiverons à son tour, et nous trouverons dans son sein la solution d’un terrible problème.

Car il serait inutile de nous leurrer plus longtemps : la culture du sol, pour celui qui l’envisage d’un peu haut, représente un cercle vicieux. Cultiver, c’est épuiser. Les Anglais qui sont aujourd’hui les premiers cultivateurs du monde, ne maintiennent la fertilité de leur sol qu’en dépouillant les continents et les îles. Plus la culture accroît la perfection de ses moyens, plus elle coûte à la terre. Les labours profonds nous donnent plus, parce qu’ils prennent davantage à la vieille nourrice. Le pivot pénétrant de la luzerne est comme une sangsue végétale qui va chercher sa vie aux sources intimes que les racines du blé n’atteignaient pas. La pomme de terre est un groin de porc qui dévore tout à la ronde; la betterave fait mieux, et pis encore, c’est une trompe d’éléphant. Ainsi les nouveautés les plus heureuses en apparence soulagent la misère de trois ou quatre générations en accélérant la ruine de la terre. Et l’on s’étonne un beau matin de voir la vigne malade, la pomme de terre malade, le mûrier malade ! Il n'y a pas tant de malades que vous croyez, il n’y en a qu’un : le sol.

C’est donc une pensée philosophique qui a placé les aquariums au milieu des miracles de notre culture : le remède est à côté du mal.

A les examiner en détail, les deux constructions dont il s’agit sont fort intéressantes, mais l’aquarium d’eau de mer laisse à désirer. Les stalactites qui le décorent seraient bien mieux placés à l’aquarium d’eau douce. Les vitrages qui le couvrent amoncellent une telle somme de chaleur au dedans que les poissons cuiront sur place, j’eu ai peur; si l’événement me donne tort, tant mieux ! A part ces deux défauts, dont l’un est capital, la construction est belle et ingénieuse. Les visiteurs pourront étudier les poissons sous toutes les coutures : on les verra d'en haut, d’en bas, de face et de profil. Une crypte attend les homards amis du mystère; une petite rotonde vitrée doit initier les Parisiens au parcage des huîtres. La construction, dirigée par M. Guérard, ingénieur, n’est pas encore achevée, mais elle ne tardera pas. L’eau de mer est en Seine, dans deux citernes mobiles. L’entretien de l’aquarium est confié à un homme très-competent, M. de Daix.

En eau douce, la construction est achevée, l’eau coule, quelques-uns des poissons ont emménagé au terme. Là, le succès n’est pas douteux : vous avez, dès à présent, un charmant spectacle.

Le constructeur, M. Bétencourt, est un beau type d’inventeur. Je l’ai découvert au fond d’une casaque crottée et d’un vieux suroit de marin : il mettait la main à la pâte, et jusqu’au coude. Sous cette enveloppe danubienne, j’ai vu poindre deux yeux brillants d’intelligence; en cinq minutes de conversation, je pénétrais plus loin, et je découvris un chimiste et un géomètre très-capable. M. Bétencourt a des idées à lui, un système de construction parfaitement original, et qui a fait ses preuves à Boulogne d’abord, puis (vous en jugerez vous-même) au jardin réservé. Il construit, en ciment Portland mélangé, des voûtes sans clef, plus solides que si elles en avaient une. Si mon dire vous semble incongru, regardez au-dessus de votre tête quand vous irez voir les poissons.

C’est M. Gassies, naturaliste fort connu et conchyliologiste de première force, qui s’est chargé de peupler ces eaux douces. Ses aménagements sont irréprochables et concourent d’ailleurs à un effet des plus heureux.

Dans les bacs de cristal, hermétiquement clos par une méthode propre à M. Bétencourt, on vous montre ou l’on vous montrera toute la faune des rivières d’Europe. Non-seulement nos carpes, nos brochets, nos anguilles, nos cyprins et tout le commun des martyrs, mais des raretés comme le silure et des invraisemblances comme le protée, ce poisson des grottes de Carinthie qui naît sans yeux parce qu’il n’en a pas besoin. Auprès des écrevisses que nous connaissons tous, vous verrez des crabes, de vrais crabes qui n’ont jamais vécu dans l’eau salée. Cette variété foisonne dans les rizières de Lombardie. M. Gassies n’a oublié ni les tortues d’eau douce, ni ces prodigieux axolotls du Mexique, qui donnent une telle tablature aux professeurs du Muséum. On m’a montré, au milieu des poissons rouges, un animal fort curieux qui paraît être un métis de carpe et de tanche. Pourquoi pas? Nous avons bien obtenu à Huningue des métis de truite et de saumon. Dans tous les cas, ce problème posé par M. Carbonnier, l’excellent pisciculteur du quai de l’École, mérite un sérieux examen.

Un ruisseau coule au milieu de l’aquarium d’eau douce : on y mettra des truites et des saumons qui monteront par une échelle jusqu’à la voûte de l’édifice. Tout le monde a entendu parler des échelles à saumons, mais j’imagine que peu de Parisiens ont eu l’occasion d’en voir une.

Encore un mot, avant de regagner la terre ferme. Sur les deux aquariums on a placé un ou plusieurs globes de verre argenté. Ces miroirs grotesques sont-ils de bon goût? Fallait-il les admettre? Je crois que non. Mais en revanche je voudrais bien qu’un faïencier ou un fabricant de porcelaine fabriquât une sphère terrestre à mettre dans les jardins. Les mappemondes sont inintelligibles pour la plupart des enfants : une sphère de 0m,50 de diamètre leur apprendrait plus de géographie en deux heures de récréation que les cartes plates et les livres idem qu’on leur donne.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée