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Expositions des Arts Rétrospectifs


Expositions des Arts Rétrospectifs à l'exposition de Paris 1878

Les collections historiques et ethnographiques réunies au palais du Trocadéro, empruntées tant aux musées nationaux qu’à de riches amateurs, dont l’empressement à se séparer pendant plusieurs mois de leurs trésors est en vérité digne des félicitations les plus chaleureuses, forment l’ensemble des merveilles du passé le plus riche et le plus complet qu’on ait jamais vu et qu’on ne reverra peut-être pas de sitôt. Il n’y a aucune comparaison possible entre cette exposition immense et variée à l’infini et l’exposition de l’Histoire du travail en 1867, où manquait d’ailleurs l’ethnographie des peuples étrangers et dont l’emplacement était, je crois, plus restreint d’au moins 2,000 mètres carrés.

Deux grandes divisions partagent cette exposition : la première est consacrée à l’exposition historique de l’art ancien, installée dans l’aile gauche du palais ; la seconde comprend l’ethnographie des peuples étrangers et occupe l’aile droite.

L'exposition historique de l’art ancien occupe quinze salles que nous allons d’abord visiter, par ordre chronologique.

Dans la première salle sont exposés les monuments de l’art primitif ou anté-historique et des commencements de la période historique. On y trouve une nombreuse collection d’objets de toute sorte en silex polis, en os et enfin en bronze, des plaques de bois de renne et de cerf des cavernes, d’ivoire de mammouth, etc., des schistes gravés; des essais de sculpture, des poteries primitives, des antiquités lacustres; enfin des armes et des ustensiles variés en bronze, des monnaies gauloises, etc. Au fond de la salle, on s’arrête devant le tombeau d’un guerrier gaulois, enterré avec ses armes et étendu sur son char, dont quelques débris subsistent.

La deuxième salle comprend l’époque de l’antiquité grecque et romaine ainsi que des autres peuples alors connus. Elle est particulièrement riche. On y remarque surtout un trésor véritable, la seule relique du Parthénon qui soit en Franco : la tête de la Victoire aptère de Phidias, appartenant à Mme la marquise de Laborde. Le corps de ce morceau de sculpture splendide, et dont l’authenticité est bien incontestable, est au musée britannique. Nous signalerons en outre une statue du tombeau de Mausole ; les fragments d’un char en bronze, notamment ses boîtes de moyeux décorées de statuettes et une quantité d’autres objets en bronze, armes, vases, statuettes, bijoux, etc., découverts dans les ruines de Dodone par M. Carapanos ; de nombreuses statuettes de Tanagra; des antiquités de la Syrie, de l’Egypte, de la Phénicie, de la Perse, de Byzance, de la Sicile, etc. On y trouve enfin des monnaies grecques, romaines, persanes, mérovingiennes et autres.

La troisième salle est consacrée entièrement à la riche collection d’antiques de M. Julien Gruau, de Troyes : terres cuites, terres émaillées, verreries, bronzes (notamment un buste d’Alexandre le Grand), figurines, armes, etc., provenant de la Grèce, de la Syrie, de Rome et de la Gaule.

Dans la salle n° 4 sont exposés beaucoup d’objets religieux du moyen âge, notamment un Christ en bois peint du xii8 siècle ; la crosse attribuée à saint Gautier, abbé de Saint-Martin de Pontoise (XIe siècle); une croix processionnelle en argent ciselé et décorée d’émaux polychromes translucides, du xve siècle; une Vierge s’ouvrant en triptyque appartenant au musée de Lyon ; des reliquaires, des étoffes précieuses, des tapisseries, des broderies. Nous y remarquons aussi des armes mérovingiennes, une magnifique collection de bijoux et d’objets de toilette appartenant à la période du vie au IXe siècle, des ivoires charmants, des monnaies et enfin une nombreuse série de manuscrits précieux de toute nature.

La collection Basilewski occupe seule, et elle n’est pas complète, la cinquième salle. Cette collection d’une richesse et d’une variété inouïes embrasse tout le moyen âge et le commencement de la Renaissance jusqu’à la fin du xvïe siècle : meubles, armes et armures, bronzes, orfèvrerie, ivoires, émaux, faïences d’Oiron, ou Henri II, terres émaillées de Bernard Palissy, majoliques italiennes, etc., etc. On ferait un gros volume du catalogue raisonné de ces richesses.

La salle 6 renferme des fragments de sculptures du moyen âge et de la Renaissance, des tapisseries et des broderies, des médailles et des monnaies, des clefs, serrures, marteaux de portes, des planches historiées, quelques terres émaillées de l’école de Luca della Robbia : c’est le commencement de la salle n° 7, où les bronzes et les marbres florentins, les verreries, les terres cuites, les émaux, les faïences, l'orfèvrerie, l’arquebuserie de l’époque de la Renaissance italienne s’accumulent, formant un trésor sans prix. Nous signalerons tout particulièrement une Mise au Tombeau et une Adoration des Mages, bas-reliefs en bronze d’Andrea Riccio ; une tête de jeune homme, en marbre, attribuée à Michel-Ange ; deux angelots de l’école de Donatello, dont il y a des œuvres assez nombreuses dans cette salle ; une Vierge de Luca della Robbia, en terre vernissée, et plusieurs pièces exécutées par ses disciples, son frère ou son neveu Andrea; un buste en bronze de Michel-Ange; des coffrets de toute sorte de matières, des bijoux, des objets religieux, etc.

La huitième salle continue la septième ; nous voici en pleine' Renaissance. Deux bronzes de Benvenuto Cellini, appartenant à M. G. de Rothschild, se trouvent à l’entrée. Après les bronzes, parmi lesquels il faut encore citer une Pucelle d'Orléans équestre, du XVe siècle, ce sont les faïences et les émaux; lès faïences de Palissy sont en grand nombre dans les collections de MM. Gustave et Alphonse de Rothschild, Seillière et Odiot, qui exposent en outre des faïences italiennes et quelques faïences d’Oiron et hispano-mauresques. Viennent ensuite les émaux de Limoges, surtout les Douze Apôtres de Léonard Limosin, appartenant à la ville de Chartres ; des verreries de Venise ; des pièces d’orfèvrerie et d’horlogerie, des livres et des manuscrits précieux.

La salle n° 9 est occupée par la collection Spitzer, composée principalement d’armes et d’armures du moyen âge et de la Renaissance, d'instruments de marine, d’astronomie, de mathématiques, mêlés de statuettes et groupes en bronze, de bas-reliefs, d’écussons, de serrures et de clefs, ainsi que d’objets usuels divers : étuis, boîtes, gourdes, écritoires, etc.

Dans la salle n° 10 ont été réunies deux collections particulières absolument différentes : celle de Maillet du Boullay, dans laquelle nous remarquons un magnifique triptyque en bois de l’école de Memmling, des meubles en bois sculpté, des tapisseries, des armes, des faïences, des grès, des ivoires magnifiques, notamment deux bras de croix espagnols; et celle de M. Strauss, composée entièrement d’objets d’art religieux hébraïques. Ces objets appartiennent pour la plupart au XVIe et XVIIe siècles ; quelques-uns toutefois remontent au XIIIe siècle et peut-être même au XIIe, notamment une lampe à huit becs, de style romain.

La collection Strauss est peut-être unique au monde ; elle l’est au moins en Europe, et nous n’avons pas besoin d’insister sur l’importance d’une pareille collection au point de vue de l’histoire religieuse et intime des Israélites dispersés et cependant unis par une même et inébranlable foi. Nous citerons l’Arche sainte où sont enfermés les rouleaux de la Loi sacrée, meuble en noyer, de la Renaissance italienne, avec panneaux sculptés à jour et encadrés de marqueteries, colonnes torses peintes rouges, noir et or; un pupitre de l’officiant, ou Theba, de même style, surmonté d’un chandelier de bronze à huit branches ; une arche plus petite, ou tabernacle portatif en argent repoussé et ciselé de la fin du XVIIe siècle ; plusieurs chandeliers à huit branches en argent, ou en cuivre, d’un travail précieux ; des boîtes à parfums servant à la cérémonie de clôture du sabbat, en filigrane d’argent, en argent repoussé, ou ciselé, ou doré, en bronze, quelques-unes ornées de pierreries ; une couronne en argent doré, plusieurs plaques ornementales ou Tass en argent repoussé, etc.; des mains indicatrices ; divers ornements du rouleau de la Loi ; des coupes et des gobelets et des couteaux de circoncision d’un travail admirable ; des étuis, des cassolettes ; toute une collection extrêmement curieuse de bagues de fiançailles ; des rideaux de tabernacle ; puis des livres de prières et des manuscrits auxquels il faut joindre la collection de manuscrits précieux, Corans, Bibles hébraïques et orientales de M. le grand rabbin Charleville.

La salle suivante contient des objets relatifs à l'histoire de Pologne, réunis par les soins du prince Czartoryski, du comte Dzialynski et de plusieurs autres gentilshommes polonais. On y trouve des armes et des armures de différentes époques, des selles ornées avec toute l’ostentation de la race slave, des étoffes précieuses, des tapis de Cracovie de style persan, des pièces d’orfèvrerie, des portraits, des livres, des porcelaines, des émaux, etc.

La douzième salle renferme des meubles et des armes des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la salle suivante a été installée la magnifique collection d’armes et d’armures extrêmement variée prêtée par un Américain, M. W. Riggs. Ces objets embrassent une longue période qui s’étend du moyen âge au règne de Louis XV. On a aussi placé dans cette salle des objets appartenant à divers collectionneurs, notamment une épée d’honneur offerte à Lafayette en Amérique ; d’autres armes d’honneur offertes à Masséna par le premier consul ; des médailles et médaillons français, allemands, italiens, etc.

La salle n° 14 est remplie d’objets de toute sorte des trois derniers siècles : faïences françaises, porcelaine tendre, porcelaine dure, quelques pièces d’orfèvrerie, des médaillons en bronze, des éventails, des meubles sculptés, et surtout des livres aux reliures splendides, enrichis de miniatures ravissantes et de délicieuses miniatures isolées. Nous avons principalement remarqué de magnifiques spécimens de faïences de Rouen, présentées par plusieurs collectionneurs et par le musée céramique rouennais, et de faïences de Nevers ; des porcelaines de Sèvres de diverses époques, exposées par MM. Seillière et Beurdeley, de vieux sèvres exposés par M. F. Davis, de Londres, avec des spécimens remarquables des porcelaines de Chelsea. Ajoutons quelques monnaies, des montres, parmi lesquelles celles de Henri III, de Robespierre et du peintre Boucher. Quant aux miniatures et aux reliures, il est impossible de donner une idée de leur richesse et de leur beauté en parlant de la manière superficielle qui nous est imposée par le peu d’espace dont nous disposons.

Avec ses instruments de musique et ses souvenirs de musiciens illustres, dont nous avons déjà parlé, la dernière salle contient aussi des porcelaines, des faïences et des grès artistiques ; pièces d’orfèvrerie, objets en écaille ; des montres, des reliures de luxe et une quantité de bibelots charmants des XVIIe et XVIIIe siècles. Au milieu de cette salle, on voit la magnifique pendule astronomique de Versailles, la pendule du cardinal de Rohan, appartenant à l’Imprimerie nationale, une Diane en marbre de Pigalle, un Apollon en bronze de Houdon. Nous citerons parmi les richesses céramiques qu’elle contient la célèbre collection de faïences de Delft du Dr Mandl ; des porcelaines de Sèvres, tirées d’un musée révolutionnaire célèbre parmi les amateurs et les artistes ; de jolies porcelaines de Saxe de M. Maurice Kann ; une belle collection de faïences de Saint-Amand appartenant à M. Lejeal ; des Rouen ; des Nevers ; des vieux sèvres de M. Davis ; des cristaux, etc.
Ajoutons enfin que les cloisons qui séparent les salles sont couvertes de riches tapisseries de Flandre, d’Arras, de Bruxelles, de Beauvais, de la Savonnerie et des Gobelins dont la description nous entraînerait beaucoup trop loin.

Il nous faut aussi jeter un coup d’œil dans la salle orientale située au premier étage. Cette salle est riche en céramique. Nous y remarquons des vases et des plaques de revêtement de faïences hispano-mauresques et persanes appartenant à divers collectionneurs ; des faïences de Damas, de Rhodes de Sicile, etc.; puis des bronzes turcs, arabes, persans; des miniatures persanes, d’autres indiennes; de riches étoffes et de riches tapis; des armes magnifiques; des boiseries arabes; des pierres gravées; des lampes de mosquée en matières précieuses et d’un travail exquis ; des bijoux orientaux ; divers instruments; des verreries et des ivoires arabes et hispano-arabes, etc.

Nous allons maintenant parcourir les salles étrangères, qui ne sont pas moins intéressantes que celles que nous venons de quitter, et qui occupent l’aile droite du palais.

Lorsqu’on y pénètre par le pavillon d’angle du parc, on trouve d’abord l’exposition du musée ethnographique de Stockholm, fondé en 1872 par le Dr Hazélius. Elle se compose de groupes modelés par le sculpteur Sœderman, représentant des "cènes caractéristiques, et par suite les types et les costumes des habitants des diverses contrées du royaume. Voici, au centre, un groupe de sept personnages avec les costumes de la paroisse de Vingæker occidental (Sundermanie) : c’est une jeune fille entourée de ses parents, et qui vient de recevoir son cadeau de fiançailles. A droite, un autre groupe de personnages portant le costume des provinces de Mora et d’Orsa (Dalécarlie) représente un jour de foire au village de Mora. Du même côté, un second groupe représente des Lapons en cours de migration. C’est au pied d’une montagne que la scène se passe. La neige couvre la terre. Le père et la mère de famille sont dans des traîneaux attelés de rennes. A droite, la tente, qu’un jeune homme est en train de raccommoder. Sous la tente, divers personnages vaquent à leurs travaux : une jeune mère soigne son enfant ; une vieille femme prépare le café. Dans le lointain, un chasseur descend la pente escarpée de la montagne sur des patins à neige, en s’aidant d’un bâton ferré. De l’autre côté, se trouvent deux autres groupes : l’un représentant une Demande en mariage dans le Vermland, en pleine saison d’été ; l’autre est une scène dalécarlienne, composée de sept personnages, reproduction du Dernier Lit de la petite, tableau d’Amalia Lindegren.

L’Espagne a une très-belle exposition ethnographique. En quittant la salle Scandinave, on traverse un couloir dont le mur est couvert de fresques de Goya ; l’autre couloir est orné de photographies, de types et de costumes modernes des provinces espagnoles. Dans la salle même, l’Espagne a exposé les armes et les armures de ses rois, de ses princes et de ses héros. Sur un piédestal, au centre du carré, voici Charles-Quint. Tout autour est rangée l’admirable collection de l’Armeria real, comprenant les armures que l’on prétend avoir appartenu à Christophe Colomb, à Philippe III, à Alphonse d’Aragon-et à Ferdinand V. Les vitrines contiennent des casques historiques, parmi lesquels nous remarquons celui de Boabdil, dernier roi maure de Grenade, avec lequel périt en Espagne la puissance des Maures. Nous trouvons encore dans cette salle des meubles,'Mes poteries, des étoffes et des tapisseries flamandes qui datent de la domination espagnole.

Vient ensuite la Belgique, avec ses meubles sculptés et ses vieilles boiseries, ses tapisseries ; quelques beaux spécimens céramiques dont un plat de la manufacture d’Urbino et un vase hispano-mauresque à reflets métalliques ; des émaux de Limoges ; quelques pièces d’orfèvrerie et de serrurerie artistique ; quelques bronzes ; des tapisserie? de Flandre et de Bruxelles; des ornement!, sacerdotaux; des instruments de musique.

Après la Belgique, et sans autre transition, se succèdent l’Océanie,l’Amérique et l’Afrique en quelques-unes de ses parties. Nous ne saurions détailler cette exposition composée d'objets du plus haut intérêt ethnographique, puisqu’ils appartiennent ou ont appartenu exclusivement aux aborigènes. Ce sont surtout des armes et des idoles ; des ivoires et des pierres gravées de l’Amérique méridionale ; des poteries ; des terres cuites du Mexique ; des bijoux artistement travaillés de Bogota, du pays des Achantis; des sculptures de la Nouvelle-Zélande et des îles Salomon ; des instruments de musique, etc.

Nous arrivons ensuite au Japon, dont l’exposition ethnographique ne diffère pas très sensiblement de son exposition industrielle, sauf que cette dernière trahit la tendance de plus en plus marquée de ce pays vers la civilisation occidentale. La Chine non plus ne présente pas de différence sensible entre son exposition rétrospective et son exposition moderne. Nous avons pourtant à signaler quantité d'objets rapportés de la Chine, de la Corée, du Japon et de l’Inde par M. Emile Guimet, manufacturier, compositeur de musique et voyageur; des vases, des bronzes, des meubles, des émaux cloisonnés, des ivoires, etc., ainsi que les tableaux de M. Régamey, son compagnon de voyage dans l’extrême Orient. Plusieurs autres personnes ont participé à cette exposition de l’extrême Orient où tout est à voir, mais où, nous le répétons, peu de choses se distinguent des productions connues de ces contrées.

Signalons encore, dans la salle suivante, les spécimens curieux de l’art kmer, empruntés au musée cambodgien de Compiègne ; après quoi, nous passons à l’exposition égyptienne.

Cette exposition se divise en quatre sections : Égypte des khalifes, Égypte ancienne, Égypte moderne, Égypte équatoriale. On remarquera que Tordre chronologique n’est pas ici scrupuleusement respecté, autrement nous débuterions par l’Égypte ancienne. N’importe. Nous remarquons dans cette section, consacrée aux productions d’une sorte de moyen-âge égyptien, des fragments d’architecture, des monnaies, des poids de verre, des vases, des mosaïques, de vieille marqueterie. Dans la deuxième salle, nous sommes en plein dans l’antiquité. Sur les murailles, des peintures reproduisent diverses scènes de la vie antique en Égypte. Cela remonte à près de six mille ans et permet de juger approximativement du degré de civilisation auquel ce pays était déjà arrivé à cette époque. Au .centre delà salle se trouvent des statues, des bustes, des bijoux, de magnifiques scarabées, des ornements divers, idoles, papyrus, etc., extraits du musée de Boulaq dont Mariette-Bey, l’organisateur de cette salle, est le directeur. La troisième section est consacrée à l’Égypte moderne; nous y trouvons des costumes, des armes, des meubles, des étoffes, des tapis fabriqués dans les trois derniers siècles, ainsi que des armes, des outils et ustensiles divers. — Nous arrivons enfin à l’Égypte équatoriale, avec ses armes offensives et défensives, ses ornements bizarres, ses idoles, ses harnachements, ses étoffes, ses costumes, ses instruments de musique, ses objets religieux, ses ivoires, etc., etc.; toutes choses rapportées de voyages récents qui nous ont fourni les premières lumières véritables sur les mœurs, les usages et l’industrie de ces étranges et souvent féroces populations du centre de l’Afrique.

Nous ne pouvions que donner une nomenclature restreinte des innombrables objets exposés au Trocadéro ; et à la simple mention de tant de richesses accumulées, on reconnaîtra qu’il n’était guère possible de s’en tirer beaucoup mieux que nous n’avons fait. Rien ne s’est jamais vu, répétons-le, de plus complet en ce genre, bien qu’on se soit aisément aperçu de quelques lacunes inévitables; et ce ne sera pas sans regret que nous verrons nos collectionneurs remporter, c’est-à-dire disperser à nouveau tant de choses merveilleuses que nous ne reverrons peut - être plus.

La musique, elle aussi, avait sa part dans ce magnifique musée, et sa part considérable.

Les magnifiques et curieux instruments de musique exposés au Trocadéro, dans la galerie des Arts rétrospectifs, forment une collection d’un genre tout particulier et vraiment admirable qui vaut la peine qu’on s’y arrête un moment.

Depuis un certain nombre d’années, le goût des collections d’instruments de musique s’est singulièrement répandu, et non seulement les grands États de l’Europe ont. formé de superbes musées de ce genre ; mais de simples particuliers, des amateurs, ont pris goût à ces collections, et en ont réuni qui deviendront certainement célèbres et qui seront, par la suite, d’une grande utilité pour l’histoire si intéressante de la lutherie et de la facture instrumentale. Avant Clapisson, dont la belle réunion d’instruments a formé le noyau primitif du beau musée du Conservatoire de Paris, on n’entendait guère parler d’amateurs en ce genre. Pourtant j’ai vu, il y a une dizaine d’années, dans une toute petite ville de la Belgique, à Renaix, une très belle et nombreuse série d’instruments de toute sorte qu’un notaire mélomane, M. César Snoeck, avait su rassembler avec beaucoup d’intelligence ; elle est aujourd'hui bien plus nombreuse encore, et a acquis une grande valeur. Depuis ce temps on a formé à Vienne, au Soulh-Kensington-Muséum de Londres, et au Conservatoire de Bruxelles, des musées spéciaux très-importants et d’une grande richesse. Mais, comme je le disais, des particuliers se sont mis de la partie, en tous pays, et font, sur le marché européen, une concurrence terrible aux collectionneurs officiels, aux conservateurs de ces musées.

Nous citerons, entre autres, M. Alexandre Kraus, de Florence; M. Mahillon, facteuV à Bruxelles, qui, lui aussi, a exposé au Trocadéro; puis, en France, M. Tolbecque, dont la collection est une des plus importantes connues ; M. Escosura, M. Loup, M. Bonjour, et quelques autres.

L’exhibition instrumentale française du Trocadéro ne contient guère moins de cent cinquante pièces, toutes admirables par leur beauté, leur richesse, leur conservation, et de ce nombre quarante appartiennent à M. Tolbecque, qui est un violoncelliste fort distingué, membre de la Société des concerts du Conservatoire. Parmi ces dernières, l’une des plus précieuses est un merveilleux clavecin de Vincent Thibaut, daté de 1679 ; viennent ensuite quatre pochettes charmantes, une belle basse de* viole de Baker, un alto de Médard, deux jolies violes d’amour, un luth du XVIIe siècle, un superbe théorbe de Renault et Châtelain, puis des guitares, des sistres, des orgues, des flûtes, des flageolets, et enfin, comme curiosité rarissime, un clavecin replié de Marius, qui inventait le mécanisme du piano en France, tandis que Cristofori l’inventait en Italie et Schrœter en Allemagne.

Quelques spécimens extrêmement remarquables d'ancienne lutherie ont été exposés par MM. Gallay (une basse de viole incomparable), Chardon (une basse de viole de Gaspar da Salo), Depret (une basse de viole de Duiffoprugcar), Bonjour (plusieurs violons d’Amali, de Joseph Guarnerius, des altos de Rugger, de Bergonzi et de Guadagnini, des violoncelles de Stradivarius, de Bergonzi et de Rugger), de La Panouze (un violon de Guadagnini et un alto de Maggini), Garcin (un violon de Stradivarius et un de Pierre Guarnerius), etc.

Dans les riches vitrines de cette galerie, en ce qui concerne spécialement la musique, on rencontrait de précieux manuscrits autographes dus à des artistes immortels. Parmi les objets ainsi exposés par la famille Cherubini, par Mrae Viardot, par la direction des archives de l’Opéra, j’ai particulièrement remarqué la partition autographe du Don Juan de Mozart, celles de la Caravane de Grétry, à'Armide de Glück, de Zéphyre et Flore de Louis de Lully fils, de Tarare de Salieri, des Stirprises de l'Amour de Rameau. Il est curieux de comparer entre elles les écritures musicales de ces grands hommes, et de voir de quelle façon la main traduit leur pensée.
Mais ce n’est pas seulement au Trocadéro qu’on peut admirer les manifestations musicales de l’Exposition. Le Champ de Mars est singulièrement intéressant sous ce rapport, et, pour qm veut bien voir, offre beaucoup à apprendre. Le lecteur nous saura gré d’y revenir, car certains détails se rapportent au sujet qui nous occupe.
Sans parler de la facture instrumentale, toujours extrêmement remarquable, la musique se manifeste simultanément dans les classes 6 et 7 (Enseignement élémentaire et secondaire), et dans la classe 13 du groupe 2, qui lui est spécialement affectée. Après avoir contemplé, dans la section italienne, les superbes éditions de la maison Ricordi, de Müan, depuis longtemps passée maîtresse, et celles de ses deux dignes rivales de la même ville, les maisons Lucca et Sonzogno, j’ai voulu examiner les produits de nos éditeurs français, de ceux qui, dans ces dernières années, ont fait d’intelligents et heureux efforts pour nous mettre en état de lutter efficacement avec les étrangers. Sous ce rapport, on peut dire que trois d’entre eux, MM. Lemoine, Leduc et Heugel, se distinguent d’une façon particulière et sont parvenus au premier rang.

L’exposition de la maison Heugel est surtout remarquable à beaucoup d’égards, et par son ensemble et par sa variété. Il faut tout d’abord signaler, en ce qui la concerne, une nouveauté ingénieuse et d’une incontestable utilité; je veux parler de l’édition géante, c’est bien le mot, des tableaux de lecture musicale d’Édouard Batiste. Ces tableaux qui s’appliquent à toutes les méthodes, sont gravés sur bois et tirés typographiquement sur papier parcheminé, à l’instar des grandes cartes géographiques ; ils ne mesurent pas moins de 2 mètres de haut sur 1 mètre 50 de large, et les notes qui les couvrent ont de 6 à 8 centimètres de hauteur. Par leurs dimensions fabuleuses, ils sont destinés à être placés dans les grandes classes des lycées, écoles et orphéons, de façon à pouvoir être lus par plus de cent élèves à la fois. C’est là une innovation vraiment heureuse.

La même maison, qui est propriétaire de toutes les méthodes du Conservatoire, expose la plus admirable série d’ouvrages d’enseignement qui se puisse réunir, et dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici la nomenclature trop importante. A côté des ouvrages théoriques se placent les publications techniques, que nous devons également nous contenter de signaler en passant.

Enfin viennent les grandes et nobles collections de chefs - d’œuvre parmi lesquelles on trouve Y École classique concertante, de Haydn, Mozart et Beethoven; les Gloires de l'Italie, de M. Gevaert, et les Maîtres italiens, de M. Alary; Y École classique du piano, de M. Marmontel; les Transcriptions variées des mélodies célèbres de Schubert et de Mendelssohn, de M. Gustave Lange ; les superbes Transcriptions concertantes, d’Amédée Méreaux...

A toutes ces importantes publications, qui forment un ensemble unique et imposant en ce qui concerne l’enseignement musical à tous ses degrés, il faut joindre un précieux recueil de manuscrits autographes des meilleurs pianistes-compositeurs, qui, publié sous le titre du Pianiste lecteur, est destiné à familiariser les élèves avec la lecture de la musique manuscrite.

La maison Heugel complète son exposition générale par une exposition d’un caractère particulier, et qui n’est pas la moins curieuse. Je veux parler de tout le matériel mis par les éditeurs à la disposition des directeurs de théâtres français et étrangers, relativement aux ouvrages dramatiques publiés par eux : Hamlet, Mignon, Psyché, de M. Ambroise Thomas ; la Perle du Brésil, de Félicien David, etc. Ce matériel mérite d’être cité en détail, car il comprend : partition à grand orchestre ; parties séparées pour l’orchestre; musique de scène; partition de chant et piano, pour l’étude des rôles, avec triple texte français, italien et allemand; parties de chœurs, dans les trois langues; mise en scène française complète; mise en scène du ballet appliquée à la partition piano-solo, pour l’étude de la danse ; enfin, dessins des costumes et des décors ; le tout publié avec le plus grand soin et le plus grand goût.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878