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Ministère des Travaux Publics


Ministère des Travaux Publics à l'exposition de Paris 1878

Le pavillon que le ministère des travaux publics a fait élever à côté de celui du Creuzot, dans le parc du Champ-de-Mars, est un vétéran en fait d’exposition, car, détail généralement ignoré, il a figuré à celle de Philadelphie. On s’est borné à utiliser, cette année, en la complétant par des additions reconnues indispensables-, toute l’ossature métallique de la construction envoyée, il y a deux ans, en Amérique.

Les revêtements extérieurs sont formés d’échantillons de briques et de ciments de tons différents, disposés en façon de mosaïque et qui sont d’un agréable aspect. Des bancs en pierre de l’Échaillon sont placés des deux côtés du pavillon, à titre de spécimens, car jusqu’ici je n’ai jamais vu un visiteur, si las qu’il fût, s’y asseoir.

Malgré l’aridité des sujets exposés, la promenade dans les galeries intérieures du pavillon est attrayante, même pour les profanes qui n’ont jamais passé par l’École polytechnique. La décoration artistique du pavillon, le groupement des modèles, l’arrangement des cartes et des dessins, sont l’œuvre de M. de Dartein, ingénieur, professeur d’architecture à l’École polytechnique et à l’École des ponts et chaussées. Les modèles en réduction des principaux ouvrages construits, pendant ces dernières années, sur nos routes, nos canaux, nos chemins de fer et dans nos ports, permettent de se rendre compte aisément de l’importance des travaux accomplis sous la direction du service des ponts et chaussées.
Des plans, des coupes et élévations seraient inintelligibles pour la majeure partie des visiteurs; le spécimen figuratif est, au contraire, un très-utile mode d’initiation et d’enseignement.

Le pavillon, qui a à peu près la forme d’un rectangle, est divisé en galeries par des tables sur lesquelles sont placés les modèles figuratifs, les appareils et des albums de photographies. L’idée de ces albums est vraiment heureuse : beaucoup plus vivantes que les plans les plus complets et les lavis les plus finis, les photographies, en pareille matière, rendent de grands services. Elles sont infiniment plus agréables à voir et à déchiffrer que des plans dont la sécheresse rebute les gens étrangers au métier, et c’est le plus grand nombre. En outre, la photographie a ce grand avantage de ne pas isoler les travaux du pays dans lequel on les a faits; de restituer aux sites environnants leur physionomie réelle et, par conséquent, d’offrir aux regards un tableau pittoresque qui peut captiver l’attention.

A droite et à gauche de la porte d’entrée se dressent des panoplies que l’on a formées, l’une de tous les engins et appareils en usage dans l’industrie des mines : treuils, câbles de sauvetage, lampes de sûreté, pics de mineurs, etc.; l’autre de tous les outils empruntés à l’arsenal des ponts et chaussées : pioches, marteaux, guidons, niveaux à bulle d’air, instruments de triangulation, scaphandres des plongeurs, chaînes d’arrimage, etc.

Au fond, en face de l’entrée, une grande carte coloriée donne le relief des chemins de fer, des routes, des fleuves, rivières et canaux qui sillonnent notre territoire.

Les panneaux des murs sont occupés par des plans et des dessins. Sur les tables qui règnent le long de la cimaise, on a placé de curieuses collections d’échantillons de bois, de minerais, de débris fossiles, etc.

Une série très-instructive à examiner est celle des planches photographiées du grand ouvrage sur la paléontologie que publie M. Bayle, ingénieur en chef des mines, professeur à l’École des mines, et qui formera le quatrième volume du texte accompagnant la carte géologique de France, un véritable monument de science et de travail dont quelques feuilles ont déjà paru à nos précédentes expositions.

Les modèles en relief, les plans et les dessins s’appliquent à un trop grand nombre de travaux pour qu’il me soit possible d’en donner la description. Je n’énumérerai donc pas les nombreux ponts, barrages, canaux, aqueducs, viaducs, etc., qui sont représentés au pavillon. Ce qui est particulièrement digne d’intérêt, ce sont les modèles des phares élevés dans les parages dangereux : tel de ces récifs aurait plus d’une émouvante histoire de naufrage à raconter.

On est frappé d’admiration et de respect, lorsqu’on songe aux prodiges de courage, d’intelligence et d’efforts au prix desquels on est parvenu à installer, au milieu des flots toujours en révolte, ces tours dont les feux rayonnent à plusieurs lieues de distance.

Pour ne parler que du phare d’Ar-Men que l’on construit en ce moment à l’extrémité de la chaussée de Sein, dans le Finistère, les ingénieurs les plus autorisés avaient pendant longtemps regardé l’œuvre comme impossible. Les courants qui passent sur la chaussée de Sein sont, en effet, des plus violents; ils s’élèvent au delà de 8 nœuds dans les grandes marées, et aucune terre n’abrite la roche contre les vents régnants. Aussi la chaussée, dont les abords sont parsemés de têtes de roches, n’est-elle presque jamais accostable.

Il fallait vaincre ces obstacles presque insurmontables. Voici, après bien des études et des visites faites dans les parages de la chaussée, le système auquel on s’arrêta. Percer dans la roche, sur tout l’emplacement que doit couvrir l’édifice, des trous de fleur et de 30 centimètres de profondeur, les uns pour recevoir les organeaux d’accostage, les autres pour servir au scellement des goujons en fer destinés à fixer la maçonnerie sur le rocher et à consolider, en même temps, les assises de la roche dont certaines parties offraient des symptômes inquiétants de décomposition.

Pour le percement des trous, on s’adressa aux pêcheurs de l’île de Sein, dont l’industrie s’exerce au milieu de toutes les roches de la chaussée et qui étaient, par conséquent, mieux que personne à même de profiter de toutes les occasions favorables. Après bien des difficultés, ils acceptèrent un marché à forfait et se mirent résolument à l’œuvre.

Dès qu’il y avait possibilité d’accoster, on voyait accourir des bateaux de pêche; deux hommes de chaque bateau débarquaient, munis de leur ceinture de liège, se couchaient sur la roche, s’y cramponnant d’une main, tenant de l’autre le fleuret ou le marteau, et travaillaient avec une activité fébrile, incessamment couverts par la lame, qui déferlait par-dessus leurs têtes. L’un d’eux était-il emporté, la violence du courant l’entraînait loin de l’écueil contre lequel il se serait brisé, sa ceinture le soutenait, et une embarcation allait le prendre pour le ramener au travail.

A la fin de l’année 1867, époque à laquelle commencèrent ces dangereux travaux, on avait pu accoster la roche sept fois seulement et percer quinze trous.

En dix ans, c’est-à-dire de 1867 à 1877, l’état de la mer déchaînée n’a permis que cent quatre-vingts accostages pendant lesquels on a pu travailler pendant seulement 753 heures sur la roche.

Pour l’érection du phare du Four, entreprise dans le même département (Finistère), les difficultés n’ont pas été moindres, et l’on a eu, hélas! de graves accidents à déplorer. Le 27 avril 1873, une embarcation stationnant contre la roche, par un beau temps, fut enlevée par une lame de fond (lame.sourde); elle chavira, et trois ouvriers qui la montaient furent noyés. Le 2 novembre 1876, le gardien Wimel, occupé sur la plate-forme extérieure à fixer contre la tour la corde de débarquement, à plus de 4 mètres au-dessus du niveau de la mer, par beau temps également, fut enlevé sous les yeux de ses camarades, par une lame de même nature, et emporté par le courant.

C’est à l’œuvre qu’il faut voir ces soldats obscurs de l’industrie, dont la foule soupçonne à peine l’existence et dont elle
n'apprend les noms que lorsqu’un événement tragique leur vaut le triste honneur du fait divers. N’est-il pas vrai qu’ils méritent l’admiration et l’estime de tous, et n’est-il pas touchant de penser que, en dépit d’accidents sans cesse renouvelés, jamais les recrues ne manquent?

Pour finir nous signalerons un détail d’installation oublié et qui est très-apprécié des visiteurs:une turbine appelle dans la salle, par un puits, l’air extérieur qui se refroidit en passant par des pulvérisateurs d’eau et de glace; de sorte qu’il arrive frais à l’intérieur, où il entretient une température au moins supportable, quand presque partout ailleurs on subit une cuisson lente et on se livre à des efforts désespérés pour maintenir ses poumons en bon état d’activité.

©L'Exposition Universelle 1878