Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Maisons Russes

manque image

L’Izba n’étant que la chaumière du paysan,, ne donne aucune idée de l’habitation des marchands et de la noblesse. Une seule pièce compose d’ordinaire le logis du mougik et de sa famille, car ils se rassemblent tous pour dormir sur l’immense poêle qui échauffe le logis.

Chez le grand seigneur, au contraire, le nombre des pièces se multiplie singulièrement; et il faut traverser une vingtaine de salons pour arriver à la chambre de la dame châtelaine. Il est vrai de dire que les lits passent en Russie pour des meubles tout à fait excentriques : presque toujours ces salons sont meublés et même encombrés de canapés, divans et sofas, afin de pouvoir servir de chambres à coucher aux amis, parents, voisins et hôtes de la famille.

Toutefois le plus grand de ces salons est celui où ont lieu les réceptions quotidiennes, et il est distribué en diverses parties très distinctes qu’on nomme des établissements.

Ici, c’est un élégant berceau d’acajou, tout enguirlandé de lierre, de chèvrefeuille et d’autres plantes grimpantes, dont les racines plongent et serpentent dans de petites caisses remplies de terre végétale soigneusement arrosée. Il est éclairé par une lampe suspendue au-dessus d’une table autour de laquelle plusieurs personnes prennent le thé ou jouent soit aux cartes, soit au loto, car les Russes aiment le jeu autant que la danse, c’est-à-dire à la fureur.

Plus loin, un paravent chinois enveloppe et cache un groupe de causeurs étendus dans de moelleux fauteuils. Au milieu du salon, d’autres visiteurs se tassent sur une montagne de coussins de duvets qu’on nomme le pâté.

Dans un coin, quelques jeunes filles rient, brodent et chuchotent entre elles, en croquant des bonbons. L’autre coin est abandonné; c’est celui où s’élève le poêle russe, ce monument architectural de briques de faïence, qui du parquet monte au plafond et répand une chaleur douce, égale délicieuse dans l'intérieur de ces maisons qu’enveloppe un froid de 25 à 30 degrés.

La rigidité de l’atmosphère est oubliée, grâce à la température réglée de l’appartement. Point de portes fermées: il faut que l’air tiède circule partout et qu’on passe sans transition pénible d’une pièce à l’autre.

Aussi voyez toutes ces femmes se promener en parures d’été au milieu des fleurs qui sont fraîches et parfumées, comme si le soleil de Naples caressait leurs corolles. Les fleurs! les fleurs! c’est le luxe suprême, c’est la passion, c’est le charme de ces contrées glaciales! à force de roubles et d’industrie, on parvient à vaincre la nature. Chaque hôtel possède une serre; il en est même qui jouissent d’un parterre véritable, luxuriant de plantes au milieu desquelles s’allongent et se contournent des sentiers fleuris et hérissés de roches factices d’où ruisselle en cascade une eau toujours jaillissante.

Les Russes qui ont créé ces merveilleux jardins d’hiver ont donc raison de dire qu’ils voient le froid, car ils ne le sentent pas.

Un Français, M. Brochay, qui a établi, il y a environ quarante ans, une manufacture de papiers peints dans les environs de Péfersbourg, a introduit la mode de ce genre de décoration qui se répand de plus en plus chez les gens de moyenne fortune.

Cependant beaucoup de vieilles familles, surtout dans les provinces, sont restées fidèles à l’ancien usage qui consiste à revêtir les murs de chaque chambre d’une couche de couleur rouge, bleue, verte, jaune, et à faire courir sur ce fond uni une guirlande de fleurs et de fruits de fantaisie; ces arabesques forment une bordure qui a du moins le mérite de l’originalité, car les modèles en sont introuvables dans la nature.

N’oublions pas, avant de quitter la Russie, l’emblème orthodoxe qui est partout le Palladium du logis, chez le riche comme chez le pauvre.

Seulement l’image, coloriée suivant le style byzantin, est aujourd’hui reléguée par les gens du monde au fond d’une chambré peu fréquentée. La Panaggia (la Vierge) n’a plus comme autrefois les honneurs du salon transformé en chapelle, tandis qu’elle occupe toujours la première place chez le mougik.

Mais partout, dans la maison seigneuriale comme dans l’Izba, brille jour et nuit devant la sainte Vierge une petite lampe de cristal, suspendue par une chaîne de métal. C’est vers elle que se tourne naïvement le mougik, non seulement avant de commencer sa besogne et son repas, mais encore avant ou après tous les actes de sa vie. Sa foi et sa tendresse pour la Panaggia, dont les yeux souriants et doux veillent incessamment sur lui, ne peuvent se comparer qu’à la dévotion des Italiens méridionaux pour la Madone.

Le mougik ne toussera pas ou n’éternuera pas devant l’image sans la saluer en se signant. S’il bat sa femme, soyez sûr qu’il en a demandé ou en demandera la permission à la Panaggia, trop miséricordieuse pour jamais s’aviser de le contrarier dans ses goûts et ses habitudes.

Espérons cependant qu’elle lui défendra un jour de s’enivrer pendant les sept jours de la semaine avec la plus exécrable eau-de-vie du monde!

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée