Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Statue de Guillaume Ier

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Le voilà bien, Guillaume 1er, par la grâce de Dieu, roi de Prusse, et par droit de conquête empereur d'Allemagne. Comme l’artiste est patriotiquement inspiré de son sujet, et quelle œuvre magistrale! Voilà bien le roi Guillaume, sur son grand cheval de bataille, avec sa mine altière et même un peu provocante, sa moustache grise et hérissée, son front plissé et jauni sous la pression constante du casque ! Pieux et batailleur, on dirait un Montluc couronné. Il est de la trempe de ces anciens chevaliers qui allaient à la croisade. Il ne nous aime pas, le roi Guillaume, pas même à la façon dont nous aimait son aïeul Frédéric II; et c’est dommage car nous lui donnerions en sympathie ce que nous ne pouvons lui refuser en admiration. Il se figure personnifier la patrie allemande; mais c’est plutôt la patrie allemande qu'il cherche à incarner en lui, avec une telle foi dans la mission qu’il se donne, que les hommes d’aujourd’hui doivent le considérer comme un aïeul, réveillé de son sommeil séculaire.

Ah! je donnerais beaucoup pour voir le roi Guillaume sans son casque; car on le sait plein d’humanité et de bonhomie. Il est pieux et exemplaire dans sa vie ; mais je voudrais lui voir faire le signe de la croix sur autre chose que son épée. Cette statue entraînante que j’ai sous les yeux m’interdit tout espoir. L’homme qu’elle représente est sorti tout armé du cerveau de l’artiste. Comme Barberousse, le voilà qui s’élance de sa grotte enchantée! et le cheval qui a le pied levé sur l’annexe de la Belgique, ne ressemble-t-il pas à la garnison de Luxembourg faisant étape vers Bruxelles? Et pourquoi pas vers Anvers? Ne faut-il pas aussi des ports à la patrie allemande, comme il lui faut des forteresses ?

C’est un homme d’un autre siècle que le roi Guillaume. Il a les vertus hautes et les préjugés tenaces. La liberté ne le gêne pas, tant qu’elle ne touche pas à son droit divin, à ses prérogatives royales. Mais alors, il devient intraitable. C’est sa foi, plutôt que sa volonté, qu’il oppose à la loi ; et toute convention qui n’a pas Fonction céleste, est pour lui chose temporaire et périssable. « Ah! misérable carcasse, disait Montluc, frémissant sous l’ivresse des batailles; misérable carcasse qui trembles, si tu savais à quels dangers je vais t’exposer! »

Et Montluc s’élancait, suivi de ses hommes d'armes. Et la boucherie était rude; et les plaines ravagées suaient le sang.

Qu’importe aux hommes de foi robuste ce que leur mission prétendue coûte à l’humanité! Us vont, emportés par le coursier de l’Apocalypse; et le sol tremble longtemps après qu’ils ont passé.

A Dieu ne plaise que je fasse ici de la politique! je n’en ai ni la volonté ni le droit. Mais l’œuvre puissante de l’artiste me trouble malgré moi l’esprit; et comme le roi Guillaume marquera peut-être dans l’histoire de l’Exposition de-1867 plus que beaucoup de gens ne le souhaitent, qu'il me soit permis d’esquisser sa vie en traits rapides.
Guillaume Ier est monté sur le trône le 2 janvier 1861. Il succédait à son frère aîné, Frédéric-Guillaume IV, qui, atteint d’une maladie incurable, lui avait déjà abandonné la régence du royaume de Prusse, depuis le 23 octobre 1857, avec le titre de prince-régent. Autant Guillaume est devenu roi dominateur, autant il avait été sujet soumis et dévoué.

Né le 22 mars 1797, il avait fait ses premières armes contre nous en 1813 et 1815. C’est probablement de ses premières impressions que sont nées ses préjugés germaniques. Jusqu’en 1840, sa vie n’appartient pas à l’histoire, mais seulement à l’almanach de Gotha. Il eut de son mariage deux enfants, dont une fille. Son fils, le prince Frédéric-Charles, né en 1831, qui est devenu l’espoir et qui est déjà la gloire de l’Allemagne, épousa, en 1857, la fille aînée de la reine d’Angleterre.

A partir de 1840, le roi Guillaume siège dans les diètes et se mêle à la politique. Il devient bientôt le chef du parti féodal, comme qui dirait le volontaire de la Sainte-Alliance. Il s’occupait, en même temps que de politique, de l’organisation militaire, lorsque la tempête de 1848 éclata. Il se réfugia quelque temps en Angleterre, jusqu’à ce que l’orage fût un peu calmé. Nous le retrouvons, quelque temps après, gouverneur de Coblentz. En 1849, il commandait la fameuse expédition de Bade, où les soldats prussiens firent contre les insurgés le premier essai du fusil à aiguille, dont personne ne s’émut, pas même les Badois, abattus sous le nombre.

La guerre de Crimée éclate. Il n’a pas tenu au prince Guillaume que la Prusse ne fût mêlée aux événements de cette époque. Peu lui importait que ce fût pour ou contre la Russie; mais, la vérité nous oblige à dire qu’il penchait du côté de l’Angleterre et de la France. Ce qui le poussait à l’action, c’était surtout le sentiment que la Prusse, puissance militaire, n’eût participé à aucune guerre depuis 1815. Gouverneur de Mayence, et n’ayant rien de mieux à faire, il s’affilia aux loges maçonniques prussiennes, dont il devint président. C’est là qu’il prit ce caractère à la fois mystique et guerroyant qui le distingue.

Sa régence de quatre années l’avait préparé au trône. Le roi allait pouvoir réaliser ce que le régent avait rêvé ou préparé.

Ce n’est pas l’ambition qui est au fond de ce cœur royal, c’est le sentiment, pour ainsi dire impersonnel, et par conséquent aveugle, d’une mission à remplir.

Écoutez-le parler lui-même, avec cette bonne foi que donnent les croyances exaltées : « Les événements de 1866, écrit-il, ont été visiblement providentiels, au point que même un incrédule doit devenir croyant. Il m’a fallu me résigner à contre-cœur à la guerre, qui serait restée un duel, si la plus grande partie de l’Allemagne n’avait été frappée d’aveuglement et n’avait pas fait de ce duel une guerre fratricide.

« Un grand nombre a profondément expié cet aveuglement. Je dois convenir moi-même que les circonstances ont été plus puissantes que moi, plus puissantes que mon cœur et mon caractère ne le désiraient. Mais quand la Providence se mêle si puissamment des affaires et parle si haut, toute autre considération doit se taire. Que ma tâche de faire mûrir la récolte sanglante soit, comme l’œuvre accomplie par l’épée, bénie de Dieu! »

Tout l’homme est là! Cette exaltation, qui prend de bonne foi la Providence pour complice, doit finir par gagner les esprits, fût -ce en sens contraire, comme le roi Guillaume en fit l’expérience en juin 1861, à Bade, où un jeune 'exalté, Becker, attenta à sa personne royale, peut-être en ressentiment de l’expédition de 1849, et au nom d’une foi contraire.

Après Duppel et Sadowa, le roi Guillaume est pour quelques-uns l’empereur anabaptiste prédit par les Illuminés, et la Hollande n’est pas bien rassurée derrière ses digues.

Toutes les pompes féodales furent prodiguées à son couronnement à Kœnigsberg, le 18 octobre 1861.

La statue du roi Guillaume n’est pas faite pour être vue de plain-pied : elle demande les hauts lieux. C’est au pont de Cologne qu’elle est destinée. De là, elle aura l’air de dominer le cours du Rhin, du Rhin allemand, comme ils disent.

Roule, libre et superbe, entre tes larges rives,
Rhin, Nil de l’Occident, coupe des nations!

Le 22 mars dernier, la statue du roi Guillaume est apparue, le casque ceint d’une couronne de laurier. Nul ne savait si c’était une profanation ou un hommage. C'était un acte patriotique : les exposants prussiens célébraient ainsi la fête de leur roi. L’intention était touchante; l’effet était ridicule. Deux jours après, la couronne de laurier disparaissait, la manifestation était faite !

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée