Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Salle des Plans — Petite Maison

Salle des Plans — Petite Maison à l'exposition de Paris 1867

A côté du Salemlik et faisant partie du même corps de bâtisse, on a construit une grande salle dans le même style ; elle est précédée d’un perron de quelques marches, c’est la salle de l’exposition scientifique; très-sobre d’ornements, elle est éclairée par un ciel ouvert. La Commission égyptienne a eu l’excellente idée d'y exposer le plan en relief de la partie la plus fertile et la plus accessible de l’Égypte.

Une grande table placée au milieu de la pièce représente le cours du Nil, depuis Melawi, ville située dans la moyenne Égypte jusqu’à la mer Méditerranée. On suit le beau fleuve dans tous ses méandres ; et l’on comprend, en voyant combien la fertilité est rapprochée de ses bords ou de ceux de ses canaux, que c’est à lui seul que l’Egypte doit toute sa richesse agricole. Chaque année la crue périodique du fleuve permet d’irriguer certaines portions du pays où le limon fertilisant déposé par les eaux bienfaisantes transforme en terreau productif les sables arides du désert.

Aussi il faut voir avec quelle patiente attention les moindres circonstances des mouvements de ce fleuve étrange ont été observées par les habitants de ses bords heureux depuis la plus haute antiquité. On n’a pas pénétré les causes véritables de son régime, on ne sait pas positivement quelle est l'origine des matières organiques fertilisantes dont la chimie constate la présence dans son limon, mais avec cette assurance qui résulte d’une observation patiemment poursuivie pendant des centaines de siècles, on connaît exactement le jour et l’heure à laquelle la crue commence, et celui où elle décroît. On en surveille la marche avec une anxiété dont rien ne peut donner une idée; car l’insuffisance ou l’excès de la crue du Nil apportent la disette ou la dévastation, tout comme la crue largement régulière répand l’abondance d’un bout à l’autre du pays.

J’ai été témoin l’année passée, au Caire, du spectacle le plus émouvant qui se puisse imaginer. Depuis quelques jours le fleuve était arrivé à la hauteur d’une grande crue, la décroissance devait commencer quelques jours après. Dans les rues du vieux Caire la circulation était interceptée, les boutiques de Boulac, les caves, les magasins étaient inondés, quelques maisons mal fondées avaient coulé, mais tout allait pour le mieux, toutes les physionomies rayonnaient de joie, l’abondance était acquise, et rien ne faisait présager qu’elle fût menacée. Tout à coup et dans une seule nuit, le Nilomètre accuse une augmentation de plusieurs kirats, assez pour rendre le danger imminent partout. Il suffira qu’une des grandes digues soit entamée pour qu’une contrée entière soit ravagée. Il suffira que le niveau s’élève encore de quelques kirats, pour que l’on ne puisse pas conserver le moindre espoir de sauver les digues, et alors tout est perdu.

Il restait encore, avant la date bien connue de la décroissance, trois grands jours pendant lesquels le fleuve pouvait rester stationnaire ou varier faiblement dans un sens ou dans l’autre. C’est à ce moment-là que le spectacle était grand. Depuis le sommet jusqu’à la base de la société, il n’y avait qu’un seul objet de préoccupation, le Nil.

Le fleuve immense, rapide et menaçant, était magnifique à voir. Partout où son cours n’était pas endigué, il avait envahi les terres a perte de vue sans causer aucun dommage, parce que l’eau s’était répandue sans violence et sans affouillements. Mais sur les digues la population tout entière, hommes valides, vieillards, femmes et enfants, contemplait avec résignation cette terrible masse d’eau, rapide comme un torrent, et chacun apportait un brin de roseau ou quelques paniers de terre pour renforcer et soutenir les points qui paraissaient les plus dangereux.

L’eau était tout au bord, et il aurait suffi d’une rigole grande comme la main pour que le fleuve s’y précipitât en ruinant tout sur son passage sur des espaces de plusieurs lieues carrées.

Cet état dura trois jours qui durent paraître trois siècles à ceux qui étaient directement menacés. L’émotion générale avait gagné les Européens comme les autres ; et lorsque la journée assignée à la décroissance fut arrivée sans accident grave, tout le monde se sentit heureux et soulagé d’une grande inquiétude. Tout comme en France après les inondations, on ne parlait plus en Égypte que de Canaux et de Bogaz à préparer pour conjurer à l’avenir le retour de semblables terreurs. Y pense-t-on encore ? je l’espère.

Rien n’est plus intéressant que ce beau plan, où l’on conçoit à première vue l’économie si compliquée des irrigations égyptiennes, ce que l’on nomme à tort l’inondation du Nil.

Le fleuve est divisé par sa nature en trois grandes branches, et par les travaux de l’homme en un nombre infini de canaux qui vont aussi loin que possible porter l’arrosage bienfaisant.

De Melawi jusqu’au Caire, l’irrigation n’est pas étendue à cause des montagnes qui resserrent la vallée : aussi la ligne cultivable est-elle restreinte à quelques kilomètres, souvent à quelques centaines de mètres seulement. Mais à partir du Caire, des ramifications innombrables s’étendent dans tous les sens en prenant leur point de départ sur l’une des grandes branches naturelles du fleuve ou sur l’un des grands canaux que les souverains d’Égypte ont créés ou entretenus, depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours.

Par un effet assez bizarre, les ramifications du fleuve et l’agriculture quelles développent autour d’elles donnent à la configuration de l’Égypte une physionomie toute particulière; on dirait un grand palmier dont la tige tortueuse et élancée supporte un superbe panache, ou encore, avec un peu plus d’imagination, une belle fleur de lotus, la fleur symbolique et sacrée de l’antique religion égyptienne. Est-ce une coïncidence ou cette fleur était-elle un véritable symbole de la patrie? Qui peut le savoir?

Ce plan magnifique et très-exact a été dressé sous la direction de M. le colonel Mircher Bey par un jeune artiste français, M. Karl Schroeder, élève de l’école Turgot et attaché depuis longtemps au ministère de la guerre pour de semblables travaux.

A côté du plan général on exposera deux plans en relief de la ville d’Alexandrie. L’un représente la grande ville telle qu’elle était à l’époque de sa splendeur sous le règne de Cléopâtre, l’autre telle qu’elle est aujourd’hui. Ces plans ont été dressés sous la direction du savant Mohamed Bey.

Les murs de cette salle sont tapissés de cartes et de dessins de la haute et de la basse Égypte : cartes géologiques de M. Figary Bey ; cartes hydrauliques de M. Linan Bey; cartes topographiques de M. Mohamed Bey; dessins d’architecture de M. E, Schmitz; photographies de M. Désiré.

On aura donc dans cette salle la représentation, à la fois savante et historique, de la terre d’Égypte.

Derrière la gracieuse construction que nous venons de décrire, on aperçoit une petite maison carrée avec une aile en prolongement. C’est le spécimen d’une petite habitation destinée au logement des serviteurs, aux cuisines et aux écuries, dans une grande maison égyptienne. Tout y est fidèlement retracé et donne une idée exacte des arrangements adoptés dans les usages ordinaires de la vie. Ajoutons que lorsqu’il fait trop chaud, tout le monde, maîtres et serviteurs, installe ses couchettes sur les terrasses plates et dort merveilleusement à la belle étoile, en ayant seulement soin de s’envelopper la tête pour éviter de prendre un coup d’air sur les yeux.

Les animaux sont mis au piquet en plein air; et dans la haute Égypte, où la chaleur est encore plus forte, on fait des lits à clairevoie, comme on en verra quelques spécimens. Ils sont faits en lanière de peau de buffle, croisés en large canevas; c’est seulement sur ces lits qu’on peut prendre un peu de repos; au lieu de coussin, on emploie des espèces de chevets en bois, qui étaient connus dans la plus haute antiquité.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée