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Vieux Bruxelles


Vieux Bruxelles à l'exposition de Bruxelles 1935

© L'Epi

Les reconstitutions de quartiers anciens contribuent pour une part si considérable au succès des Expositions Universelles, qu'on peut se demander si elles ne sont pas nées en même temps qu'elles. En Belgique, en tous cas, il n'est guère de World's Fair qui n'ait vu se dresser à l'ombre des Palais et des pavillons au goût du jour, les pignons et les tours d'une villette éphémère, ressuscitant des paysages et des fastes abolis : Anvers, en 1894, eut le Vieil-An vers; Bruxelles, en 1897 ouvrit aux visiteurs les joyeuses venelles de l'inoubliable Bruxelles-Kermesse, relevé en 1910 où l'incendie le détruisit en partie; Liège en 1905, Gand en 1913, Anvers en 1930, eurent le « Vieux-Liège », la « Vieille Flandre », la « Vieille Belgique ». Chaque fois ou presque, ce quartier ancien rassemblait des façades encore existantes ou déjà disparues, mais provenant d'une même région. Cette façon de procéder nuisait à l'unité de l'ensemble. Mais elle offrait au visiteur, au curieux d'architecture, une sorte de carte d'échantillons des modes de bâtir, une synthèse monumentale de la Flandre, de la Wallonie ou du Brabant.

Le Vieux-Bruxelles de 1935 fut le premier quartier ancien qui ressuscita une ville, à une époque donnée et dans ses quartiers essentiels, dans ses monuments les plus caractéristiques : le Quartier de la Cour, au temps de Charles de Lorraine, vers la fin du XVIIIme siècle et de l'ancien régime. Un terrain de trois hectares et demi, situé à proximité de l'entrée principale de l'Exposition, lui était réservé; de beaux arbres, grandis dans cette enceinte, furent respectés. La présence de quelques sources naturelles permit de reconstituer un bras de la Senne et de donner à une partie de la villette un séduisant aspect champêtre; enfin, les différences de niveau que présentait le sol, loin de nuire, aidèrent les architectes à varier les perspectives, à donner à l'ensemble, une apparence d'authenticité. Nous avons dit comment le Comité Exécutif de l'Exposition fut amené à administrer le Vieux-Bruxelles.

Parmi les obligations imposées aux concessionnaires, figurait la défense de modifier quoi que ce soit aux installations, comme à l'aspect extérieur. Les enseignes, la décoration intérieure, l'ameublement, devaient être approuvés par la Direction Générale de manière à ce que le style fut homogène jusque en les moindres détails. Enfin, employés et gens de service devaient porter le costume du XVIIIme siècle — vêtements, souliers, manteaux, confectionnés d'après dessins et modèles. Des mesures très sévères étaient prises aussi pour que les convenances fussent strictement respectées et que nulle buée — même légère — ne vint ternir le brillant miroir où se reflétait la vie de nos bons aïeux sous le principat de Charles de Lorraine.

C'est au début du XVIIIme siècle que la capitale des ducs de Brabant connut, pour la première fois ou peu s'en faut, le répit nécessaire aux réalisations artistiques. Sous l'impulsion du Gouverneur des Pays-Bas, le fastueux Maximilien Emmanuel, Electeur de Bavière, Bruxelles prit dès 1700 allure de grande ville. L'illustre historien, Henri Pirenne, écrivait à ce propos :
« Maximilien-Emmanuel déploya toute l'activité de sa nature à faire de Bruxelles une capitale digne d'un Roi. Il y achevait les travaux d'où devait sortir bientôt cette merveilleuse Grand'Place, entourant le joyau gothique de l'Hôtel de Ville de ce cadre d'une somptuosité un peu lourde, dans lequel la Renaissance italienne s'allie aux vieilles traditions brabançonnes.
» Il donnait ses couleurs aux arquebusiers, organisait des fêtes... Son éducation, toute française, le rapprochait de la haute noblesse du pays. Le vieux Palais du Coudenberg s'anima d'une cour brillante et pompeuse, calquée sur le modèle de Versailles. »

La prospérité matérielle renaissait, après cent et cent ans de guerres et de luttes intestines; tout le XVIIIme siècle est traversé de fêtes et de joyeux événements : Bruxelles voit de magnifiques réceptions en l'honneur du vainqueur de Ramillies, ce duc de Marlborough — immortalisé par la chanson populaire — du Tsar de Russie, Pierre le Grand. En 1744, Charles de Lorraine forme à Bruxelles cette jolie Cour « gaie, sûre, agréable, buvante, déjeunante et chassante », comme dira le Prince de Ligne. Or, c'est l'époque de 1731 que choisirent les architectes De Lange et Blockx, c'est-à-dire qu'on ne trouvait au Vieux-Bruxelles aucun édifice des styles Louis XV, Louis XVI ou Empire.

L'entrée principale se trouvait place Saint-Lambert, à gauche de l'entrée du Centenaire; la grande poterne aux deux tours rondes évoquait l'une ou l'autre de celles qui perçaient l'ancienne enceinte bruxelloise. Elles étaient sept et toutes ont disparu, à part la Porte de Hal. Ici s'ouvrait le Steenweg, la « chaussée empierrée », la grande voie qui traverse encore la Cité, de l'Est à l'Ouest, de la Porte Sainte-Catherine à celle du Coudenberg.

Tout auprès, la reproduction d'une des anciennes fontaines de la Capitale, celle des Trois Pucelles, montrait trois jeunes femmes jetant l'eau par les seins; elle se trouvait jadis aux abords de l'église Saint-Nicolas.

A droite, une tourelle d'ardoises couronnait le corps de garde, où le « sergent Pipenbois » initiait les visiteurs aux délices de la vie des camps; en face, la Porte des Poissonniers marquait l'entrée de la Cour des Métiers, de ses pilastres plaisamment historiés de poissons de toute espèce — la plie et la « scholle » entre autres, gloire des menus populaires. Dès cette première artère, des façades ou des détails d'architecture étaient empruntés au château des Princes de Merode à Rixensart, à des logis de la rue de l'Amigo, au manoir de Villegas à Bever, au Ravenstein — avec sa délicieuse bretèque ogivale. Le « Steen » des Clèves-Ravenstein, restauré naguère, est la dernière survivante des demeures seigneuriales, si nombreuses autrefois autour du Palais des Ducs de Brabant.

Ce Palais se trouvait sur la Place des Bailles qui reconstituée, formait le cœur du Vieux-Bruxelles. A droite, après une porte venue du Marché Saint-Catherine, « l'Evesché » reproduisait la façade du « Refuge » de l'abbaye Saint-Michel; sa grand'porte était celle du château de Beaulieu à Machelen, aujourd'hui détruit. Un peu plus loin, on reconnaissait des façades de la rue Haute, de l'ancien Hôtel de Nassau — aujourd'hui englobé dans le Musée Moderne; le second côté de*la Place des Bailles était occupé par des hôtels seigneuriaux, reconstruits d'après des documents authentiques, hôtels d'Aerschot, de Croy, de Maldeghem (ou Fuentès), de Rubempré. A côté, une impasse que fermait une maison blanche rappelait l'impasse de Croy, sur les ruines de laquelle s'ouvre à présent la rue de la Régence.

Un peu partout, d'ailleurs, de charmants détails évoquaient l'art décoratif brabançon : une porte (du château de Rixensart); une niche à baldaquin, du coin de la Steenpoort et de la rue des Alexiens, abritant la statuette de saint Léonard (de Léau). A la brise, flottaient les bannières des Serments : des Archers, de Saint-Georges, de Saint-Michel, du Grand Serment. Au-dessus des entrées, on avait arboré les étendards de Bruxelles, des ducs de Brabant, de Saint-Georges, de Saint-Michel, de Charles-Quint...

La place était entourée de balustrades ajourées, portant de distance en distance des colon-nettes ouvragées, que surmontaient les statuettes des ducs de Brabant; ce dispositif avait valu à la place ancienne son nom de Place des Bailles. Aux angles, des mâts portaient des tonnelets, censément emplis de poix ou de goudron; c'était ainsi qu'on « illuminait » jadis, aux jours de fêtes carillonnées; les tonnelets dissimulaient ici des projecteurs électriques.

Vers le haut des Bailles, à l'angle de la rue de Namur, une églisette rappelait l'antique sanctuaire ogival de Saint-Jacques sur le Coudenberg, celui que remplace le temple classique construit par Guimard. Le tympan du porche était orné d'une Madone et de deux anges musiciens, comme il en est à la Basilique de Hal; la grande fenêtre était garnie d'un vitrail offert par les Maîtres Verriers de Belgique. Un côté de l'église était englobé dans des boutiques; derrière le chœur, une muraille imposante et couronnée de créneaux figurait l'enceinte de Bruxelles. Une haute maison, au pignon en gradins, aux balustres classiques, était celle dont parlent les archives du XVIIIme siècle, qui l'appellent « la Maison des Peterbrouck ».

Enfin, venait la curieuse façade du Palais ducal; ce monument couvrait jadis la moitié de la place Royale actuelle, entre la rue Royale et la statue de Godefroid de Bouillon; un incendie le détruisit presque entièrement en 1731. L'édifice du Vieux-Bruxelles était donc celui d'avant le sinistre; le grand pignon de gauche — partie la plus ancienne — était celui de la « Magna Aula », construite en 1452 par Philippe-le-Bon. C'est sous ses voûtes vénérables que Charles-Quint avait abdiqué, au profit de son fils Philippe II; les Confédérés y remirent à Marguerite de Parme la requête qui leur valut le surnom de « gueux », dont ils se parèrent comme d'un titre de gloire. Les « gueux » avaient fait graver la médaille fameuse : « Fidèles au Roy jusques à la besace »; le Comité du Vieux-Bruxelles s'en inspira pour la frappe de son insigne, qui portait cette devise « Fidèle au Vieux-Bruxelles jusqu'à porter sa médaille ».

La tour, bâtie en 1668 au-dessus de l'entrée centrale, enfermait un carillon; une fois la voûte franchie, on pouvait se croire transporté par le coup de baguette d'un magicien, en pleine campagne brabançonne. De beaux arbres, un talus gazonné, une haute tourelle de bois, enfermant la perche du tir à l'arc, donnaient l'illusion d'un paysage des bords de la Pède ou de la Woluwe — illusion que complétaient des tables dressées, des bancs allongés sous les basses branches; à droite, quelques degrés surmontés d'arcades (du manoir de Me-rode à Rixensart) menaient dans un jardin tout pareil à ceux des Serments
encore vivants à Bruxelles, et l'on y tirait à l'arc au berceau.

De la Place des Bailles partaient d'amusantes ruelles, semblables à celles qui sinuent encore aux abords du Marché-aux-Poissons, aux impasses de la rue Haute; de place en place, un détail accrochait l'oeil du passant : un mascaron, un larmier de porte, une niche où souriait une Madone, un blason presque effacé. Et les pignons formaient comme une synthèse de l'architecture domestique à Bruxelles-en-Brabant; les uns partaient en gradins à l'escalade du ciel, d'autres, aux angles arrondis, enrichis de dorures, étaient portés par des cariatides. Certaines façades de bois semblaient avoir survécu aux incendies, aux bombardements qui ravagèrent la cité ducale. Des lanternes s'accrochaient à l'angle des ruelles, des enseignes historiaient les devantures ou brinqueballaient au vent : il y avait « la Frite d'Or » et « le Pays de Cocagne », « la Cigogne » et « le Postillon », « le Diable Amoureux » comme dans un roman fameux du XVIIIme siècle; et « le Plezanten Hof » des campagnes brabançonnes...
Du haut d'une maison, trois têtes, lorgnant les promeneurs, ornaient la façade d'un logis disparu, comme la rue où il s'éleva, dans l'ancien quartier d'Isabelle ou de la Putterie.

Au bout de la rue, la Senne aux eaux vertes baignait les jardins en contrebas des maisons de la place des Bailles; la rivière sortait d'une écluse à deux arches, à côté de quoi tournait la roue d'un moulin; elle frôlait le Quai-aux-Pois-sons, glissait sous le « Passage du Meunier » (lequel se trouvait aux abords de l'église de Notre-Dame du Bon Secours), reflétait la tour de l'ancien logis de campagne du cardinal Gran-velle à Saint-Josse-ten-Noode, du temps ou Saint-Josse était, en plein champs, le but d'un pèlerinage rustique. Tout près, enfin, à l'angle de la rue Courbe, des pignons étaient ceux de l'ancien « Veerhuys » d'où les barques gagnaient Anvers, par le canal dont Jean de Locquenghien, amman de Bruxelles avait conçu et mené à bien le projet, chef-d'œuvre des ingénieurs de son temps.

A gauche, une échappée découvrait les terrasses du grand restaurant; on y accédait par un majestueux escalier copié sur celui de l'Abbaye du Parc, aux portes de Louvain; la colonnade, formant cloître au fond de la cour, venait du château des comtes de Villegas. Enfin, la somptueuse façade ornée de bustes, de bas-reliefs, d'inscriptions, était celle de la maison dite « de la Bellone », toujours debout derrière les boutiques de la rue de Flandre. Ces éléments composaient un imposant et gracieux tableau.

La rue Courbe, partant du quai de la Senne, passait entre de pittoresques maisons, et menait à la Porte du Coudenberg, telle qu'elle fut au coin des rues Bréderode et de Namur; on voyait auprès d'elle la « Fontaine des Satyres », qui se dressait vers l'entrée actuelle des Galeries Saint-Hubert; et contre la porte même, une très ancienne fontaine, portant une inscription gothique et qu'on attribuait à Charles-Quint.

On trouvait encore, dans les rues du Vieux-Bruxelles, d'autres échantillons des styles bruxellois ou brabançon : pignons à l'espagnole, maisons à pilastres, à balustres, — de la rue des Bouchers, de la rue Terarken, des Sablons. Et revenu à l'ombre du Palais ducal, on descendait en contrebas du Steenweg, vers l'exquise Cour des Métiers, bordée d'échoppes où travaillaient : le graveur, la dentellière, la brodeuse, le figaro, préposé au soin des coiffures, des boucles et des perruques blanches, qui ornaient le chef des habitants. A côté, deux pilastres sommés de lions (de l'Abbaye du Parc) indiquaient l'entrée du quartier rustique, avec ses guinguettes enfouies sous les arbres et dans les haies; une autre porte, ornée des armes des archiducs Albert et Isabelle, et du blason du Grand Serment des Arbalétriers, ornait aussi cette rue.

Ce décor, d'une rare puissance d'évocation, d'un pittoresque et d'un coloris rarement égalés, était peuplé le plus joyeusement du monde de bourgeoises et de bourgeois vêtus à la mode de Charles de Lorraine. Il y avait une fanfare aux cuivres tonitruants, une Garde aux uniformes du plus beau jaune canari qui se pût voir. Un montreur de singes faisait gambader ses pensionnaires aux accords d'un orgue de barbarie, légèrement anachronique. Et sur le Vieux-Bruxelles régnait un mayeur débonnaire, M. Bouweraerts, élu par ses « concitoyens »; on le vit en cette qualité présider à des fêtes nombreuses, recevoir des visiteurs de marque, le Roi Léopold, la Reine Astrid, le Duc d'York, le Conseil Municipal de Paris, des Ministres, M. Adolphe Max, qui fut un familier de la cité charmante et qui, le soir de la clôture tint à venir, une dernière fois, saluer son « collègue »...

M. Adolphe Max avait d'ailleurs prédit le brillant avenir du Vieux-Bruxelles, lors de la pose d'une pierre commémorative, au cours de l'automne 1934; la musique des Guides s'était rangée le long de la façade du Palais des Ducs, elle avait joué la « Marche du Vieux-Bruxelles » du compositeur Pierre Leemans; la place des Bailles était emplie d'une foule d'invités, aux premiers rangs desquels de nombreuses personnalités et le Comité du Vieux-Bruxelles au grand complet; des discours saupoudrés d'humour furent prononcés par M. Frans Thys, président des Amis du Vieux-Bruxelles et M. Adolphe Max.

Dès le 1er janvier 1935, la pittoresque viliette était presque terminée. Dès l'ouverture de l'Exposition, elle offrait aux visiteurs l'aimable et riant accueil de ses rues, de ses places — et de ses habitants. Elle ferma ses portes au petit jour, regrettée de tous ceux qui l'avaient connue.

© Le Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Bruxelles 1935