Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Annexe de l'Espagne

Annexe de l'Espagne à l'exposition de Paris 1867

L’exposition espagnole a failli un instant devoir être la plus brillante et la plus pittoresque de toutes. On ne parlait que de cirques aux étincelantes cavalcades, aux émotions puissantes. On évoquait les toréadors et leur cortège de chulos et de picadores. Les costumes historiques de l’Andalousie et de la Castille, depuis le Cid, devaient figurer dans de splendides carrousels. Déjà, nous entendions la voix des serenos; et tous les airs populaires de la musique, moitié arabe, moitié européenne, de l’ancienne Espagne nous revenaient à la mémoire. On disait le nom des danseurs et des danseuses qui feraient admirer les vieilles danses nationales, et on nous montrait Madrid, Séville, Barcelone, Burgos, Tolède se levant pour venir jouir de l’admiration de la France.

Les événements, ces impitoyables qui ne respectent rien, ont soufflé sur ces châteaux magnifiques, et l’Espagne se présente à nous sans ses grands atours de fête, il faut la prendre comme elle est, travailleuse, modeste, recueillie, cherchant sa route avec effort et ne voulant rester en arrière de personne. Elle ne nous donnera pas les émotions attendues; mais elle nous offrira toutes sortes de sujets d’études originales. A côté des antiques industries qui lui ont acquis, dans plusieurs branches, une renommée si solide, on verra se développer chez elle les industries du monde nouveau.

En se présentant modeste et travailleuse à l’Exposition universelle de 1867, l’Espagne n’a pas renoncé pour cela à toute coquetterie. Elle ne laisse pas complètement sa gloire dans l’oubli. L’annexe placée dans le Parc, non loin de la porte Dupleix, près de l’exposition agricole d’Algérie, en témoigne. Puisque chacun, dans ses constructions, cherchait à rappeler le caractère de l’architecture nationale, l’Espagne a voulu, elle aussi, dire aux autres nations : Me voilà!

Avant de parler de l’édifice qui fait le sujet principal de cet article, il faut bien dire un mot général de l’exposition espagnole elle-même.

Les expositions espagnoles ont été longtemps stationnaires. Celle de Madrid, en 1827, ne comptait que 297 exposants. Il y en eut en 1845, dans la même ville, 325 seulement. Le nombre s’éleva à 400 en 1850. Il fut plus considérable en 1854. Aujourd’hui, le chiffre des exposants espagnols à Paris est de 2071, du moins provisoirement. La progression est immense.

Ces deux mille exposants concourent pour presque toutes les classes. Nous en trouvons 42 dans la peinture, 11 dans la sculpture. On n’a pas encore leur récolement exact dans les classes du matériel et des applications des arts libéraux; mais dans la classe des meubles de luxe, nous en trouvons 11, dans celle des appareils d’éclairage 5, dans celle des fils et tissus de coton 14, de chanvre 10, de laine peignée 14, de laine cardée 51, de soie 15, des châles 3, des dentelles et broderies 11, des bonneterie et lingerie 8, des habillements des deux sexes 24, de la joaillerie 8, des armes 10, des objets de campement 5, des produits de l’exploitation des mines 185, des forêts 85, de la chasse et cueillettes 27, des produits agricoles non alimentaires 175, des produits chimiques et pharmaceutiques 57, des cuirs 13, dans le groupe des arts usuels 117, dans la classe des produits agricoles farineux et autres 207, dans celle des corps gras 109, dans celle des viandes et poissons 12, dans les légumes et fruits 183, dans les condiments et sucreries 100, dans les boissons fermentées 313, dans les spécimens d’exploitation agricole 4, dans les classes du matériel de 1’enseignement 125, dans celles des bibliothèques 14, et dans les dernières classes du dixième groupe 9 exposants.

Mais il faut remarquer que beaucoup de ces exposants sont des êtres collectifs, ayuntamientos, délégations provinciales, instituts agronomiques et autres, associations philanthropiques ou économiques, administrations centrales, établissements de l’État, fonderies, musées, sociétés, etc.

Nous n’avons pas à apprécier ici la valeur des envois, soit collectifs, soit individuels. Nous pouvons dire cependant, d’une manière générale, qu’ils se distinguent, comme on vient de le voir, d’abord par une grande variété, puisqu’ils figurent dans presque toutes les classes, ensuite par un caractère sui generis des plus importants. L’Espagne apparaît ici ce qu’elle est en réalité, un pays de production : ses mines, ses bois, ses céréales, ses huiles, ses vins lui assurent toujours un rang élevé. Elle continue à avoir, dans les laines, une place hors ligne, et elle lutte sans trop de désavantage dans les beaux-arts et dans l’enseignement. Ses armes, ses produits pharmaceutiques, ses poteries, sa confiserie continuent à avoir la supériorité que leur ont donnée dès le commencement les traditions arabes.

Mais, ce qui fait connaître l’Espagne sous un jour nouveau, c’est la collectivité des efforts que nous signalions pour une foule d’envois. On s’imagine volontiers l’Espagnol vivant retranché dans un isolement superbe, travaillant seul dans une orgueilleuse personnalité. Rien n’est plus faux. Les associations commencent à couvrir la surface de l’Espagne, et les délégations des provinces, les instituts, les sociétés économiques, les ayuntamientos se montrent partout pressant et stimulant le zèle, marquant les choix, dirigeant les exposants. La main de la communauté ne se montre pas seulement à Séville, à Burgos, mais jusque dans les plus petits bourgs et villages. Les populations répondent à l’effort de cette main puissante, et toutes les provinces de l’Espagne, toutes ses industries et celles de ses colonies sont représentées.

L’Espagne ne disposant que de 1768 mètres dans le Palais, a dû penser à avoir, elle aussi, des annexes dans le Parc. L’abondance de ses produits coloniaux et agricoles lui en faisait une sorte de loi.

Ainsi que nous l’avons dit, la Commission espagnole, comme la plupart des autres commissions, a songé à remplir ce but en offrant en même temps à l’examen le spécimen d’un édifice architectural devant lequel on pût s’écrier en passant : Voilà l’Espagne !... Elle avait le choix parmi la foule de monuments de caractère que l’on va visiter dans la Péninsule.

Elle s’est arrêtée à l’hôtel de Castillanos, si connu des touristes qui ont visité Salamanque, chère à Gil Blas. Elle ne pouvait mieux choisir. Jamais construction ne fut plus sévère, plus hautaine, plus arrêtée dans ses lignes. On voit que ceux qui habitent cette demeure ne transigent pas. Ils ne sont étrangers ni aux arts, ni à élégance; le corps du milieu est alerte et svelte, ses colonnettes chantent au besoin. Mais les ailes sont hautes, presque sombres. Les portes ont une solidité infranchissable, et chacun regarde à deux fois avant de s’y engager. Qui sait si elles ne vont pas se refermer et si derrière ce fer si bien ouvragé ne sont pas les ministres de Philippe II ou les inquisiteurs? Comment s’enfuir de là? les jours sont rares et élevés, les ouvertures avares. Mais quelle majesté dans tout l’ensemble! Voilà bien les châteaux auxquels conviennent les peintures sévères de Velasquez; et alors l’illustre chevalier de la Manche pouvait songer que sa Dulcinée était séparée de lui par de tels murs, on conçoit qu’il ne fût pas bien sûr de la posséder. Avec ces barreaux, les duègnes vont de soi et les sérénades sont évidemment le seul moyen de faire parvenir à celle qu’on aime un écho de son cœur. Le monument aide à comprendre une société qui n’est plus.

Progrès ou transformation des temps, comme on voudra, l’hôtel espagnol ne contiendra pas de marquis se couvrant devant le roi, et le rival d’Hernani ne s’y cachera dans aucune armoire. L’Espagne va y loger les spécimens des productions des colonies qui lui restent. Ces colonies sont encore considérables. Voici les îles Philippines, les Mariannes, les Carolines en Asie; voici Ceuta, Penon de Velez, Melilla, Annobon et les divines Canaries dans les parages d’Afrique; et enfin Cuba avec ses inépuisables richesses havanesques, Porto-Rico, Mona, Culebra, Vicque, Marguerite, Los Roques et d’autres encore que nous oublions en Amérique. On voit que la collection en vaudra la peine !

Au-dessous des salles où elle sera exposée, la Commission a ménagé un salon de réception, un salon de repos pour le roi, et quelques autres pièces. Elle a de plus une annexe purement agricole placée derrière l’hôtel et une orgateria qu’il ne faut pas confondre avec le café de la Puerta del Sol, situé dans les flancs du palais comme les autres cafés nationaux. Cette orgateria versera des flots d'une boisson rafraîchissante, chère aux gosiers de la Péninsule. Le Français boit une grande partie des vins qu’il produit. Plus sobre, l’Espagnol se réserve l’eau, les amandes, les fruits.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée