Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Palais du Bey

Palais du Bey à l'exposition de Paris 1867

Architecte(s) : Alfred Chapon

Reproduire dans ses particularités les plus vraies et les plus curieuses à la fois, les mœurs, les arts et l’industrie tunisienne, tel a été le but qu’on semble avoir voulu réaliser dans cette construction élevée à l’angle droit du Parc et qui est désignée sous le nom de Palais du Bey.

La vie orientale avec tous ses gracieux souvenirs artistiques de l’Alhambra, est ici prise sur le fait ; et il est pour moi hors de doute que ces Maures, qui pendant plusieurs siècles ont fait la prospérité du midi de l’Espagne; sont bien les aïeuls directs et naturels des habitants de la Tunisie. Ce n’est pas que çà et là la manière chrétienne, ainsi qu’ils le disent eux-mêmes, n’ait pénétré dans l’industrie et l’art indigènes ; mais pour peu qu’un homme instruit et intelligent leur demande une reproduction fidèle du grand art mauresque, l’artiste se met aussitôt à l’œuvre et n’a plus qu’à se souvenir.

Un homme est venu qui savait les tendances artistiques des travailleurs tunisiens ; il a su les vivifier, les entraîner et obtenir enfin leur concours pour mettre la dernière main au Palais du Bey.

C’est M. J. de Lesseps qui a été l’ordonnateur intelligent et actif de cette brillante installation; et nommer un pareil nom nous dispense de nous étendre en éloges.

Le Palais du Bey est-en façade la reproduction très-exacte du palais construit à Tunis et qui est nommé le Bardo.

Six lions sont échelonnés à droite et à gauche de l’escalier d’honneur qui conduit sous un élégant péristyle soutenu par des colonnettes sveltes et gracieuses dont les rinceaux sont découpés à jour. Du péristyle on arrive de plain-pied dans un vestibule à droite duquel se trouve la chambre de justice du bey.

Cette chambre, conçue dans le plus pur style mauresque, est surélevée en forme de dôme ornementé de dorures rehaussées de tons rouge et bleu d’un effet saisissant.

A gauche du vestibule, est la salle des gardes; et à côté de celle-ci, le salon du premier ministre, Sidi-Mustapha-Khaznadar, qui depuis trente ans occupe le même poste sous trois règnes différents. Chose rare, n’est-ce pas, et qui révèle un mérite supérieur et capable de dominer les fluctuations inhérentes à tous les changements dynastiques.

La chambre du premier ministre donne accès dans la chambre d’honneur du bey, dite Beit-el-Bacha. Cette chambre est ornée de moucharnbi, sortes de fenêtres découpées à jour, et closes de telle façon que du dedans on puisse voir sans être vu du dehors.

Elle présente en outre la particularité suivante et caractéristique des mœurs orientales:
Le moucharabi se trouve dans un enfoncement qui permet d’y installer un divan large et commode où se tient le bey, toujours entouré de sa cour. Si le bey veut être seul avec un visiteur, il n’a qu’un signe à faire et les assistants se retirent. Le moucharabi forme alors un salon séparé dans le salon, et au moindre désir du souverain, les assistants, invisibles un moment, reparaissent comme par enchantement et l’entourent de nouveau.

Au centre du Palais se trouve le salon d’été, appelé le Patio. Ce salon n’a d’autre plafond doré ou argenté que la voûte céleste : un bassin muni d’un jet d’eau en occupe le centre, et de chaque côté deux abris en forme de divans permettent au bey de respirer à l’aise la bienfaisante fraîcheur du soir.

Je recommande aux céramistes les faïences décorées qui ornent ces deux abris, et qui sont des œuvres originales bien que frustes directement envoyées de Tunisie.

Du patio, on pénètre directement dans la chambre du bey.

C’est une vaste pièce décorée avec un goût et un luxe inouïs. Une fenêtre centrale, qui est située en face du patio, est surmontée d’une rosace à verres de couleurs d’un éclat éblouissant.

Par une singulière coïncidence qui est due certainement à une gracieuse attention de l'homme éminent que j'ai déjà nommé, une maxime tirée du Coran apparaît au bas de la rosace multicolore.

Traduite en français, elle signifie:
Heureux le pays qui est gouverné par le sadeck!
Le sadeck, en français, c’est le juste.
Et savez-vous comment se nomme le bey actuel ?
Sidi Sadeck bey.

A droite du patio, se trouve une galerie qui servira de salle à manger.

Cette galerie est, consacrée à un musée d’une valeur extrêmement rare, musée installé en ce moment dans la galerie, tunisienne du palais intérieur de l'Exposition; et dont le classement est dirigé par notre savant compatriote, M. de Longpérier.

Les antiquités de la Carthage romaine et phénicienne envoyées par le prince Mohammed, fils aîné du premier ministre Sidi Khaz-nadar, y seront installées avec le plus grand soin.

Jamais une pareille exhibition n’aura été faite, et ce sera une occasion unique d’étudier les procédés anciens qui ne nous sont encore que très-imparfaitement connus.

Pour ma part, je serai charmé d’avoir le cœur net au sujet des antiquités carthaginoises.

J’ai été, comme bien d’autres, poussé par le désir de visiter les ruines de Carthage.

Grande a été ma déception, quand jeme suis vu en face d’une immense plaine de cailloux très-peu roulés et fort pointus. Quelques amas de pierre informes représentent le temple d’Astarté et le palais de Didon, cette inconsolable amante d’Énée.

Tout ce qui a résisté aux ravages du temps et des peuples, ce sont les citernes, qui se trouvent aujourd’hui encore dans un état de conservation relativement surprenant.

Ce que les ruines de Carthage peuvent nous offrir, le prince Mohammed le place obligeamment sous nos yeux; que nos plus sincères actions de grâce le suivent jusque dans ses palais de la Goulette et de Tunis!

Pour revenir de notre petite excursion en Afrique, passons dans la galerie-musée, traversons le patio et examinons à gauche de la chambre du bey une autre pièce que Son Altesse réserve aux nobles visiteurs qui voudraient se reposer dans le Palais.

Si l’intérieur de ce ravissant édifice offre le spécimen exact et consciencieux de la civilisation tunisienne dans son type le plus élevé, l’extérieur du palais offre aussi le spectacle des diverses industries et des diverses fonctions indigènes.

A droite et à gauche de l’escalier d’honneur se trouvent deux corps de garde, et deux cavernes grillées destinées à contenir des bêtes féroces. — Coutume locale. Sur la face qui regarde la grande avenue du vélum, se trouve un immense café arabe dont le plafond est ornementé de découpures faites à la main et d’un travail admirable; il nous sera sans doute permis de boire dans cet établissement, fidèlement calqué sur les établissements indigènes, ce café unique, où le marc n’est pas séparé du liquide, et qui présente une saveur que les amateurs savent apprécier.

A la suite de ce café et sur la face qui longe le promenoir du quai, se trouve une échoppe de barbier arabe avec son arrière-boutique, munie d’un immense divan où viennent s’étendre et se reposer les clients.

La boutique du barbier est le rendez-vous des causeurs orientaux. Le barbier est la gazette obligée de tous les on-dit. — « Bavard comme un barbier » — a dû être inventé par les Orientaux. Le barbier et le café attenant représentent à eux seuls les trois quarts de la vie tunisienne. Là est le véritable cercle; là se racontent les histoires du jour, celles de la veille et souvent celles du lendemain. Heureux barbier, heureux peuple qui n’ont pas besoin d’invoquer le droit de réunion!

Pour compléter la physionomie de ce tableau fidèle et entièrement nouveau pour nous, on a installé sur la façade qui longe le promenoir de la gare une série de bazars arabes. Rien n est coquet et gracieux comme cette suite de petites échoppes avec leur étalage bariolé de rouge et de bleu, doré, argenté, et les cases renfermant les étoffes et les bimbeloteries les plus curieuses.

La boutique des bazars est petite, le marchand placé au centre y a tout à la portée de sa main et sans se déranger. Il est là, calme, digne, fumant sa longue pipe, son schibouk, et daignant de temps en temps allonger le bras pour recevoir les piastres en échange de sa marchandise. Le marchand oriental conserve dans son négoce l’indolence que lui commande la chaleur du climat.

Maintenant que nous avons fait le tour du Palais, qu’il me soit permis de rendre hommage au talent remarquable de l'architecte inspirateur de tant de merveilles.

M. Alfred Chapon, sur les travaux de qui nous aurons l’occasion de revenir souvent, a réussi d’une façon exceptionnelle à reproduire à nos yeux le génie de cette architecture simple et compliquée à la fois, qui saisit l’œil et le repose, l’embarrasse de ses innombrables festons, et le satisfait par son caractère étrange et varié.

Le plus bel éloge que l’on puisse faire du talent de M. Alfred Chapon, est sorti de la bouche même de certains indigènes appelés par M. de Lesseps à collaborer à l’ornementation de cette œuvre tunisienne.

Après leur avoir expliqué que le but de leur concours était de donner un échantillon exact de l’art et de l’industrie tunisiennes, et quand ils ont vu les plans de M. Chapon, ils se sont écriés :
« Que venons-nous faire ici? Rien ne manque! »

Oui, tout était admirablement conçu et remarquablement rendu; mais ce que nul ne pouvait rendre, c’est la manière hardie et saisissante dont ces artistes travaillent et sculptent leur plâtre.

Deux ciseaux en fer, d’inégale dimension, font toute l’affaire et sont leurs seuls outils. Pas de marteaux, de couteaux ni de compas, — le pouce et le ciseau. Aucun dessin n’est tracé d’avance, l'artiste va d’inspiration, et exécute avec une prestesse et une régularité à confondre l’observateur, les rosaces et les découpures les plus compliquées et les plus délicates. Les rosaces à jour, dont le plus bel effet consiste à transmettre dans les appartements des rayons de lumière resplendissant des plus riches couleurs, savamment et harmonieusement combinées entre elles, sont exécutées par ces artistes singuliers à l’aide d’un procédé aussi simple qu’ingénieux et qui étonne le spectateur.

Ici comme pour la sculpture, pas de dessin préalable Une vaste couche de plâtre est étendue sur une surface plane; des morceaux de verre de différentes couleurs, cassés avec art plutôt que taillés par l’artiste, sont disposés sur cette couche blanche. En un moment, les losanges, les carrés, les hexagones sont disposés, choisis, ordonnés; l’enfant capricieux qui exécute sur une table de marbre, à l’aide de dominos, des figures bizarres, n’est pas plus rapide, plus vif que l’artiste tunisien. Quand le dessin fantasque est terminé, une couche de plâtre est jetée sur ce jeu de patience. Le grattoir enlève bientôt les épaisseurs inutiles ; soudain apparaissent, doucement éclairées par la profondeur blanche des entailles du plâtre, et traversées par les rayons du jour, ces rosaces colorées d’une douceur infinie et d’un ensemble resplendissant.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée