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Charpente en fer


Charpente en fer à l'exposition de Paris 1878

Le palais du Champ de Mars constitue au point de vue de la charpente en fer et au point de vue de la transmission diurne de la lumière un progrès notable, que la plume autorisée de M. Charles Blanc a constaté dans le journal le Temps :
« Pour couvrir de vastes halles, pour dresser les immenses galeries que demande une Exposition universelle, il restait à faire deux progrès : d'abord à éviter les toitures de verre, telles qu'elles existent, par exemple, sur le palais de l'Industrie, aux Champs-Elysées, ensuite à supprimer tous les points d'appui intérieurs pour ne laisser que du vide à la circulation d'une grande foule.

« Au centre de la galerie d'Iéna, s'élève un dôme assez semblable à celui de Sainte-Sophie de Constantinople , en ce qu'il est flanqué de voûtes en demi-coupoles, ou si l'on vert, de coupoles absidales, qui sont là, du reste , non pour contrebuter un dôme qui n'a pas besoin de contreforts, mais pour la satisfaction du coup d'œil. Elles ne font pas, en effet, l'office d'accotement, elles figurent là pour raccorder les formes. Aux deux extrémités de la galerie dont nous parlons, se dressent deux coupoles, plus élevées que le dôme central, et qui représentent une demi-sphère , coupée verticalement sur quatre faces, et, comme toute section de la sphère par un plan est un cercle, les sections de la demi-sphère forment au-dessous de la calotte quatre surfaces cintrées. Ces surfaces, restées vides, ont été remplies par des vitrages dont partie est en verres de couleur, et qui rappellent, dans le temple de l'industrie, l'idée et la lumière d'une église.

« Une disposition analogue ayant été adoptée pour le dôme central, il en résulte que les trois pavillons ne reçoivent le jour que par des fenêtrages verticaux, et qu'ainsi on a supprimé les vitrages ménagés dans les couvertures, dont l'inconvénient est aujourd'hui bien reconnu. Il est reconnu, cet inconvénient, depuis vingt ans et plus, depuis surtout que le palais de l'Industrie , aux Champs-Elysées, a été couvert d'une voûte en verre par ceux qui voulaient avoir, à Paris comme à Londres, un palais de Cristal.

« Dans une serre de jardin, la couverture en fer et en verre a sa raison d'être. Le fer y remplace avantageusement le bois qui était promptement détérioré par les alternatives de soleil et de pluie, et le verre y concentre les rayons du soleil ; il forme cloche pour les plantes délicates. Mais dans un édifice destiné à des expositions, et qui, étant vaste, doit avoir une hauteur proportionnelle à sa largeur, la couverture vitrée est on ne peut plus malencontreuse.

« De plus, le jour aveuglant que versent les couvertures vitrées est si peu favorable à l'exposition d'un objet d'art, qu'il faut une quantité prodigieuse de toiles et de faux plafonds en pans coupés, en abat-jour, pour tamiser, tempérer la lumière, et pour en corriger la mauvaise direction en rendant obliques les rayons qui tombent perpendiculaires. Le tapissier devient ainsi le collaborateur indispensable de l'architecte, et l'on sait combien sa collaboration est coûteuse ! Quant aux sculptures exposées dans le jardin, frappées de ce jour funeste, enveloppées de reflets, elles ne se modèlent plus; elles reçoivent un clair là où l'artiste prévoyait une ombre, et elles n'offrent plus au regard que des formes aplaties, sans accent, parce que le relief n'en est soutenu par aucune vigueur. Enfin, dans la saison d'été, les toitures vitrées produisent une chaleur insupportable qui dispose tous les cerveaux à la congestion.

« Ces graves inconvénients ont disparu au palais de fer du Champ de Mars, au moins dans la galerie d'Iéna et dans la galerie des machines, et c'est là une amélioration notable. Malheureusement, cette fois encore les galeries intérieures de l'Exposition et les salles destinées à l'exhibition des tableaux reçoivent le jour par les vitrages de la couverture, de sorte que les beaux-arts, même avec le secours inévitable du tapissier, n'auront pas un jour plus favorable au Champ de Mars qu'ils ne l'ont aux Champs-Elysées. »

En ce qui concerne l'emploi du fer, M. Charles Blanc se livre aux réflexions suivantes :
« Le second progrès accompli dans les constructions en fer, à l'Exposition universelle, consiste en ceci : que les points d'appui intermédiaires ont été complètement supprimés, de manière que la multitude des visiteurs pût circuler librement sans se heurter à aucune colonnette de fonte, à aucun pilier. Il fallait, pour cela, des poutres cintrées, capables de franchir une grande distance, des poutres en fer, à treillis, composées d'une suite de trapèzes, en partie curvilignes, traversés par des diagonales qui en rendent la déformation impossible.
« Au Champ de Mars, le treillis des poutres a été recouvert de panneaux en tôle qui ont bouché le jour, de façon que la lumière n'entre dans la galerie d'Iéna que par des vitrages verticaux, assez élevés pour que la nef soit éclairée dans toute sa largeur par des rayons à 45 degrés. Cela revient à dire que cette nef est aussi haute que large.

« Depuis les temps antiques, deux grandes innovations ont été introduites dans l'architecture. La première est celle qui fut inventée au XIIe siècle, et que M. Viollet-le-Duc appelle à bon droit française, puisqu'elle est née en France, et particulièrement dans l'Ile-de-France. Cette innovation admirable consistait à faire porter tout l'édifice sur une ossature, autrement dit sur un système de piliers isolés et minces, portant la retombée de voûtes à nervures. La charge verticale de ces voûtes pèse sur les piliers, et la charge oblique, ou la poussée, est rejetée à l'extérieur et va se résoudre sur les contreforts. En vertu de ce système qui se prêtait, dans l'intérieur, à des effets pleins de poésie, les murs n'avaient plus qu'un rôle tout à fait secondaire. Les panneaux des voûtes à nervures n'étaient qu'un voile de maçonnerie légère, et les parois du monument n'ayant rien à porter, pas même les chevrons de la toiture, supportés par un arc, devenaient des cloisons qu'on pouvait transformer en vitrages.

« Dans l'architecture antique, le mur est un support épais dont la fonction est de résister tout ensemble à l'écrasement et à la poussée; dans l'architecture ogivale, le mur n'est qu'une séparation dont l'office est de résister seulement à un effort horizontal.

« A une innovation mémorable qui restreignait à ce point l'utilité des murs, ont succédé, dans ce siècle, les innovations, non moins étonnantes, introduites par l'emploi du fer dans toutes les parties de l'édifice, où il est à la fois supportant et supporté.

« La faculté de couvrir des espaces immenses sans les encombrer de points d'appui intermédiaires, et celle de supprimer les murs intérieurs en les rejetant sur les limites du bâtiment où ils n'ont plus à remplir que la fonction de clore : ce sont là, il faut en convenir, des nouveautés qui, combinées l'une avec l'autre, annoncent une civilisation bien différente de celle dont la tradition s'est conservée par les monuments et par l'histoire. »

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878