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Socièté Raoul Pictet et Cie


Socièté Raoul Pictet et Cie à l'exposition de Paris 1878

La plus grande nouveauté de l’Exposition universelle de cette année est incontestablement la machine de MM. Raoul Pictet et Cie, pour la fabrication de la glace. Elle fournit quotidiennement 24,000 kilos de glace d’une pureté remarquable, et il n’est pas un visiteur du palais du Champ-de-Mars qui ne se soit arrêté avec intérêt pour la voir fonctionner et pour goûter ses produits.

Nous apprenons aujourd’hui qu’une Compagnie qui se propose d’exploiter les procédés de MM. Pictet et Cie dans les départements limitrophes de la Seine, de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne est en voie de formation.

Cette Société s’est, en outre, rendue acquéreur des droits au brevet pris par M. Martin, ingénieur, pour une nouvelle machine à air froid et sec fonctionnant par l’air atmosphérique, et destinée au transport et à la conservation des denrées alimentaires.

La production rapide de la glace, la conservation des viandes, poissons, beurre, fruits, légumes, etc., sont des questions du plus haut intérêt social, puisqu’elles se rattachent à celle toujours si palpitante de l'alimentation publique à bon marché.

L’exploitation de ces deux brevets nous paraît constituer des éléments de succès absolument certains pour cette nouvelle Société, qui prend le titre de Compagnie des glacières de la Seine, et qui fait publier en ce moment, dans les grands journaux de Paris, l’annonce de l’émission et les conditions de la souscription des titres qu’elle émet.

©Le Monde Illustré 1878


L’usage de la glace est si répandu aujourd’hui et la consommation qu’on en fait est si abondante que sa fabrication artificielle en est venue à constituer une véritable industrie.

A côté du moulin Toufflin, devant l’école militaire, la maison Raoul Pictet avait installé dans un vaste pavillon ses machines à faire la glace; l’intérêt qu’elles ont inspiré au public et qui ne s’est pas démenti un seul instant au cours de l’Exposition, a été si grand qu’on faisait en quelque sorte queue pour assister à la fabrication.

Le lecteur, en examinant les gravures que nous placerons sous ses yeux, se fera une idée exacte de la façon dont on obtient la glace et du travail qu’exige cette fabrication; il admirera notamment la machine qui produit mille kilos à l’heure et qui fonctionne à New-York.

Quant au Skating-Rink de Manchester où le public patine sur do véritable glace produite par les machines Raoul Pictet, — nous en donnons la reproduction exacte, — c’est une merveille qui tient de la féerie et qui fera l’admiration de tous.

Donnons maintenant quelques détails sur la fabrication de la glace et sur les divers usages auxquels servent les machines frigorifiques.

Nous empruntons les intéressants détails qu’on va lire à une intéressante notice de M. Paillon, ingénieur civil :
« Chacun sait que les machines frigorifiques ne servent pas seulement à produire de la glace, mais qu’une foule d’opérations industrielles, aujourd’hui difficiles, deviendraient aisées si l’on pouvait produire à bas prix et en abondance de l’air froid. — Pour n’en citer qu’un exemple, demandez à un brasseur ce qu’il payerait volontiers pour entretenir, l’été, dans ses caves une basse température. Que d’approvisionnements pourraient être conservés dans nos halles et marchés si l’on pouvait y organiser comme annexes des caves où régnerait une température supérieure à 0°!

« Le froid obtenu à bon marché ne pourrait-il pas du reste remplacer dans nombre de cas l’action de la chaleur (entendue dans le sens d’élévation de température)?

« Au lieu d’évaporer par exemple les jus sucrés dans les sucreries, qu’est-ce qui empêcherait de les congeler partiellement et d'en éliminer l'eau à l’état de bloc de glace?

« Mais n’insistons pas davantage sur l’importance de cette question que tout le monde apprécie.

« Les moyens employés de nos jours pour produire de la glace ou de l’air froid peuvent se diviser en deux catégories :
« 1° Les moyens chimiques ;
« 2° Les moyens physiques ou mécaniques.

« 1°Les moyens chimiques utilisent l'abaissement de température déterminé par certaines réactions ; et par exemple on met en présence certains sels et certains acides, formant ainsi ce qu’on appelle des mélanges réfrigérants.

« Nous n’insisterons pas sur ces moyens parce qu’ils ne peuvent être appliqués que sur une petite échelle et dans des limites restreintes. On peut fabriquer ainsi un peu de glace en amateur ou dans un laboratoire : mais on ne saurait faire de cette méthode un procédé industriel.

« 2° Restent les moyens physiques ou mécaniques ; et ici nous trouvons plusieurs procédés en présence.

« Lorsque l’on comprime fortement un gaz, sa température s’élève, et c’est ce que met en évidence la petite expérience du briquet atmosphérique.

« Inversement, lorsque l’on détend un gaz, sa température s’abaisse.

« Supposez donc que vous comprimiez par exemple l’air à 5 atmosphères : il est clair que cet air prendra une température assez élevée. A ce moment refroidissez-le par un courant d'eau froide à la température ambiante; et vous aurez de l’air à 15° par exemple. Cet air sera resté d’ailleurs à la pression de 5 atmosphères, si vous en avez introduit un petit volume supplémentaire, nécessaire pour corriger la contraction due au refroidissement.

« Supposez maintenant que vous veniez à raréfier ce volume d’air jusqu’à la pression de 1 atmosphère (cinq fois moindre par conséquent). — Voilà immédiatement la température qui de 16° passera à un certain nombre de degrés au-dessous de 0.

« Répétez ces opérations d’une façon continue ; et voilà une source constante d’air froid organisée par une simple dépense de travail mécanique sans le concours d’aucun agent spécial.

« Avec de l’air froid, vous ferez, du reste, facilement de la congélation, si c’est de la glace qu’il vous faut.

« Voilà donc un procédé fort simple; et c’est à cette méthode générale que se rattachent les machines Windhausen, P. Giffard, etc. — Le principe est évidemment très séduisant-, puisque aucun réactif et qu’aucune substance coûteuse ne sont nécessaires.

« Malheureusement, les gaz occupent de très-grands volumes ; leur chaleur spécifique est faible ; et il est impossible que la température s’abaisse par trop dans une pompe ou machine à gaz, sans que toute lubrification devienne impossible.

« Pour ces raisons, et bien que la théorie mécanique de la chaleur prouve qu’il faut toujours dépenser le même nombre de kilogrammètres pour produire une calorie positive ou négative; pour ces raisons, disons-nous, le rendement ou effet utile des machines frigorifiques à air comprimé, puis détendu, s’est trouvé faible jusqu’à présent. Les pertes de travail de l’appareil compresseur s’ajoutent à celles de l’appareil de détente; et ce procédé, si rationnel au premier abord, ne paraît pouvoir être économique que dans des circonstances toutes spéciales, où la force motrice coûterait très peu. On ne voit même pas qu’il puisse se révéler dans l’avenir des moyens bien pratiques pour surmonter cette difficulté en quelque sorte fondamentale.

« Peut-être arrivera-t-on un jour à liquéfier l’air (c’est-à-dire l’oxygène et l’azote), mais sous quelle pression et à quelle température? »

Disons tout de suite que, depuis l’époque où cette notice a paru, M. Raoul Pictet a trouvé le moyen de liquéfier et même de solidifier l’oxygène et l’hydrogène.

« Si l’on emploie au contraire un corps liquéfiable sous une pression relativement faible et une température qui ne soit pas trop basse, le problème se trouve énormément simplifié, parce que les effets mécaniques et calorifiques à produire s’appliquent à des volumes beaucoup moindres.

« Il faut toujours le même nombre de kilogrammètres à un appareil d’un rendement plus élevé; et de là, par suite, économie considérable.

« Les liquides absorbent en se vaporisant de la chaleur latente, et l’empruntent naturellement aux parois des vases qui les contiennent. Lorsque l’on se verse sur la main une goutte d’éther ou d’un liquide très volatil, on éprouve immédiatement une sensation de froid. Pourquoi ? — Parce que l’éther en se vaporisant soustrait à votre main une certaine somme de calorique qui sert à produire et maintenir l’état gazéiforme et qui passe à l’état latent.

« Le nombre de calories nécessaire pour tenir 1 kil. d’éther à l’état de vapeur est ce qu’on appelle le calorique latent de vaporisation de cette substance ; et la raison de cette dénomination est que ce calorique n’est pas sensible au thermomètre.

« M. Raoul Pictet a choisi l’acide sulfureux anhydre, dont la chaleur spécifique est à peu près celle de l’eau, qui bout à 12° au-dessous de zéro à la pression ordinaire, et dont la chaleur latente de vaporisation est environ 94. — Sa formule chimique est SO3. Cet acide anhydre n’attaque pas les métaux.

« L’acide sulfureux gazeux prend naissance lorsque l’on brûle du soufre ; et c’est son odeur irritante qui se manifeste lorsque vous allumez une allumette soufrée.

« Préparer de l’acide sulfureux en brûlant du soufre serait chose peu commode ; car on obtiendrait en même temps un entraînement d’azote de l’air, d’oxygène non combiné, et de fleur de soufre, le soufre étant fusible à une température assez peu élevée et volatil.

« On préfère opérer en traitant à chaud l’acide sulfurique, SO3, par une substance avide d’oxygène telle que le cuivre ou le charbon. Avec le cuivre, par exemple, on produit les réactions exprimées par l’équation :
Cu+2SO3, HO=CuO.SO3+SO2+2H0. — Avec le charbon on obtient de l’acide sulfureux, de l’acide carbonique, de l’oxyde de carbone, et des traces d’hydrogène carboné.

« Pour liquéfier l’acide sulfureux, on le fait passer dans un tube en U plongé dans un mélange réfrigérant formé de glace pilée et de sel marin; ou bien encore, on le comprime à 3 atmosphères à la température ordinaire.

« L’acide sulfureux liquide est incolore et très-mobile ; en s’évaporant subitement il produit un abaissement de température assez considérable pour congeler le mercure (lequel se congèle à —40°). A plus forte raison est-il facile de congeler l’eau à 0°.

« Non-seulement l’acide sulfureux liquide n’attaque pas les métaux, mais il est lubrifiant; et l’on peut donc avec lui employer sans aucun inconvénient des pistons et garnitures métalliques.

« Le fonctionnement de l’appareil n’exige d’autres dépenses que celle de travail mécanique et la petite quantité d’acide sulfureux nécessaire pour compenser les fuites.

« Le prix de revient de la glace est d’environ Ofr. 01 le kilog., d’après M. Pictet.

« Les machines Raoul Pictet résolvent donc d’une façon complètement satisfaisante et dans toute sa généralité le problème de la production du froid à bon marche. »
Les machines Raoul Pictet ont obtenu une médaille d’or et un diplôme d’honneur.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878