Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Cottage anglais

Cottage anglais à l'exposition de Paris 1867

En arrivant par le pont d’Iéna, sous le magnifique vélum de drap vert, on rencontre, en face de l’élégant pavillon impérial, un modèle de cottage anglais qui mériterait, à notre avis, d’être désigné sous ce titre : Musée d’échantillons de cottages.

En effet, ce n’est point, comme l’Izba russe, une habitation complète, d’un caractère original et tout à fait local, répondant aux exigences particulières du climat d’une contrée; c’est la réunion plus ou moins bizarre de divers genres de construction et d’ornementation en une maison unique.

Pourquoi s’en étonner? le modèle d’une maison de campagne française ne serait-il pas assez difficile à offrir, puisque nous n’avons ni type particulier pour sa forme, ni règle pour sa dimension ? Or, le cottage, c’est la maisonnette champêtre de nos voisins; le nid dans lequel tout citoyen que ses affaires retiennent à la ville durant le jour vient retrouver chaque soir sa famille. Ce nid, chacun le choisit en rapport avec les exigences de sa position, ou le bâtit suivant les caprices de sa fantaisie.

Les Anglais, les commerçants forcenés et positifs, — sont cependant fort amoureux des beautés de la nature ; ils ont inventé la poésie des lacs et des vignettes de keepseake ; dès qu’ils ont acquis une fortune suffisante pour vivre comme des gens très gênés à Londres, ils se proclament touristes et vont chercher des sujets de vignettes jusqu’aux extrémités de la terre ; ils recherchent surtout les pays pittoresques, c’est-à-dire ceux qui ressemblent le plus aux parcs et jardins à l’anglaise. Si le soleil d’Albion est pâle comme la lune, en revanche les parcs de ses grands seigneurs sont les plus magnifiques du monde: rien n’égale l’entrain et l’éclat de leurs chasses au renard, la richesse de leurs serres, le somptueux confort de leur vie de château. Aussi tous les Anglais aspirent-ils à cette existence privilégiée; aussi rêvent-ils tous la campagne de luxe avec ses vastes pelouses et ses ombrages touffus.

Seulement les travailleurs voulant réaliser ce rêve de leur vivant, le remplacent-ils par l’acquisition d’un modeste-cottage.

C’est surtout aux environs de Londres qu’abondent ces riantes maisonnettes éparpillées dans la verdure; comme la pâquerette dans nos prés, quand mai vient les poudrer de sa neige charmante. Quoi de plus naturel ! Il est doux de s’enfuir loin de ces longues rues, à la fois animées comme des ruches et silencieuses comme des tombes, où la foule affairée, indifférente se presse en courant entre deux rangées de tristes maisons noires constamment embrumées de la sombre vapeur de la houille. Quelle joie alors de reposer, pendant les heures de loisir, sous un toit que le soleil a le droit de visiter dès le malin, de voir au réveil le tapis verdoyant qui entoure le logis, et de respirer les parfums de son élégant parterre!

Tout négociant de la cité a son cottage comme tout pair d’Angleterre a son château. Au point de vue moral, les Anglais, comme le dit fort bien notre ami Francis Wey, divisent Londres en deux portions : le West-End et la Cité.

Le West-End, littéralement le bout de l'ouest, embrasse l’ensemble des quartiers décemment habitables et exclusivement habités par le monde aristocratique, intelligent, artiste et financier. Tout homme vivant de ses rentes ou exerçant une carrière libérale, réside dans le West-End, à peine d’une sorte de déchéance morale. Nul n’oserait avouer qu’il demeure ailleurs et surtout nul ne parviendrait ailleurs à recevoir les gens bien nés.

Le cœur de la Cité se nomme The Borough, le Bourg, commence à London-Bridge, s’étend jusqu’à la Tour de Londres et contient une population à part : — La bohème mercantile et le royaume des Drogues. Depuis Saint-Paul, on trouve un labyrinthe de petites rues étroites, proprettes, dallées comme des églises et bordées d’étroites maisons de brique hermétiquement closes. C’est là que sont établis les comptoirs, les agences d’affaires, les dépôts de marchandises, les bureaux du commerce, les banques particulières, en un mot tous les offices. Le quartier, d’un aspect monacal, dévolu aux chanoines de la Bourse et de la Banque, ajoute l’auteur des Anglais chez eux, fermente et travaille comme l’intérieur d’une fourmilière. Chaque porte peinte en bois des îles, est ornée d’un marteau de cuivre luisant, d’un judas et dame plaque de métal portant le nom du chef de la maison. Là, rien d’extérieur; point d’amorces pour les yeux. Les petits comptoirs de la,Cité, où l’on escompte des millions, ont leur clientèle assurée depuis des siècles; les fils millionnaires succèdent à des pères plus riches que des nababs, et les héritiers de ces dynasties n’abandonnent pas plus leur commerce que les fils aînés des lords ne renoncent à la pairie. Ce quartier s’agite jusqu’à cinq heures du soir, après quoi il reste désert, car on n’y fixe pas sa demeure.

La journée finie, les Crèsus bourgeois regagnent d’un air modeste et paterne leurs splendides hôtels de Portland-place, de Regent-street ou de Grosvenor-square : il en est d’autres qui vont se reposer aux environs de Londres dans les villas ou les cottages, pour reparaître le lendemain avec leur humble extérieur de petit marchand de la Cité. Autant chez nous on s’adonne à l’affectation de paraître, autant là-bas on s’ingénie à disparaître dans la médiocrité commune. Ce genre d’hypocrisie a des maniaques. On cite de gros banquiers qui, chaque matin, vont en personne marchander à la boucherie des côtelettes, qu’ils portent ostensiblement dans quelque taverne de Cheapside ou de Fleet-street, où ils tiendront à les faire griller eux-mêmes. Puis ils achètent pour trois pences de pain de seigle et grignotent en public un déjeuner de Spartiates, tout en donnant là leurs premières audiences. Et le bon peuple boutiquier d’admirer en eux la simplicité des antiques mœurs !

Sur la frise d’une maison de banque, M. Wey a lu une inscription qui résume la doctrine religieuse du pays. En voici la traduction : « Seigneur, dirigez nos opérations. La fortune pour moi, l’honneur à Dieu. ».

Après le travail acharné du jour, le cottage est donc une nécessité absolue pour le négociant anglais; si celui de l’Exposition n’est pas entouré du jardin de rigueur, il est du moins placé dans une situation admirable et permet au visiteur d’embrasser d’un coup d’œil le parc tout entier. La vue s’étend au loin sur la rive droite de la Seine, dont vous suivez les capricieux méandres. En face, les hauteurs du Trocadéro s’aplanissent sous les explosions de la mine; à droite, dans le lointain, fuient les maisons des quais, les ponts, les arbres des Champs-Elysées et des Tuileries.

Le cottage est de forme carrée; ses fenêtres carrées sont simplement entourées de cadres de bois; deux portes élégantes s’ouvrent sur la façade qui regarde le pavillon impérial et dont le mur est formé de mosaïques encadrées dans de grands losanges de bois noir. Chaque muraille latérale est percée d’une porte surmontée d’une marquise, et construite en rocaille grisâtre. Sur ce fond terne se détachent admirablement de blanches statues placées au-dessous des fenêtres, où l’on remarque, avec le nom de l’exposant, les initiales Y. R. plusieurs fois répétées.

Quant à la toiture, elle offre toute la variété d’une véritable carte d’échantillons; ses ardoises et ses briques de toute forme et de toute couleur sont disposées en arabesques et en dessins fantasques, une dentelle de fer la surmonte et l’entoure de sa guirlande, et de triples cheminées en brique s’érigent comme des trompes d’éléphants à l’extrémité et sur les deux façades latérales.

Nous avons été fort surpris de voir que le cottage ne se composait que d’un seul étage et de deux pièces. Point de sous-sol, partant point de cuisine; pas de nursery, pas de ehambres de maîtres et de domestiques, pas de cabinets de toilette! Rien ne saurait donc donner au visiteur la moindre idée de ce mfort anglais si célèbre.

En revanche, nous avons pu admirer dans la décoration intérieure de ces deux chambres tous les spécimens imaginables de la belle faïence anglaise , formant de capricieuses mosaïques renfermées dans des encadrements de marbres factices. Et ils sont si beaux, si polis, si brillants, ces marbres, qu’on ne saurait les regarder comme de simples compositions de ciment anglais. Vous les croiriez assurément taillés daus lés plus riches carrières de l’Italie ou de la Grèce.

A l'heure présente, les ouvriers travaillent encore à l'ornementation des murailles du cottage; nous n’avons donc pu le décrire l’une façon définitive; mais, nous le répétons, il ressemble moins à un spécimen de a villégiature britannique qu’à l’office d’annonces d’un fabricant de marbres et de porcelaines. Ces contre-sens sont assez fréquents chez les Anglais. A Londres, le fameux tunnel est beaucoup moins un passage qu'un bazar souterrain et glacial; il ne donne pas accès aux voitures et il reste conséquemment inutile, cet hypogée qui distille goutte à goutte une eau qui s’amoncelle dans des faques noires et visqueuses : mais entre chaque pilier il étale des boutiques, gardées par de toutes jeunes filles ensevelies vivantes; souriantes et pâles! elles offrent de la verroterie, des lunettes enchantées, des panoramas de Londres, quantité de menue mercerie et le babioles foraines. On montre des marionnettes, on joue de l’accordéon et de la serinette dans ce passage souterrain, on vit et on grelotte dans ce foyer de rhumatismes, mais on n’y passe pas.

Eh bien! nous ferons le même reproche au cottage de l’Exposition; il ne représente pas le doux loisir, le farniente du printemps, la tasse de thé immuable et la lecture de la Bible, mais il cache sous son extérieur charmant le Génie âpre du commerce et du gain qui est le vrai Dieu de l’Angleterre.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée