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Eaux et Forêts


Eaux et Forêts à l'exposition de Paris 1878

Le pavillon des eaux et forêts est une des choses charmantes de l’Exposition. Il est situé au Trocadéro, tout près du pont d’Iéna. Dès l’abord, il est difficile de ne pas être frappé de l’aspect à la fois élégant et ingénieux de sa façade. Tout en bois sculpté, de couleur jaune clair, il n'affecte aucun étalage de luxe, et sa simplicité n'en est que plus séduisante. L’architecte n’a employé comme ornements que les attributs de la profession forestière : des outils de toute sorte, des bois travaillés, des panoplies, jusqu’aux diverses sortes de sabots.

Le pavillon s’élève sur une colline boisée, entrecoupée de rochers; on y accède par des escaliers tortueux qui rappellent en petit, en très-petit, les sentiers des Vosges ou des Pyrénées. La galerie circulaire ouvre des échappées charmantes sur la villa algérienne, le palais du Trocadéro et les divers horizons de ce parc vraiment curieux et agréable à voir.

Mais suivons la foule, prenons le perron principal et pénétrons dans l’intérieur de l’édifice.

Le public ne manque pas de se grouper autour d’un piédestal qui supporte un majestueux sanglier, un de ces solitaires dont notre ami de Cherville nous a conté tout récemment la dramatique existence. Quoiqu’il soit bel et bien empaillé, ce sanglier garde jusqu’au delà de la vie sa physionomie farouche. On devine qu’il a dû faire des siennes et qu'il a été longtemps, comme disaient les émules de Delille, l’orgueil et la terreur de la forêt. La preuve en est d’ailleurs fournie sur place : le piédestal porte sur ses quatre faces quatre têtes de chiens méchamment mis à mort par cet intraitable mangeur de glands.

Après un juste tribut d’hommages rendu au sanglier, je vous conseille de faire une longue station auprès d'une vitrine qui contient un pittoresque tableau. C’est le relief d’une de nos forêts des Vosges exécuté avec une rare perfection. Il représente les travaux des schlitteurs alsaciens, l’exploitation régulière d’une forêt en coupe.

J’avoue que devant ce spectacle, qui réveillait en moi des souvenirs d’enfance toujours vivants, je n’ai pu me défendre d’un certain attendrissement. Rien n’est plus saisissant que le spectacle de la vie au grand air; les chemins de schlitt consistent en de larges sentiers à pente douce, sur lesquels sont installées, comme des rails transversaux, ries traverses de bois marquées d’une entaille à chaque bout. Le traîneau, chargé d’écorces, de branches sèches ou de bois de construction, et traîné par des bras vigoureux, glisse sur ces rainures, et le schlitteur est souvent obligé de s’arc-bouter contre son fardeau et de porter tout le poids de son corps sur ses talons pour enrayer la rapidité de la descente.

Rien de plus charmant, dans les pays forestiers des Vosges, que de voir défiler ces traîneaux, séparés l’un de l’autre par des intervalles de 30 à 50 mètres. Les schlitteurs sont hospitaliers; ils permettent volontiers aux touristes de prendre place sur leurs traîneaux; quelques poignées de feuillage jetées sur les fagots leur ménagent un siège suffisamment moelleux, et en avant l’équipage ! Je vous assure que la descente du Champ-du-Feu au Holzplatz, près de Barr, est un voyage qui en vaut un autre.

Qu’un torrent se présente, ces braves chemins de schlitt se continuent par une échelle horizontale, jetée d’un bord à l’autre. L’eau écumeuse scintille à travers les barreaux et semble rire de votre maladresse. Mais les bûches sont si rapprochées, l’espace si court, que les plus inexpérimentés se décident à tenter l’aventure.

Le métier de ces bonnes gens n’est pas sans péril. Il arrive parfois que la charge des traîneaux est trop lourde : l’homme ne parvient pas à lutter contre le fardeau qui l’entraîne ; il est écrasé en un clin d’œil; ces accidents ne sont point rares; on élève une croix à l'endroit où le malheur s’est produit, et tout est dit.

Pendant les mois de vacances, j’ai vécu de cette vie des bois avec ce pauvre Théophile Schuler, qui nous en a laissé un album merveilleux; j’ai interrogé les schlitteurs et les bûcherons des Vosges; j’ai plus d’une fois dormi sous leur toit forestier. Ils habitent de petites cabanes, nichées sous la feuillée et qui, de loin, ont l’air d’un entassement de bûches de toute dimension, empilées au hasard, à peine équarries et reliées par des chevilles en bois : voilà les murs. Un mince tuyau de poêle qui passe entre les écorces du toit, voilà la cheminée. Tout cela noirâtre, moussu, rongé par le temps et par la pluie.

Il faut se plier en deux pour entrer dans ce réduit : la porte s’ouvre au moyen d’un simple loquet, car vous pensez bien que les serrures n’ont pas cours dans ces habitations-là. Un misérable poêle de fonte, un lit de feuilles mortes et de branchages amoncelés, un baril de kirsch, quelques sacs de pommes de terre, voilà tout le mobilier.

Le schlitteur ne regagne son village que le dimanche; tout le reste de la saison, c’est dans ces huttes primitives, qui rappellent les wigwams des Peaux-Rouges de Cooper, qu’il repose ses membres fatigués. C’est vraiment une population primitive, mais robuste et saine, et qui attend encore son historien.

Leur travail est des plus pénibles, leur sobriété exemplaire. Il semble qu’ils aient conscience eux-mêmes de la pauvreté de leur état, car certaines chansons populaires le raillent sur un ton triste et charmant...

D’autres plans en relief sollicitent encore l’attention. Les uns indiquent les divers procédés de reboisement des montagnes, une des questions importantes du jour. Voici le relief de la Grande-Chartreuse et le torrent du Bourget. Puis ce sont les murs qui disparaissent sous une exposition variée de bois et d’outils de toute sorte : bois de tonnellerie, bois de tour, bois de fente résineux, bois de sabotage. On pourrait instituer là tout un enseignement de garde forestier.

Ce qui plaît surtout dans cette riche galerie, c’est la sobriété et le goût de l'ornementation. L’administration forestière s’est réellement distinguée; entre autres curiosités, on consultera avec fruit de magnifiques albums, remplis de vues pittoresques et de dessins techniques. Il va sans dire aussi que les produits naturels de nos forêts sont abondamment représentés : les organisateurs de celte exposition ont poussé le scrupule jusqu'à enfermer dans des flacons les échantillons de terre provenant des contrées les plus diverses.

Je ne veux pas oublier de mentionner en terminant la collection des insectes utiles et nuisibles : c’est pour le coup que, si l’on voulait raconter la biographie de chacun de ces bandits ou de ces prix Montyon de l’entomologie, il y aurait des volumes à écrire. La race à des xylophages est formidable, et c’est un curieux spectacle que de voir avec quelle industrie ces petits artistes féroces découpent en dentelles les bois les plus durs. Il y a tel morceau de chêne déchiqueté jusqu’en ses profondeurs les plus intimes qu’un sculpteur chinois ou japonais ne désavouerait pas.

©L'Exposition Universelle 1878