Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Serres

Serres à l'exposition de Paris 1867

J’en ai compté quatorze, et je ne suis pas sûr de n’en avoir point oublié quelques-unes. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes, serres chaudes, serres tempérées, jardins d’hiver, serres françaises, serres hollandaises, serres rustiques, serres adossées, serres à deux versants, avec ou sans pavillon central. On se contenterait à moins, et pourtant il m’en manque deux que je regrette.

Je voudrais voir ici au moins un spécimen de serre à double enveloppe. L’invention existe, je ne sais où : elle me paraît excellente en théorie, et j’étais curieux d’en étudier la pratique. Vous savez que dans les pays froids, et même à Paris dans certains hôtels exposés au nord, on épargne le combustible en posant des doubles fenêtres. La couche d’air enfermée entre deux châssis vitrés est comme un matelas transparent qui retient la chaleur dans les chambres et ne lui permet pas de se perdre. Ce système appliqué aux serres chaudes ou tempérées met autour des plantes un fourneau invisible, impalpable, aérien, qui laisse entrer les rayons du soleil et ne laisse plus échapper la chaleur acquise.

L’autre appareil qui manque ici est la serre portative qu’Alphonse Karr a inventée au bénéfice de nos orangers. L’honorable et spirituel jardinier qui règne à Nice, n’est pas admirateur des orangers en caisse : il a cent fois raison. Rien n’est plus misérable et plus laid que la transformation d’un si bel arbre en joujou de Nuremberg. Ajoutez que le poids des caisses et la difficulté du transport nous condamnent à limiter la croissance des orangers par un émondage féroce. N’y aurait-il pas grand profit, dans l’état actuel de notre industrie, à transporter les serres et à laisser les orangers en place? Une serre bien construite, en vue de cette opération, se monte et se démonte en trois jours. Supposez que l’on mette en pleine terre les orangers [des Tuileries; qu’au lieu de les ranger comme des factionnaires végétaux, le long d’une allée, on les réunisse en groupe; qu’au lieu de les tailler jusqu'au vif, on leur permette de croître à l’aise. Quel admirable bosquet n’aurait-on pas? Aux premiers froids, les mêmes ouvriers qui voiturent les caisses vers l’orangerie, apporteraient l’orangerie en détail et la construiraient autour des arbres. Quand la toiture deviendrait trop basse, on l’élèverait par un système analogue à la hausse des ruches. Mais c’est assez parler de ce qui manque; je reviens à ce qui est.

La serre de M. Dormois est un véritable monument de fer et de verre; un palais aérien d’une audace inouïe jusqu’à ce jour. On y transplanterait tous les palmiers d’une oasis, qu’ils y végéteraient à l’aise. Pour le moment il n’y pousse guère que des maçons, des vitriers, et autres productions de la civilisation parisienne; mais tout vient à point à qui sait attendre. J’ai déjà aperçu, à travers les vitrages, un dattier et un palmier nain; patience! Nous en verrons bien d’autres. Il ne faut qu’un peu d’imagination pour se représenter les merveilles qui vont foisonner sous ce dôme. Élevez au superlatif la grande serre, si bien décorée, du jardin d’acclimatation.

M. Dormois a construit ce noble et brillant édifice; M. Célart l’a vitré; MM. Cerbelaud et Gervais se font fort de le chauffer. Dans la saison qui vient, leur besogne sera facile : mais si nous étions en décembre, il faudrait voir. Qui sait si l’expérience ne se fera pas l’hiver prochain? Car il est difficile et douloureux de supposer qu’on ait construit tant de belles choses pour les jeter bas dans six mois.

En avant de la serre monumentale, M. Hochereau a construit un vestibule immense qu’on appelle salon d honneur. La grande serre et le salon géant qui la précède serviront à l’exposition successive des collections qui viendront disputer les prix.

Ce défilé de plantes en pots ou en caisses a commencé il y a quinze jours; il durera toute la saison. Les récompenses à donner sont innombrables : on a pris soin d’échelonner les concours. Déjà le Moniteur a publié une longue liste de médailles, nous avons déjà vu un concours de légumes et de fruits conservés, un concours de primeurs où les raisins, les cerises et les fraises de 1867 vous mettaient l’eau à la bouche. Les primevères de Chine, les cyclamens, les azalées, les cinéraires, les ericas, les rosiers forcés, les camélias, les broméliacées, les agavés, les orchidées et vingt autres familles éblouissantes ou curieuses sont logées pour l’instant dans les diverses serres du jardin. Avant huit jours, vous verrez fleurir une collection d’azalées anglaises, admirablement conduites, taillées en cône, et qui, de la base au sommet, seront tout fleur. J’aime à croire qu’il n’y en aura pas de doubles. C’est un faux goût qui a conduit certains jardiniers à doubler la fleur des azalées, comme celle des pétunias et des volubilis, dont le principal mérite est dans une délicatesse transparente et frêle.

La serre hollandaise de M. Thiry, le long de l’avenue de l’École militaire, renferme en ce moment une bien belle collection de cactus Je la recommande à vos études. Les cactus ne sont pas élégants comme les lataniers ou les dracænas: on dirait des bobos de la nature. Mais cette variété dans l’horrible a son charme, et d’ailleurs les cactus les plus laids donnent souvent des fleurs exquises. L’horticulture a fait un tour de force invraisemblable en greffant les uns sur les autres ces tronçons de chair verdâtre. Sur le cierge, qui est rustique entre tous, on fait croître les variétés les plus rares et les plus délicates. Le cierge (cereus) remplit ici le même rôle que le camélia simple dans la fabrication des camélias précieux. Les boutures se font avec le camélia simple, qui reprend bien, et l’on y greffe un œil pris sur un sujet rare.

Dans le jardin d hiver construit par M. Herbaumont, on n a pas fini d’admirer une collection de camélias très-remarquables. J’y ai deviné, sous une épaisse enveloppe de toile, un pandanus, le plus beau peut-être qui existe en France.

Chaque jour renouvellera le mobilier de ces maisons de verre, et la curiosité des amateurs sera tenue en haleine jusqu’à la fin de la saison.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée