Exposition Universelle de Paris 1867

Agriculture, Industrie et Beaux-Arts

1er Avril 1867 - 3 Novembre 1867


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Le Phare

Le Phare à l'exposition de Paris 1867

Je n’ai jamais pu regarder un phare pointer dans le vague infini de l’air sa lanterne presque sidérale, sans me souvenir, par voie de rapport, des vers du poète :
Oh! combien de marins sombrés dans les nuits noires !
O flots, que vous savez de lugubres histoires,
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous.

Suivant qu’il est posé, le phare signale l'écueil ou le port. Il est l’œil de la terre ouvert sur la mer. Témoin impassible du naufrage, il est pourtant le rayon qui luit pour le marin en détresse. Les flots battent ses pieds ou menacent ses flancs. Il s’élève dans les solitudes des plages tourmentées, comme un point d’interrogation entre le salut et la mort. Celui qui allume sa lentille aérienne, en face de la mer en courroux et des vents déchaînés, a la même existence qu’avait le gardien d’un télégraphe atmosphérique au sein d’un pays insurgé. Même isolement, et même absence de communications avec le reste des humains. Il faut pourtant bien que la vie contemplative offre à ceux qui la pratiquent, soit par devoir, soit par nécessité, certains charmes ignorés, puisque ces thébaïdes administratives trouvent toujours des gardiens concurrents.

Le Phare qui s’élève au Champ de Mars ne provoque pas assurément les mêmes réflexions mélancoliques que s’il apparaissait au milieu des récifs, en regard de la mer orageuse, dans les brumes de la nuit, Il n’inspire pourtant aucune idée riante, quoiqu’il soit entouré d’établissements en fête au bord d’un lac paisible. Il domine tout l’horizon par sa hauteur; et sa lanterne rayonne au loin sur Paris.

Depuis le pied jusqu’au niveau de la plateforme, son élévation est de 48m,30. Le plan focal de l’appareil est à 52m15. La tige de son paratonnerre pointe à 56m40. Il servira aux expériences de projections électriques. Suivant que les nuits seront claires ou brumeuses, on verra les différences de projection. La lumière électrique est plus intense que le feu d’huile : mais les vapeurs humides de l’atmosphère dissolvent, pour ainsi dire, ses rayons. II faudra continuer ces expériences; car, l’électricité a dit à peine son premier mot. Ce n’est pas seulement la lumière qu’elle nous donnera, comme elle nous a déjà donné la transmission : elle est destinée aussi à nous fournir la traction, et à remplacer la vapeur comme force motrice. Ce jour-là, l’Angleterre n’aura plus à craindre de voir s’épuiser ses mines de charbon, qui projettent déjà leurs excavations à plus de trois kilomètres sous la mer. Nous reviendrons, du reste, sur cette question si intéressante de la production de la lumière électrique, à propos de l’établissement où elle s’élabore au Champ de Mars, et qui est situé dans le quart anglais, tout proche de la porte d’Iéna.

En attendant, revenons au Phare de Roches-Douvres. — Les Roches-Douvres sont un îlot situé en pleine mer, à égale distance entre l’île Bréhat et l’île Guernesey, à 27 milles marins, soit environ 50 kilomètres, de la côte de Bretagne au large du port de Portrieux. C’est pour couronner ce rocher incessamment battu des vagues, qu’a été construit le phare de première classe dont l’immense ossature s’élève aujourd’hui près du pont d’Orsay, sur un massif de roches au bord d’un lac qui n’aura jamais de tempêtes.

Les phares en fer sont d’invention récente. Il en existe pourtant plusieurs ; et, il y a deux ans, un phare à peu près semblable à celui du Champ de Mars fut construit à Paris, et érigé dans la Nouvelle-Calédonie, pour signaler aux navigateurs les atterrages du Port de France.

On emploie le fer à la construction des phares, quoiqu’il offre moins de durée que la pierre, toutes les fois que les ressources locales ne permettent pas une construction en maçonnerie plus économique, ou bien lorsque le phare doit être élevé en pleine mer sur un écueil à fleur d’eau, exposé à de forts courants, et où la rapidité d’érection est une condition indispensable de succès. C’était le cas, ou jamais, pour les Roches-Douvres. Ici, le fer n’est qu’une sorte de carapace qui protège la charpente solide, mais en est complètement indépendante.

Les gardiens du phare ont leur logement dans le rez-de-chaussée de l’édifice, qui est distribué aussi pour l’aménagement des caisses à eaux, des caisses à huile, soute au charbon, etc. La section de la tour présente extérieurement la forme d’un polygone régulier de 16 côtés. A l’intérieur, le diamètre du cercle est de 11m,40 au rez-de-chaussée, et de 4 mètres au sommet. Le vide intérieur est de 3m,50.

L’escalier principal de la tour est en fonte avec limons en fer : il a 226 marches d’une seule volée, jusqu’au palier qui précède la chambre de service. Il reste encore 24 marches à monter, en tout 250, pour arriver au balcon.

La chambre où se tient le gardien qui veille à l’entretien du feu pendant la nuit, forme le soubassement de la lanterne, au-dessus de la chambre de service où couche le gardien de relève.

La plate-forme de couronnement est supportée par 16 colonnes en fonte. C’est à son niveau que se trouve la lanterne où est installé l’appareil d’éclairage. L’appareil lenticulaire a 1m80 de diamètre intérieur et 2m60 de hauteur. Il est formé de 24 lentilles annulaires en verre, accolées les unes aux autres, et au centre desquelles est placée la lampe servant à l'illumination. Une machine à mouvement d’horlogerie imprime un mouvement de rotation à tout le système optique, de façon à régler les éclats d’après une révolution déterminée.

Le caractère du feu des Roches-Douvres est scintillant, c’est-à-dire que l’appareil donne des éclats qui se succèdent rapidement, de manière à produire une sorte de scintillement. L’intensité lumineuse produite par les éclats de l’appareil est de 2450 becs-Carcel, d’une portée, dans une atmosphère d’une transparence moyenne, de 25 milles marins (46 kilomètres). C’est jusqu’ici la plus grande intensité d’éclats obtenue.

La vue qu’on découvre du haut du phare est merveilleuse. Ce n’est pas seulement le Champ de Mars, c’est tout Paris à vol d’oiseau. Mais un monstre vous attend là-haut, le vertige, cette fascination du vide, dont le ballon du moins vous affranchit.

Le projet du phare des Roches-Douvres est dû à MM. Regnaud, inspecteur général, et Allard, ingénieur en chef des ponts et chaussées. M. Bertin a conduit les travaux. Le constructeur de la tour est M. Rigolet : l’appareil d’éclairage est l’œuvre de M. Henri-Lepaute.

En amont du pont d’Orsay, sur la berge de la Seine, est une tourelle métallique, à section octogonale. Cette tourelle, élevée de 8 mètres à son balcon, sert aux signaux pendant les temps de brumes, alors que le feu du fanal est impuissant à signaler l’entrée du port. Elle a des feux à éclats rouges de 20 secondes en 20 secondes, alimentés par une lampe à huile de schiste. Une sonnerie est installé sur le balcon, qui sert aux signaux à défaut des feux. Chaque sonnerie a sa notation particulière, pour prévenir les confusions : elle donnera le signal de partance aux canots joutant dans le bassin du pont d’Iéna, et non plus cette fois aux navires en perdition. C’est M. Colin qui a conduit les travaux de la tourelle : les autres coopérateurs sont les mêmes que pour le phare.

©L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée