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Japon


Japon à l'exposition de Paris 1878

Voici la belle description qu’en a faite dans le journal le Rappel un écrivain très-apprécié, M. Camille Pelletan :
« Un singulier étendard, figurant un poisson qui semble nager dans le ciel dès que le vent le fait onduler, annonce de loin l’empire du soleil levant. D’autres drapeaux, marqués d’un caractère blanc sur fond violet, flottent le long de hampes en bambou, à la pointe desquelles brille un bizarre enchevêtrement de disques dorés. Il y a là une maisonnette, des boutiques, une basse-cour, un jardin, des champs ; c’est tout un petit coin du Japon.

« Du dehors même, la palissade en bambous adroitement croisés et noués de crins, l’entrée caractéristique faite tout simplement de quatre poutres, la silhouette amusante des grands toits de planches tombant très-bas sur le front de la maison au milieu de petits arbres, composent un tableau curieux auquel il ne manque plus que le personnel ordinaire des scènes et des mœurs japonaises : les messieurs dans leurs longues robes chamarrées aux manches traînantes; les guerriers sanglés dans leurs lourdes carapaces de métal bruni et noirci ; les dames aux sourcils étonnés, aux chignons hérissés de bizarres colifichets.

« La porte principale est en bois surchargé de sculptures. Ce sont des feuillages touffus, minutieusement découpés et fouillés, tout à jour sur les larges échancrures évidées dans les panneaux.

« La construction principale est une maisonnette qui disparaît presque sous ces grands toits inclinés. Cela est très-légèrement bâti en bois clair. Des bambous forment l’arête supérieure, et le bord de la toiture, qui est en planches, d’autres bambous, des poutres minces, çà et là, pour varier l’aspect, quelque grosse branche encore revêtue de son écorce, constituent la charpente. Les murs sont faits de planchettes; parfois aussi, ce sont des parois mobiles de papier blanc tendu sur un châssis; ces parois sont ôtées le jour ; les deux façades de la maison laissent le regard entrer librement. La construction, au dehors, garde la couleur naturelle du bois, sans ornement peint ni sculpté d’aucune sorte.

« Toute la coquetterie est réservée pour l’intérieur, divisé par deux cloisons qui se croisent en quatre petites chambres dont le plancher forme, au-dessus du sol, un degré un peu haut. Devant, le rebord en toit, appuyé sur des tiges frêles, abrite un espace couvert, où le sol est décoré d’un rang de galets vernissés et de carreaux ; des stores de bambous où sont peints des hérons et des fleurs, des lanternes en papier, garnies de houppes de soie, sont suspendues en désordre; derrière, les chambres, ouvertes sur le dehors, dans toute la largeur de la façade, comme la scène d’un théâtre, présentent un tableau charmant. Les nattes et les beaux tapis qui couvrent les planchers, les tentures qui cachent les murailles, quelque paravent dont le fond d’or léger est semé de petites figures spirituelles, les étagères de laque à tiroirs et à compartiments irréguliers, chargées de porcelaines, d’émaux et de bronzes, forment une décoration d’un goût délicat, d’une gaieté harmonieuse.

« Dans des proportions de miniature, voilà bien les constructions du Japon, telles que nous pouvons nous les figurer d’après les documents. On sait que la pierre y est rarement employée, et quand elle l’est, c’est pour des maçonneries massives et nues, dans un but exclusif de défense. Ce peuple si vivant, si primesautier dans ses arts brillants et fragiles, doit être médiocrement soucieux de l’éternité de ses monuments. Les beaux arbres verts, qui partout se groupent sur les pentes des montagnes, fournissent à l’architecture ses légers matériaux. Les ponts même en sont faits, ces jolis ponts arqués aux nombreuses béquilles de charpente, qu’on retrouve à chaque instant dans les paysages.

« Ainsi sont bâties les habitations, avec leurs murs de planches agencées de toute manière, leurs cloisons de papier et les toits énormes qui donnent à leurs silhouettes une physionomie curieusement pittoresque. Les jolis modèles exposés dans la "section du Japon, au Champ de Mars, en donnent une curieuse idée. Voici la ferme et son hangar, tous deux écrasés sous leur couverture de chaume comme une ferme normande ; voici le palais de l’ancienne Université de Tokio, cachant presque ses galeries et ses balcons sous un véritable monument de toitures étagées. Feuilletez les estampes : vous y trouverez les maisons des villes. Rien, là, ne rappelle les découpures, les dentelles, l’ornementation contournée, auxquelles l’architecture du bois se prête si facilement; et si par hasard une frise, un balcon se pare de sculptures précieuses, l’ensemble est sobre, et les lignes générales restent simples.

« Maintenant, entrez; nous voici dans les chambres. Le mobilier s’y réduit à peu de choses : des étagères, des coffres; pas de tables, de sièges, ni délit; on s’accroupit, on couche sur les nattes du plancher. La même pièce s’adapte à tous les usages. Viennent les hôtes, ce sera le salon; faites apporter les plateaux chargés de soucoupes où l’on sert le dîner, c’est la salle du repas ; placez à terre les chevets de bois, oreillers un peu durs pour une tête européenne, c’est la chambre à coucher. Mais la décoration étincelante du Japon, ses caprices imprévus où s’éparpille, en#ébauches spirituelles, toute la vie de la nature, fleurissent de leurs couleurs harmonieuses, de leurs gracieux dessins, les tentures de papier des murailles, les tapis du plancher, les panneaux des étagères, et toutes ces merveilles de marqueterie, de bois précieux, de laque, de porcelaine, de bronze, que vous admirez à l’Exposition : luxe léger, fragile, qui fait comme un écrin de la maison de planches où il est contenu.

« Attendez ; l’écrin va s’ouvrir. Les minces parois glissent dans leurs rainures; une première enveloppe tombe; ce qui semblait la muraille devient un balcon extérieur; derrière encore, des panneaux de la seconde cloison disparaissent. La légère construction se déboîte sous vos yeux. Ce n’est pas assez des galeries, des balcons, des terrasses, qui semblent aller au-devant des larges horizons, et où les peintres aiment à grouper des femmes, des personnages de toute sorte, jouissant en dilettantes de quelque beau paysage ; voilà que le grand air, le ciel, les aspects populeux de la rue, si c’est à la ville; ailleurs, lamer, les campagnes, mêlent par échappées leurs vastes étendues à l’intimité des intérieurs.

« Il ne serait pas besoin ici de briser, comme le héros de Lesage, la fiole où le diable boiteux est emprisonné sous un sceau magique, pour le prier de rendre les toits diaphanes. Les voyageurs racontent leur étonnement devant ces maisons qui se déshabillent familièrement et, dans leur cage à jour, offrent sans pruderie l’hospitalité aux regards curieux. Dans ce pays, la vie intime, au lieu d’enfermer ses secrets avec une jalousie ombrageuse, semble, de ces chambres largement ouvertes, sourire amicalement aux passants. »

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878