Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Plantes

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Pas plus lard qu’hier matin, tandis que j’admirais un lot de conifères (pins, sapins, etc.) exposé par M. Deseine de Bougival, un jeune homme très-bien mis s’arrêta derrière moi et dit à sa compagne :
« Des arbres dans une exposition de l'industrie, pourquoi ça? Qu’est-ce qu’il y a de commun entre les plantes et l’industrie? Quand par hasard une fleur a du chic, c’est le bon Dieu qu’il faudrait décorer; je me le demande. »

La discrétion m’interdisait de répondre à ce joli petit homme; mais comme il n’est peut-être pas seul de son avis, je vais dire ce qu’il y a de commun entre les plantes et l’industrie.

La nature n’a donné à chaque pays qu’un petit nombre de plantes. Nos arbres, nos légumes, nos fleurs, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la flore française représentent des importations anciennes ou récentes. Je ne suis pas certain que Lucullus ait apporté à Borne les premiers noyaux de cerise, mais tout le monde sait comment l’acacia vulgaire et le marronnier d’Inde sont arrivés chez nous; si nous nous étions levés plus matin, nous aurions assisté à l’importation du dahlia et du camélia par Dahl et Camelli. Or, l’importation n’est-elle pas de l'industrie?

Autre affaire. L’ouvrier qui d’un coup de balancier transforme une rondelle de cuivre en bouton de chasse fait acte d’industrie. Et le jardinier qui transforme une églantine des haies en rose du général Jacqueminot?

La pêche, à son pays natal, n’avait guère que la peau sur les os, quoiqu’elle y fût sans doute cultivée de longue date. L’industrie des jardiniers de Montreuil en a fait le beau fruit savoureux que vous savez. Est-ce de l’industrie ou non ?

Les procédés qui d’une fleur simple en font une double, les manœuvres ingénieuses qui multiplient à l’infini les variétés des fleurs et des fruits, sont de l'industrie au premier chef et même la plus utile et la plus aimable des industries.

Mais le seul fait de transformer une graine exotique en un bel arbre vigoureux comme le wellingtonia, sans autres auxiliaires que le soleil, la terre et l’eau, n'est-il pas aussi remarquable que la transformation d’un kilogramme de laine en habit à queue de morue?

Donc nos horticulteurs sont des industriels de la classe la plus distinguée et la plus méritante.

Je dis nos... je me trompe, il faut dire les horticulteurs. Le temps n’est plus, malheureusement, où nous étions en ceci les premiers du monde. Est-ce parce que nos colonies lointaines se sont réduites à presque rien? Ou que l’esprit d’aventure est moins vif chez nous que chez d’autres? Ou que les encouragements sont moins larges? Il est trop positif que la Belgique, la Hollande, l’Allemagne et surtout l’Angleterre nous dépassent dans l’importation des végétaux exotiques.

Si par hasard vous remarquez dans un coin, trois ou quatre collections de petits arbres verts chétifs, délicats, souffreteux en apparence, ne les méprisez pas : ce sont des plantes inédites, d'importation nouvelle, et introduites en Europe par les Anglais. Qui sait si l’un de ces avortons n’a pas un avenir immense ?
Notre culture est belle, ingénieuse, savante; mais elle n’est plus hors ligne comme au siècle dernier ; il s’en faut qu’elle rachète la pauvreté de nos importations.

Est-ce à dire que nous manquions d’horticulteurs éminents? Non certes: nous n’avons pas rétrogradé, nous avons même marché d’un bon pas; mais nos concurrents galopaient derrière nous, et nous nous sommes laissé rejoindre. Absolument, nous sommes en progrès. Relativement aux peuples voisins, il est facile de constater que nous aurions pu garder un peu mieux notre distance.

Mais les réflexions mélancoliques ne sont pas de saison dans un lieu si riant et si beau.

Outre M. Deseine de Bougival, MM.Croux, Moreau, Defresne et Oudin ont exposé de belles collections de conifères. Les houx de M. Saunier, les rhododendrons de MM. Morlet et Cauchois sont également remarquables M. Louis Leroy a envoyé d’Angers un groupe de magnolias splendides; M. Denis du Var a donne généreusement au jardin ses dattiers, ses palmiers nains, ses agacés, et les gigantesques cereus (cactus cierges) qui s’adossent aux deux aquariums. Tout cela est né et élevé aux îles d'Hyères. Il faut citer encore une corbeille d’araucaria imbricata et quelques beaux araucaria excelsa.

Comme sujets isolés, nous avons l’abies pinsapo de M. Cochet, l’abies normanniana de M. Krelage, le pinsapo de M. Oudin, le thuya gigantea et le icellingtonia, ou séquoia, ou eucalyptus deM. Cochet, les deux derniers hors ligne.

A propos de wellingtoma gigantea, je demande la parole. Nos économistes et nos politiques vont profiter de l’Exposition pour inviter tous les Européens a s’entendre une bonne fois sur les monnaies, les poids et les mesures. Je voudrais que les botanistes attirés en foule au Champ de Mars s’entendissent un peu, par la même occasion, sur la nomenclature des plantes. On leur donne des noms latins, parce que le latin est poulies esprits cultivés une langue universelle. Mais à quoi bon parler latin, si les Américains appellent séquoia ce que l’Anglais nomme wellingtonia et le Français eucalyptus ? Je pourrais vous citer quelques centaines de plantes dont chacune, en latin, est affublée de trois ou quatre noms différents. Accordons-nous, que diable ! La nomenclature latine a mille inconvénients et un seul avantage qui va se perdant de jour en jour Si l’on ne veut pas s’entendre et donner à chaque plante une dénomination unique, nous aurons tout profit à reprendre les vieux noms populaires, familiers, pittoresques : gueule de loup, pied d’alouette, oreille d’ours !

C’est M. Lechevalier, conducteur des grosses plantations, qui a transporté ici le grand platane. L’arbre est aussi remarquable par ses formes que par sa grandeur; assurément Xerxès lui donnerait le collier d’or. Un éloquent orateur, qui porte lui-même un nom d’arbre, nous a dit récemment dans un discours plein d’âme, que les rois de Perse avaient l’habitude de décorer les vétérans du règne végétal. Permettez-moi de réformer cette interprétation ingénieuse mais erronée de l’histoire. Xerxès était un grand enfant, un sultan blasé et un fou. Un platane jeune et bleu fait se rencontre sur son passage : le roi de Perse en devient amoureux; il l’embrasse, il lui donne des bijoux, il le traite comme une maîtresse. Le cœur humain était sujet à des aberrations en tout genre chez les Perses, et chez les Grecs aussi : le caprice de Xerxès pour un arbre a été signalé par les historiens, parce qu'il dépassait un peu la mesure. Les Grecs ne nous ont pas conté cette anecdote pour nous faire estimer leur ennemi; au contraire.

Pardon de la digression ; je n’en ferai plus.

M. Lechevalier, déjà nommé, est l’auteur d’un jardin fruitier que je vous recommande. Vous y verrez les plus beaux spécimens d’un art admirable : c’est l’arboriculture de précision. Le jardinier conduit la sève à travers les branches comme un fondeur habile dirige la coulée du métal; il peut fixer à l’avance la place exacte où se moulera chaque fruit.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée