Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Maison de Gustave Vasa

Maison de Gustave Vasa à l'exposition de Paris 1867

Non loin de l'Izba, nous remarquons une autre maison presque aussi originale, mais beaucoup moins élégante.

Mon guide m’arrête et me dit :
« Ceci est la maison de Gustave Vasa. »
Vasa ! ce nom ne forme-t-il pas à lui seul toute la préface de l’histoire de la Suède?
Bien peu d’entre nous savent ce qu’elle fut avant lui. Parmi ses successeurs, il n’est guère que deux noms véritablement célèbres, celui de Gustave-Adolphe, le modeste conquérant, et celui du vainqueur de Narva, Charles XII.

Ces deux rois firent de la petite nation suédoise une grande armée de héros; mais le résultat de tant de gloire fut l’épuisement et la ruine de cette noble Suède transformée en casernes.

Charles XII ne fut qu’un grand soldat. Gustave Vasa conquit son royaume comme notre populaire Henri IV, lui donna des lois et créa la nation. Son nom n’est pas glorieux seulement en Suède, le monde entier le connaît, à l’exception peut-être des ouvriers chargés d’édifier dans le Parc l’humble logis du prince fugitif. L’un d’eux ne nous a-t-il pas répondu :
« Je ne connais pas M. Vasa. »

Cette maison est celle qu’il habitait à Fahlun, simple ouvrier mineur; elle ne se distingue que par l’extrême simplicité d’une vraie cabane de paysan.

Ainsi que l’Izba russe, elle est construite avec des poutres, mais des poutres carrées et recouvertes de planchettes découpées comme des écailles de poisson.

La galerie qui orne le premier étage l’entoure complètement et l’on y monte par un escalier tournant placé à l’extérieur; le toit n’a pas la prétention de rivaliser avec le dôme des Invalides, car il est modestement cuirassé de mousse et de lichen.

Gustave Vasa avait été poursuivi pendant plusieurs années par les infatigables émissaires du roi-bourreau Christian II. Il avait erré sans abri et sans pain, tantôt dormant dans la hutte abandonnée d’un bûcheron, tantôt passant trois jours et trois nuits d’un froid sibérien sous un pont, pour échapper aux chasseurs d’hommes qui le traquaient comme un bandit ou plutôt comme une bête fauve.

Le jeune proscrit qui devait rendre plus tard son nom immortel, trouva enfin à Fahlun, la noire cité des mineurs, un asile où il put sinon se reposer en sybarite, du moins s’arrêter pour reprendre haleine.

C’est dans cette pauvre maison de bois qu’après seize heures d’un pénible travail souterrain, dont le salaire lui permettait de ne pas mourir de faim, Gustave rêvait le soir au moyen d’affranchir sa patrie et de lui rendre une glorieuse indépendance.

C’est là qu’il apprit les horribles détails de cette tragédie infâme qu’on appela Bain de sang, l’exécution de son généreux père, l’emprisonnement de sa mère et de sa sœur, et plus tard leur épouvantable supplice. On sait que ces nobles femmes furent jetées à la mer dans des sacs qu’on les avait forcées de coudre elles-mêmes.

C’est près de cette fenêtre sans doute que le mineur de Fahlun écrivait, pour tenter dé réveiller leur patriotisme, à tous ces courtisans de son enfance, qui ne daignèrent pas même lui répondre. Il faisait ainsi le dur apprentissage de la science du cœur humain.

C’est là enfin que Peterson, ancien officier retiré à Fahlun, reconnut le jeune prince qui plus d’une fois avait dirigé les charges victorieuses de la cavalerie suédoise, — c’est là que cachant sous le masque du loyal soldat la joie du traître qui va vendre son ami, il conjura Gustave d’accepter l’hospitalité de son logis.

Les faucons du roi Christian eussent en effet saisi leur proie, grâce à ce misérable, si sa femme Drina Peterson n’eût averti le prince du marché conclu par son mari et n’eût sauvé par un admirable stratagème cette tête héroïque promise au bourreau.

Aucune tache n’assombrit la figure de Gustave Vasa ; ce n’est point un héros de mémoires secrets, — et pour connaître quelques détails intimes et personnels sur sa vie, il a fallu interroger les souvenirs épars, mais toujours vivants des hommes simples, chez lesquels il passa dans l’obscurité les plus belles années de sa grave jeunesse, — ces mineurs de Fahlun, si fiers d’avoir compté ce grand homme au nombre de leurs compagnons, — ces paysans Dalécarliens qui onj conservé avec amour la vieille maison qui fut son refuge et où ils prétendent que son âme vient encore errer pendant certaines nuits.

La pensée de Gustave ne dut-elle pas en effet se reporter souvent sur l’agreste logis, lorsqu’aux pesants soucis de la royauté se joignirent les chagrins de sa triste union avec la princesse Catherine de Saxe-Lauenbourg, et plus tard ceux que lui causa le désaccord de ses quatre fils, dont aucun ne fut digne de ce grand héritage de gloire?

Autant la vie publique de Gustave Vasa a jeté d’éclat, autant sa vie privée est restée mystérieuse. Quoique écrivain et poète, il n’a rien révélé au monde des secrets de son cœur, La Suède s’était incarnée en lui, et la personnalité de l’homme s’est absorbée dans cet avatar.

On ne trouve pas dans ses écrits la moindre trace d’une correspondance amoureuse, comme celle de son descendant Gustave-Adolphe avec la belle Ebba Brahé. Il n’a pas laissé dans ses vers une seule ligne empreinte de cette tendresse passionnée qui a inspiré au protecteur de la réforme cette stance si célèbre :
J’aime et je veux aimer, je veux attendre encore
Le regard dont j’ai soif, le bonheur que j’implore.
En te priant toujours, j’espère t’attendrir.
C’est de toi que me vient le mal qui me dévore,
C’est toi seule qui peut m’aider et me guérir.

La poésie de Gustave Vasa ne se fond point ainsi en mollesses élégiaques; elle éclate comme une fanfare.

« Peuple suédois, dit-il dans une exhortation en vers adressée à ses sujets, —mets ta confiance en Dieu ! marche selon ses lois! invoque-le dans ton cœur.... Aime, honore ta patrie. Sois ferme comme la montagne qui résiste aux vagues de la mer. Si tes ennemis e menacent, sois fort comme le roc que rien e peut ébranler.... Le Dieu qui a séparé la terre et les eaux, a mis une barrière entre la Suède et le Danemark : il suffit. Restons dans nos limites de part et d’autre, sans rien demander de plus. »

Ces vers peignent bien le caractère du héros.

Dans le chant suivant intitulé : Gustave Ier et les Dalécarliens, les rapports du roi et de ses sujets sont exprimés avec une simplicité antique.

Gustave va en Délécarlie, et dit aux paysans :
« Le roi chrétien est devant le château de Srockolm, buvant de la bière et du vin.

— Écoutez, mes Dalécarliens, ce que je vous propose ! Voulez-vous me suivre à Stockholm et battre avec moi les Danois? »

Les Dalécarliens répondent: "Nous nous sommes battus déjà; nous nous en souvenons bien." Mais Gustave leur dit : « Nous invoquerons Dieu le Père qui est dans le ciel, et tout ira mieux. »

Les Dalécarliens changent aussitôt d’idée.

Ils disent à Gustave : « Si tu veux être notre chef, jeunes et vieux nous te suivrons. La flèche atteint sur les arbres l’écureuil et la gélinotte. Il en sera de même de Christian le bourreau.

— Je serai volontiers votre chef, répond le roi Gustave, si vous voulez vous rallier fidèlement sous ma bannière bleue. »

Saluons donc avec respect la vieille petite maison de bois d’où est sorti ce sublime appel à l’indépendance nationale. Nous la préférons à ces portiques triomphants, ensanglantés par les tragédies politiques. Elle a été l’asile des mâles vertus et d’un noble martyre. Elle a gardé la vie d’un prince honnête homme, patriote et désintéressé. Elle peut regarder en souriant les plus magnifiques palais du monde.


L’intérieur de la maison de Gustave Wasa.

Dans les premières pages de cette publication , on a décrit cette chaumière historique que les paysans dalécarliens entourent encore de leur vénération, et qui abrita, aux heures d’exil et de proscription, une des brillantes figures des temps modernes. C’est sous cet humble toit de mousse et de lichen que Wasa rêvait l’indépendance de son pays; c’est de cette cabane de mineur qu’il devait s’élancer bientôt pour chasser le bourreau Christian II, rendre à la Suède sa liberté, ses franchises et graver en lettres ineffaçables son nom glorieux au grand-livre de l’Histoire.

Vous connaissez déjà l’extérieur de cette maison célèbre. Il est en tout semblable à l’aspect qu’offre encore aujourd’hui la maison qui est restée debout à Falhun.

Il n’en est pas de même pour l’intérieur. La commission suédoise a pensé à utiliser les deux pièces qui forment le rez-de-chaussée. La salle principale est en contre-bas du palier. On y pénètre par une entrée toute pavoisée de drapeaux dont les animaux fantastiques rappellent les époques de barbarie. On descend quelques marches et l’on se trouve au milieu d’un monde d’objets de toute forme, de toute nature, groupés sans ordre apparent, et dont la variété saisit tout d’abord le regard.

Après un instant donné à l’étonnement, les yeux se font à ce chaos et chaque partie de cette exposition si variée reprend sa valeur et son intérêt.

Les murs sont tapissés de ces immenses filets de pêche tressés avec une corde dont l’extrême finesse ne nuit en rien à la solidité. De loin en loin, se dressent en trophées ces mille engins de pêche dont les pêcheurs parisiens ignorent même l’emploi. La Suède a su faire une industrie importante et une ressource considérable de ce qui n’est dans certains pays qu’un passe-temps ou une chose de luxe.

A côté de ces engins de pêche, il faut remarquer ces belles fourrures que l’on retrouve dans le Palais, sur le dos des paysans dalécarliens. Ici, elles sont surmontées de bois de renne, et rappellent ce vigoureux et bel animal si sobre, si rapide, si utile dans ces contrées où l'hiver rend l’entretien des chevaux difficile et coûteux.

Autour de la salle sont disposés de nombreux instruments aratoires, des charrues, des hache-paille, des semeuses, des herses, des blutoirs, etc., etc. La Suède, trop intelligente pour ne pas comprendre la nécessité de développer son agriculture, lutte énergiquement contre un climat froid, un sol peu fécond, dur, sec, et qu’elle doit enrichir à force d’engrais naturels, de sels, etc., avant de lui demander aucune production. L’exposition d’instruments agricoles témoigne d’efforts incessants et que le succès couronne déjà. Parmi les charrues, plusieurs ont obtenu des récompenses. Une entre autres, à trois fers, très-légère, facile à conduire, et qui semble destinée aux terrains peu profonds et en pente, a reçu une médaille d’argent. Tout cela semblerait peut-être bien modeste à côté des puissantes machines de Billancourt. Mais ces quelques instruments, placés dans la maison du fondateur de la Suède, indiquent la marche progressive de cette nation et sont comme un hommage rendu au souverain qui, le premier, fit de ces contrées si stériles, si menacées, un pays indépendant et laborieux.

Les produits agricoles sont peu nombreux. Un agronome expose quelques céréales récoltées sur des terrains ingrats, mais qu’une culture suivie a peu à peu transformés. Ces terrains sont élevés d’environ deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le grain est petit, serré, dur, mais il est très-plein et la farine en est savoureuse. C’est à l’agriculture encore que la Suède doit ses cordages pour la marine. Elle expose une riche collection de cordes tressées avec une grande habileté, depuis le fouet gros comme une épingle, jusqu’au câble qui soutient les ancres. Plusieurs récompenses ont été données aux cordages, des médailles de bronze et des mentions honorables. Une médaille d’argent a été accordée à un modèle de gymnase qui, avec son portique en bois de prix, ses cordages, ses échelles, etc., ses chevalets couverts en velours rouge, fait un assez singulier effet au milieu des charrues, des ustensiles de pêche et des poteries.

La Suède expose en effet des poteries qui, pour la finesse de la pâte et l’exécution, peuvent lutter avec les nôtres. Une de ses terres cuites et ses faïences brunes et jaunes ont été récompensées. A l’aide de carreaux en terre cuite, de forme triangulaire, alternativement noirs et blancs, et qui sont destinés à faire un carrelage mosaïque, on a formé une espèce de large assise sur laquelle on a disposé des objets assez nombreux et un peu disparates. Tel un modèle de maison de pêcheur, des ustensiles de ménage, des modèles de bateaux, des fûts de colonnes en terre cuite, etc.

Il ne faut pas oublier les produits des mines. Le sol de la Suède, si résistant aux efforts de l’agriculture, si pauvre en céréales et en plantes fourragères ou potagères, est riche en mines de cuivre et de houille principalement. A la porte de cette maison, des blocs de minerai de cuivre témoignent des ressources considérables que la Suède peut trouver dans son sol. Dans l’intérieur, quelques échantillons de bouille ont été disposés de manière à permettre au public d’apprécier cette matière, que les progrès de l’industrie font chaque jour si précieuse.

Sur le piédestal de briques et de carreaux, s’élève une statue que j’avais prise d’abord pour la représentation de quelque divinité Scandinave. Mais, plus je regarde, et plus je me persuade que ce dieu assis sur un bloc de rochers, et tenant le célèbre trident, est tout simplement un Neptune quelconque.

A défaut du dieu Thor ou de quelque autre de ses collègues, j’aurais voulu, à la place de cette statue banale, celle de Gustave Wasa.

N’était-ce pas faire acte de gratitude que de le représenter comme le génie de la Suède, et de réunir à ses pieds les produits de l’agriculture, de l’industrie, du labeur humain, comme un hommage à son dévouement pour ce pays qu’il voulait faire si grand?

J’ai parcouru la grande salle de la maison de Gustave Wasa; et il semblerait qu’il n’y eût plus qu’à suivre le public, à franchir la porte qui ouvre sur le Parc. Mais, à côté de ces divers produits assez modestes, la Suède a réservé une salle pour une exposition plus intéressante peut-être.

Quand vous vous dirigez vers la maison, au lieu de monter les quelques marches qui conduisent à l’entrée, arrêtez-vous devant une porte de plain-pied avec le terrain. Un seul mot, au-dessus de la porte, vous indique la destination de cette salle. C’est une école primaire.

La Suède a compris l’importance de l’instruction pour développer l’intelligence et les facultés des classes laborieuses. C’est grâce à la lecture, aux notions que répandent les instituteurs, que les vieux préjugés, la routine, les idées fausses doivent disparaître.

Les ouvriers apprendront à se servir des machines qui leur sont confiées, les agriculteurs appliqueront à leurs travaux les connaissances qu’ils acquerront dans des cours spéciaux. C’est sous l’influence de cette lumière modeste, mais suffisante, que les professions manuelles s’élèveront et prendront une allure plus moderne et plus scientifique.

L’instruction primaire n’a pas encore acquis, en Suède, l’extension qu’elle a prise en Allemagne. Ceci est une affaire de temps. Il suffit aujourd’hui qu’elle soit organisée de façon à préparer de bons élèves. La vue de jeunes gens instruits, la supériorité que leurs connaissances leurs donnent sur leurs camarades, dans les ateliers et les usines, n’est-ce pas là le plus puissant motif d’émulation ? N’est-ce pas aussi le meilleur mode de vulgarisation ?

L’instruction primaire, en Suède, embrasse la lecture, l’écriture, l’arithmétique, l’instruction religieuse, le dessin, le chant. Dans quelques établissements, on fait, de plus, pendant l’hiver, des cours d’agronomie pratique.

La salle d’école-modèle est disposée comme le sont les salles que le gouvernement a créées dans plusieurs provinces. Au fond, une table élevée sur une estrade est destinée au professeur. Le long des murs, sont disposés des cartes et des tableaux servant aux démonstrations et à la lecture. Des sphères et divers instruments analogues, des boîtes de compas, etc., sont disposés sur des rayons, à là disposition du maître ou des élèves. Enfin, sur d autres rayons sont disposés des dictionnaires et les livres d’un usage fréquent, des modèles de dessin, des albums, etc.
Chaque élève a une table et un banc isolés. La table, disposée en forme de pupitre, contient un tiroir, et un rayon pour recevoir les livres et les cahiers de l’élève. Chaque enfant est ainsi isolé, et la surveillance est plus facile. Les places sont données suivant l’aptitude ou le travail dès élèves. Les places les plus rapprochées du maître sont considérées comme les meilleures. Ce classement varie par quinzaine, et les élèves y puisent un puissant motif d’émulation.

Dans quelques provinces, à côté des écoles fondées par le gouvernement, les villes en ont créé de nouvelles qu’elles subventionnent assez largement pour.que la rétribution demandée à chaque élève soit insignifiante.

L’instruction primaire progresse donc en Suède. Soutenue par le gouvernement d’une part, par le dévouement des populations de l'autre, elle pénètre peu à peu dans les contrées les plus arriérées ; viennent deux ou trois générations, et Ton ne comptera plus peut-être de Suédois illettrés.

La maison d’école exposée par la Suède a obtenu une médaille d’or. La Suède verra-t-elle, dans cette haute récompense accordée à cette intéressante exposition, l’importance que les esprits accordent aujourd’hui à tout ce qui tend à améliorer la condition morale de l'homme? Verra-t-elle aussi que l’instruction doit être, entre ses mains, le levier puissant à l’aide duquel elle pourra prendre, dans les conseils de l’Europe, la place que l’étendue de son territoire, ses richesses minières et forestières, sa situation maritime semblent lui destiner?


©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée