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Exposition Ouvrière



Un certain nombre d’ouvriers, auxquels leurs faibles ressources ne permettaient pas de faire les frais d’une vitrine à l’Exposition universelle, mais qui étaient désireux cependant de soumettre à l’appréciation du public cosmopolite qui se pressait à Paris leurs inventions ou leurs travaux, se sont associés et ont créé, avenue de Labourdonnaye, une exposition spéciale réservée aux ouvriers, et dont le modeste prix d’entrée était de 25 centimes.

M. le ministre du commerce, qui a tenu à présider l’ouverture de cette exposition, a ouvert la séance par le discours suivant, chaleureusement applaudi :
« Messieurs,

« Vous avez bien voulu m’inviter à ouvrir votre exposition.

« Le ministre d’une République qui honore le travail dans ses représentants et dans ses manifestations ne pouvait faire à vos ouvertures qu’un accueil sympathique et empressé.

« Il avait vivement regretté de ne pas voir figurer vos produits dans les galeries d’une enceinte voisine, que nous nous étions appliqués à rendre accessibles à tous, pour bien constater une fois de plus que, dans notre société moderne, il n’y a pas de classes, mais seulement des citoyens avec des droits égaux, unis par les liens étroits de la solidarité et de l’amour de la patrie.

« Mais, puisque les prescriptions du règlement général n’ont pu se concilier avec votre désir de grouper des produits divers en une exposition collective, je suis heureux de voir que vos efforts personnels, l’assistance des conseils électifs du département de la Seine, qui sera, je l’espère, bientôt complétée par un témoignage de sympathie des Chambres, vous aient permis de réaliser cette exposition, qui sera pour les nombreux visiteurs affluant sur Paris un nouveau sujet d’étude et d’attraction.

« Le travail, considéré dans les sociétés anciennes comme un signe de servitude et d’abaissement, est devenu dans nos sociétés modernes le titre le plus solide, le plus indiscutable, à l’estime, au respect de tous, et le moyen le plus efficace de servir son pays et d’arriver à la gloire.

« Qui oubliera jamais le nom de Jacquart, ce modeste ouvrier, dont la découverte a fait le tour du monde et dont le nom restera à jamais illustre ; et celui de Stephenson, ouvrier comme Jacquart, créateur de cette machine merveilleuse qui supprime les distances et donne au commerce un immense essor?

« Ces hommes de génie et tant d’autres que je pourrais citer ne doivent-ils pas être classés au nombre des bienfaiteurs de l’humanité?

« Ce sont ces vocations, cette direction de toutes les intelligences, de toutes les aptitudes vers les efforts utiles, cette passion des arts de la paix que les expositions tendent à entretenir, à exalter, et c’est pour cela que le gouvernement s’attache à les encourager chaque fois qu’elles se produisent avec un caractère sérieux.

« J’ai la confiance que cette exposition que nous allons visiter ensemble viendra en aide à ce grand mouvement, à ce souffle civilisateur, et lui apportera de nouvelles conditions de durée et de succès.

« Tous, nous avons à cœur d’asseoir la République sur des bases inébranlables. Tous, nous voulons une République puissante, bienfaisante, féconde, respectée.

« Prenons pour devise ces trois mots écrits au frontispice de nos expositions : Paix, travail, émulation. Faisons prévaloir par nos exemples les principes qu’ils formulent, et nous aurons agi en bons citoyens, nous aurons bien mérité de notre chère France et de l’humanité. »

Il y avait certainement dans ce petit local des choses fort curieuses et fort bien trouvées.

Nous allons citer au hasard.

Mentionnons une invention que nous voudrions voir admettre dans les écoles et dans les familles.

C’est une carte des chemins de fer, intitulée : France-Railway; les voies ferrées sont tracées au complet; une petite locomotive mobile est adaptée à la carte, l’enfant conduit lui-même cette locomotive à la destination qu’on lui indique.

C’est simple, intelligent et pratique.

Voici maintenant une machine de sauvetage contre l’incendie, c’est une voiture en forme de diligence, munie d’un appareil qui peut s’élever jusqu’à la hauteur d’un sixième étage. Un pont correspondant à chaque étage s’abaisse à mesure que l’appareil s’élève et facilite ainsi le sauvetage.

Nous allions oublier de parler d’une curieuse urne électorale qui servait d’ailleurs à la perception des entrées à la porte de celte exposition. Un coup de sonnette retentit à l’entrée de chaque bulletin et ouvre en même temps une soupape qui permet au bulletin de tomber dans l’urne. Le bulletin peut donc, si on soupçonne la moindre fraude, être vérifié avant qu’il se soit confondu avec les autres.

M. Debruge a inventé un biberon à clapet, dans le genre de celui dont nous avons déjà parlé; il a pour objet d’empêcher le lait de redescendre en obligeant l’enfant à une aspiration fatigante.

Dans la céramique, nous remarquons un portrait de Marie de Médicis, d’après Rubens, qui est un véritable chef-d’œuvre; ainsi que de ravissants cache-pots ; l’auteur est M1,e Me-non, une jeune et intelligente institutrice, qui vient d’ouvrir un cours professionnel à Levallois-Perret.

L’apprêt Boudin rend ininflammables toutes les matières inflammables.

Nous avons assisté à plusieurs expériences absolument concluantes.

L’inventeur, enfermé dans un réduit en bois fermé de rideaux, mettait le feu au tissu ; il se produisait une lueur aussitôt éteinte, et l’étoffe ne conservait même aucune trace du contact de la flamme.

Un artiste peintre, M. Ed. Guillot, muet par parenthèse, a inventé un pliant avec panneau mobile, à l’usage des peintres paysagistes, des géomètres, des touristes, etc.
Grâce à la mobilité de ses ressorts, le pliant se métamorphose successivement en chevalet, en table de travail, en table à manger, en chaise de repos.

A son état normal, il présente un très petit volume ; il n’est donc pas embarrassant, et à cette qualité il joint celle d’être très léger.

M. E. Straswecq a construit une ravissante, petite machine à vapeur, de la force d’un demi-cheval, et qui, par conséquent, peut parfaitement faire marcher une machine à coudre.

C’est un chef-d’œuvre d’exécution et do patience.

M. Corréard expose un comptoir très curieux, à l’usage des débits de boissons ; il se compose de trois appareils, deux de côté et un de milieu.

» Les appareils de droite et de gauche versent chacun trois liquides différents et séparément, bien entendu; l’appareil supprime l’emploi du bras et des bouteilles qui encombrent toujours les comptoirs et les rendent d’un entretien si difficile.

L’appareil du milieu , lui, contient six liquides différents, y compris le jet d’eau et l’eau à la glace.

La médecine et l’hygiène étaient représentées à l’exposition ouvrière. Nous citerons entre autres la pommade pour les cors aux pieds, de M. Gervat.

Dans la classe de la chaussure, on remarquait une invention de M. Rey : Les talons métalliques imperméables.

Cette invention doit être aussi utile au point de vue de l’hygiène qu’au point de vue de l’économie.

Les ouvriers en cannes et en parapluies ont exposé de véritables objets d’art ; nous avons remarqué entre autres une pomme de parapluie qui est un véritable bijou.

Cette pomme est du plus pur bois d’ébène sculpté à la main ; c’est de la véritable sculpture sur bois, ce n’est pas un de ces sujets parfois bien réussis que le tourneur parvient à, exécuter avec la machine-outil.

Le sujet est simple : trois cigognes droites sur leurs longues pattes à trois griffes, le long bec recourbé appuyé sur le ventre, les ailes croisées et réunies au-dessus de la tête, supportent une énorme touffe de fleurs sous le poids de laquelle elles semblent plier. Telle est l’idée : elle est gracieuse, charmante, toute faite de fraîcheur et de poésie.
Quant à l’exécution, elle est irréprochable ; les cigognes vivent, les fleurs respirent, on croit voir la brise passer au travers de la touffe en remuant les-feuilles.
C’est sculpté avec une exactitude scrupuleuse, et avec une étonnante légèreté de main, qui fait le plus grand honneur à l’artiste.

C’est merveilleux à voir. L’auteur de ce bijou est M. Jeunet.

Dans une autre salle, nous avons vu un appareil pour fabriquer les pastilles, les pastilles de sucre, dites à la goutte, l’inventeur, M. Donnet, de Bourg-la-Reine, a eu raison de prendre un brevet.

Cet appareil fabrique en même temps les pastilles blanches et les pastilles rouges; la chaudière est divisée en deux parties; de chaque côté, il y a de la couleur ; un conduit en caoutchouc, plein d’eau froide, fait trois fois le tour de la machine pour refroidir les produits; bientôt les pastilles tombent toutes prêtes dans le récepteur et l’air se charge de sécher le caoutchouc.

Que citerons-nous encore ? Les beaux fruits imités de M,le Mathilde Michel ; la glace, cadre ébène et ivoire, de M. Zin Kernagel ; les assiettes de M. Dapoigny, la conversation, genre Sèvres, et le printemps, assiette pâte tendre, genre vieux Sèvres, qui étaient excessivement regardées.

Notons enfin une invention qui ne nous paraît pas devoir entrer jamais dans la pratique, c’est le vélocipède à quatre cavaliers de M. Markowski, quelque chose comme un vélocipède de famille. D’abord, il doit coûter fort cher; puis il faudrait une remise pour le loger ; enfin il doit être assez embarrassant quand on fait par exemple une partie de campagne. On ne peut pas l’emporter dans ses bras. Il faut le mettre en garde ou bien le traîner quand même avec soi. Alors, ce n’est plus un vélocipède, c’est un boulet.

En somme, on le voit, cette exposition était fort intéressante. Nous avons été frappés du goût, de l’inspiration qu’elle nous a révélés de la part des exposants. Les limites
de l’art industriel ont été tout à fait dépassées et plusieurs exposants ont atteint à l’art même.

L’Etat n’a certainement pas assez encouragé cette œuvre; elle témoignait, en effet, d’une initiative sans précédent jusqu’alors, et dont nous ne saurions trop féliciter la collectivité à laquelle nous avons dû l’exposition ouvrière, ce complément nécessaire de l’Exposition universelle.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878