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Fleurs Artificielles, Jouets, Eventails



LES FLEURS ARTIFICIELLES.

Les fleurs artificielles ont une telle importance au point de vue de l’habillement de la femme qu’on nous permettra d’aller visiter de suite le compartiment trop restreint qui leur a été accordé.

Une mention tout d’abord à M,le Madeleine Giraudeau :
Parmi les curiosités des expositions particulières qu’on rencontre çà et là dans l’Exposition, il en est une, dans la salle des fleurs artificielles, qui a un caractère vraiment charmant. L’exposant est une villageoise, et les objets qu’elle expose sont des fleurs artificielles fort bien exécutées par les procédés les plus élémentaires.

En résumé, Mlle Madeleine Giraudeau, du village de Chinault, près d’Issoudun, expose des fleurs en plumes de canards, fabriquées avec une simple paire de ciseaux.
Elle a été guidée par son génie naturel dans l’exécution de ce travail. Les outils et moyens employés pour la fabrication des fleurs artificielles lui sont complètement inconnus.

Nous avons tenu à noter tout d’abord cette singularité. Parcourons maintenant le compartiment des fleurs artificielles.

Nous avons vu, en passant dans la galerie du Travail, divers procédés de fabrication des fleurs artificielles. Les procédés sont extrêmement remarquables ; la fabrication d’art est arrivée à des résultats extraordinaires, touchant à la limite de la perfection même. Les ouvrières qui, avec du papier, de la mousseline, des étoffes diverses et delà cire, arrivent à reproduire la nature avec une si grande fidélité, ne sont pas seulement des artistes, mais de savantes botanistes, quant à l’observation au moins.

C’est à se demander si les abeilles et les papillons ne seraient pas en danger de s’y tromper. L’imitation du reste ne s’arrête pas aux fleurs, mais s’attaque avec un égal succès aux fruits et même aux légumes.

L’exposition de ce jardin fleuriste, verger et potager à la fois, était située à l’angle gauche de la deuxième galerie de la section française, après la galerie des machines. Elle n’avait pas une grande étendue et l’espace y manquait pour la foule des visiteurs et des visiteuses.

Nous parlions tout à l’heure des études que trahit évidemment cette parfaite imitation de la nature dans ce qu’elle a de plus charmant. En voici un exemple frappant : pour un profane, une couronne de mariée diffère peu d’une autre, si ce n’est par le prix et par la plus ou moins grande quantité de Heurs d’oranger qui la composent. Ici nous constatons aisément que ces couronnes sont laites de six espèces différentes de fleurs d’oranger : celles de l’oranger de Gênes, de l’oranger changeant, de l’oranger de Nice aux feuilles et aux fleurs si mignonnes, de l’oranger sanglant dont les pétales sont veinés de rouge, de l’oranger noble et de l’oranger multiflore aux grappes abondantes. La même vitrine contient des fleurs de limonier et d’autres espèces du genre citrus non moins scrupuleusement étudiées ; puis des dracænas, des bégonias et autres fleurs délicates d’une exécution tout aussi fidèle.

La vitrine de M. Baulant est ornée de plantes grimpantes, cissus (vignes vierges), dioscorées et philodendrons, au milieu desquelles nous remarquons un magnifique bouquet delilas de Perse, un autre bouquet de roses trémières, une tige de magnolia, une corbeille de gardénias, un choix de fruits posés sur un lit de feuilles de vignes; des bouquets de roses Maréchal Niel, de narcisses, de lis, de violettes de Parme, de tulipes, d’œillets, etc., ressortant en vigueur sur un fond de feuillage varié de ficus, d’alocasia metallica et de fougères. Citons encore les fleurs veloutées du cactus rouge, une jardinière remplie de lilas blanc et de chèvrefeuille, une corbeille-suspension remplie de lis, de roses-pompon de nuances tendres et de myosotis ; quelques roses Jacqueminot, des abricots mûrs aux couleurs dorées reposant sur un lit de feuilles de fougère, etc.

Ces fleurs, ces fruits, ces feuillages ont une apparence de réalité qui prête étrangement à l’illusion ; mais, en outre, l’arrangement a été soigné de main d’artiste. Comme exemple de style décoratif, nous signalerons un vase de chrysanthèmes variés sous une tonnelle de branches de pommier en fleurs et de guirlandes de chèvrefeuille ; mentionnons aussi un énorme bouquet de lilas blanc dont les tiges sont serrées dans les plis d;’une écharpe tricolore.

Admirons les vitrines, où sont amoncelées toute sorte de fleurs d'été, de MM. Patay-Marchais et autres. Voici des glaïeuls et des rosiers en pots, avec bordures de lycopodes ; une jardinière en faïence bourrée de renoncules, de lis et de fleurs d’amandier; une couronne d’asters blancs et violets ; des pavots doubles, avec leurs diaphanes pétales écarlates et leurs boutons cotonneux ; des tulipes aux couleurs éclatantes et variées, inclinées sur leurs tiges vert tendre trop grêles; dos glaïeuls, des fuchsias blancs, rouges, violets, bicolores et panachés ; des mimosas aux feuilles lancéolées, aux fleurs d’or ; enfin une immense variété de roses d’un éclat et d’une fraîcheur que la nature elle-même aurait peine à surpasser. Voici des fleurs des champs et des prés, des bluets, des marguerites, des boutons d’or, etc.; puis des fraisiers en fleurs et en fruits. Une magnifique collection de fruits se trouve aussi à l’entrée de cette salle : reines-claudes et prunes diverses, abricots, raisins, cerises, groseilles,orangers, noix; et aussi des graines et des herbes séchées, glacées, dorées ; les uns servant à la parure d’hiver des tables, les autres à la parure des coiffures de dames en toute saison.

Il faut aussi admirer les prodiges décoratifs de certains industriels. Il y a des écrans revêtus de dessins composés avec des plumes multicolores d’oiseaux des îles, aras, cacatoès, etc., écrans qui sont de véritables merveilles de patience et de goût ; un autre a exposé des fleurs faites d’ailes de papillons.

A la vitrine de M1Ie Anaïs Pernet, on remarquait, entre autres jolies choses, notamment un splendide bouquet de myosotis et de mimosas acheté par Mme la maréchale de Mac-Mahon; une branche de marronnier d’Inde et un petit bouquet de marguerites et de cheveux de la Vierge ont aussi trouvé un acquéreur de marque dans le muséum de Zurich. Signalons encore un tablier formé de guirlandes d’azalées et un autre de guirlandes de feuilles et de fleurs d’acacia rose, pour garniture de robes de bal ; une jardinière remplie de bouquets composés avec un goût exquis des fleurs les plus diverses, etc.

Pour compléter ce compte rendu, disons nettement que l’admiration des visiteurs a été absolument absorbée par le splendide bouquet de lilas de M. Baillant et l’énorme et éblouissant bouquet de roses de Mme de Soubeyran.

Le bouquet de Mme Soubeyran était quelque chose comme un feu d’artifice de roses.

Quant au bouquet de lilas de M. Baulant, on ne pouvait pas le regarder sans se figurer qu’on le respirait.

Il nous est impossible, à notre grand regret, d’entrer dans le détail de toutes les vitrines ; nous mentionnerons cependant, pour ne pas faillir à notre mission de juge impartial, les remarquables fleurs de la maison Baptiste, de la maison Cailloux ; de la maison Chandelet ; de la maison Dupont Delafosse (ancienne maison Javey et Cie); de la maison Lachanal ; les fleurs si admirablement réussies de Mme Lardé, une des premières artistes en fleurs de Paris ; les fruits artificiels de M. Nenot ; les fleurs et les arbustes et plantes de M. Pommeret; enfin les fleurs en émail de M. Suchet.


LES JOUETS.

Nous venons de parler des fleurs qui font le bonheur des yeux et la joie du cœur, même quand elles sont artificielles; comme nous n’avons pas à suivre la méthode obligée aux « guides de l’Exposition, » nos lectrices nous permettront de délaisser pendant quelques pages seulement les « classes sérieuses, » pour leur faire visiter une exposition qui les charmera puisqu’elle charme les enfants.

En effet, qu’est-ce que les femmes aiment le plus après les fleurs, avant même les fleurs, si ce ne sont les bébés?

Papas et mamans, veuillez me suivre au milieu de cette exposition, fantastique, fantasmagorique, féerique, et écoutez la spirituelle relation qu’en a fait, dans le Rappel, M. Ernest d’Hervilly :
« Messieurs et mesdames, les marmots, nos chers petits contemporains, sont décidément des gens bien heureux. J’envie leur sort. Le plus grand poète du siècle est leur humble esclave, et, pour venir en aide à ceux qui pratiquent à leur intention, avec Victor Hugo, l’art d’être grand-père, père et oncle, les bimbelotiers des cinq parties du monde trouvent,et perfectionnent des jouets dont l’invention et l’élégance seront difficilement surpassées dans les âges futurs.

« La section des joujoux à l’Exposition de 1878 contient en effet de quoi satisfaire les membres les plus capricieux de la bambinerie internationale.

«On y trouve tout ce qui peut se désirer dans les rêves du berceau, depuis les billes pour jouer à la fossette jusqu’au navire cuirassé à éperon, à l’usage des garçonnets; depuis l’antique poupée à ressort en sapin jusqu’à l’ameublement complet en palissandre d’une poupée de high-life, à l’usage des fillettes.

« La fabrication des jouets est une branche toujours verdoyante de l’industrie humaine, car si, comme dit Juvénal, on doit un grand respect à l’enfance, on lui doit aussi, ajouterons-nous, de quoi l’amuser beaucoup. Or, le globe terrestre ne cesse d’être égayé, à chaque instant, par de nouvelles et innombrables ribambelles de mioches qui exigent des joujoux, encore des joujoux, toujours des joujoux.

« De là l’état plus que jamais florissant de la bimbeloterie, cet important commerce dont presque tous les corps de métiers sont les collaborateurs.

« Examinons maintenant ces produits, en regrettant de ne plus être à l’âge où nous aurions pris à cette revue un plaisir sans nuage.

« Après la France, c’est-à-dire après Paris, qui pouvait s’intituler : « Fournisseur de S. M. le Jour de l’An dans tous les coins du monde », le pays qui fabrique et exporte le plus de jouets est l’Allemagne du Nord ; mais, cette année, l’Allemagne du Nord n’a envoyé que des tableaux à l’Exposition universelle. Nous ne pouvons donc juger si ses soldats de plomb sont en voie de progrès, et si sa cavalerie de bois, qui manœuvrait jadis, quand nous étions petit, d’une façon si saccadée aux sons d’un invisible orchestre composé d’un fil d’archal que grattaient les pointes d’un cure-dent à manivelle, a perdu enfin un peu de sa raideur toute germanique.

« L’Allemagne du Nord n’a pas envoyé de joujoux à l’Exposition de Paris, et pas mal d’autres pays n’ont pas cru devoir non plus nous montrer des échantillons de leur bimbeloterie nationale. L'Angleterre, les Etats-Unis, la Russie, l’Autriche, le Japon exposent des jouets que nous apprécierons tout à l’heure. Ils ont leur prix et leur originalité.

« La Chine, bien qu’elle confectionne, plutôt pour l’épouvante, semble-t-il, que pour la joie de ses millions d’enfants , des quantités prodigieuses de jouets étranges et menaçants, s’est tenue sur la réserve, tout comme la Suisse, dont l’abstention a de quoi étonner pourtant. Car, pour les ménages et les ménageries de sapin, la Suisse jouit d’une réputation méritée. Elle n’expose toutefois que des chalets en bois découpé, et des ours pensifs qui sont de délicates œuvres d’art, et ne conviennent pas du tout à l’enfance.

« Arrivons donc à la grande pourvoyeuse de bébés, à la France et à son exposition de joujoux, qui est véritablement merveilleuse.

« Toutes les choses de la vie sont là, en réductions d’une grâce et d’un goût exquis, si bien qu’en regardant les vitrines qui les contiennent, on croit apercevoir l’humanité tout entière, vue par le gros bout de la lorgnette.

« Voici des automates à rendre Vaucanson jaloux dans sa sépulture. Ici, c’est un éléphant aux oreilles et à la trompe mobiles qui s’avance lourdement, chargé d’un double bât où sont assis des militaires caressant leur moustache avec un air vainqueur, des bonnes apaisant des enfants qui gesticulent, des bourgeois roulant des yeux étonnés. Là, c’est un concert de singes virtuoses, armés d’instruments dont les sons leur font tant de plaisir qu’ils grimacent en montrant leurs crocs blancs enchâssés dans des gencives rouges. Puis, voici une scène de toits, la nuit. Des chats se promènent sur les tuiles, les tuyaux des cheminées tournent ; un étudiant chante à la fenêtre d’une mansarde, dans l’intention de plaire à une jeune dame vers laquelle pourtant grimpe, la guitare au dos, le long d’une corde à nœuds, un Madrilène en costume. Le vacarme que les chats, le vent et les amoureux produisent, a réveillé un honnête vieillard qui passe sa tête par l’ouverture de la tabatière de son grenier, et jette partout des regards vindicatifs.

« Puis, c’est une gracieuse troupe de sirènes, des poupées en costume de bain, qui nagent avec régularité, bien qu’un diable hideux tire sa coupe à leurs côtés.

« Maintenant, examinons avec respect ces temples minuscules consacrés à l’art, — comédies, opéras, drames, — tous si beaux, tous si imposants avec leur architecture dorée et leur rideau de pourpre, qu’on n’oserait vraiment pas leur porter une pièce, même en un acte. Il y a un Odéon fastueux et, tout l’indique, accessible seulement aux jeunes, qui m’a rendu rêveur.

« Mais parcourons ces riches salons. Dans celui-ci, de délicieuses créatures prennent te thé, entre femmes. « Un soupçon de crème, ma chère! » dit l’une, et l’autre s’exclame, en relevant sa traîne énorme : « Oh ! assez ! vous allez me noyer! » — Dans cet autre, on fait de la musique : un officier, un peu joufflu peut-être, se tient près d’un piano et tourne galamment les feuillets d’un ravissant morceau du compositeur à la mode, intitulé sans doute : Peau de lapin! ou Cœur d'artichaut ! Les assistants, qui ont tous les yeux bleus et les cheveux bouclés avec furie, se pâment sur les fauteuils et canapés, et crèvent leurs gants lilliputiens à force de bravos.

« Mais où le luxe effréné des poupées se révèle le mieux, c’est dans l’ameublement de leurs boudoirs et chambres à coucher. J’ai jeté un coup d’œil très-discret dans ces dernières, et j’ai été ébloui! Les tapissiers ont dit là leur dernier mot. Mais que je plains les maris de ces poupées! Ils doivent avoir de rudes échéances !

« Je préfère à ces poupées si pompeusement attifées, ces bons gros bébés articulés (et articulant) en chemise, et ces sveltes demoiselles en chemise également, dont la peau est d’un rose si éclatant. Les trousseaux de celles-ci et les layettes de ceux-là que voici, bien en ordre, avec leurs douzaines de pièces entourées d’une faveur rouge ou bleue, sont excellents pour faire répéter aux fillettes leur rôle futur de petites mamans.

« C’est dans la section autrichienne que nous retrouvons la chère poupée à ressort en sapin, à un sol, de notre lointaine enfance ! la chère poupée au chignon noir immuable, en dépit des variations de la mode, à la taille faite au tour, — c’est le cas de le dire, — aux jambes minces que terminent deux pieds chaussés de souliers noirs sans talons.

« La vitrine d’un grand fabricant de joujoux en bois du Tyrol contient tout ce que nous avons vainement cherché dans les vitrines françaises : les poupées, les pantins, les animaux domestiques ou féroces, les voitures, les acrobates, les soldats, les singes musiciens, tous en bois blanc, ou peint de couleurs vives, qui réjouissent l’œil des petits. Chacun de ces objets ne coûte que quelques sous.

« En Russie, même trouvaille. J’y ai vu avec délices trois étalages de bonshommes grotesques et d’animaux chimériques, taillés dans le bois du tilleul ou du tremble par le paysan, l’hiver. Ces jouets comiques, qui se fabriquent près de Moscou et dans les gouvernements du nord de la Russie, principalement, se vendent à un bas prix extraordinaire. Je citerai, dans leur nombre, un jouet analogue à celui qui se compose, en France, de deux forgerons frappant alternativement sur une enclume. Au lieu de deux forgerons, le jouet russe montre deux bûcherons, et l’un de ces bûcherons est un ours. Dans cet humble objet, le pays des sombres forêts où l’homme et l’animal se disputent les produits de la terre avare, m’est apparu soudain tout entier.

« Les jouets qu’expose l’Angleterre sont surtout des applications de la science à l’amusement et à l’instruction des enfants. L’électricité y joue un grand rôle. Les États-Unis ont une spécialité de jouets mécaniques, en fer-blanc peint, qui rivalisent avec les productions françaises de même nature. Mais s’il leur manque le charme, ce qui ne leur manque pas, par exemple, c’est l’humour. Les fabricants s’appliquent, dirait-on, à obtenir surtout des effets excentriques, et ils y arrivent avec assez de bonheur.

« Nous terminerons par un éloge des produits du Japon, cette revue des joujoux internationaux. Le jouet japonais, à de rares exceptions près, est toujours à très-bon marché et remarquable entre tous, par l’ingéniosité dans la simplicité. Par exemple, voici une mère et son poupon qu’elle tient sur ses genoux. Vous tirez un fil et l’enfant vient en rampant prendre avidement le sein maternel. C’est fait avec rien : un peu de papier en pâte, un bout d’étoffe, des fragments de bambou.

« Puis ce sont des oiseaux, des quadrupèdes, aux plumage et pelage en soie, d’une vérité exquise de couleur et de mouvement; puis des boîtes contenant des insectes et des tortues qui s’agitent comme s’ils étaient vivants; puis des services à thé microscopiques ; puis les mignons ustensiles de la sommaire cuisine japonaise, fourneau compris, qui vont de pair, — à bon marché, ne l’oublions pas, — avec ce que les fabriques de France et d’Allemagne produisent de mieux, mais à un prix assez élevé. Enfin, des bébés de toute taille nous sourient finement de loin dans les vitrines japonaises. Rappelons, à ce sujet, que le bébé, si à la mode à présent en France, est une création du Japon importée en Europe par les Anglais.

« On l’a perfectionné, on l’a fait incassable, on l’a coiffé autrement, on a remplacé sa chair de carton de mûrier par une chair de cire, de mousseline peinte, de toile stéarinée, de gomme durcie, etc., mais le bébé n’en reste pas moins un jouet tout oriental, qui s’embellit sur ses lauriers, après avoir conquis l’occident enfantin. Car, dans la lutte pour l’existence, comme dirait un anthropologiste, il a pris une telle intensité, qu’il a fait presque complètement disparaître la trace des poupards du vieux monde, ces poupards d’autrefois, en papier gris mâché, sans jambes et sans bras, inévitablement dotés d’yeux bleus étonnés sous des sourcils en accents circonflexes, d’une bouche en cœur, de bandeaux plats noirs et de si peu de nez que ce n’est pas la peine d’en parler.

« Les bébés de la section japonaise, aux traits d’une finesse rare, aux beaux cheveux soyeux, aux costumes magnifiques, prouvent que leurs premiers créateurs ont été égalés, mais non surpassés encore par ceux qui les ont imités. »

Le lecteur nous saura gré d’avoir placé sous ses yeux cet article si complet, si spirituel, et qui fait en quelque sorte une histoire du joujou.

M. André Treille, dans la France, a étudié à son tour les curiosités de cette classe où nos enfants nous ont contraints de passer des heures entières.

Voici d’abord le chemin de fer, le vrai chemin de fer :
« Pendant que nous en sommes encore à réclamer de nos grandes Compagnies de chemins de fer des améliorations dans leur matériel, et des perfectionnements que connaissent Américains, Belges, Autrichiens, et que nous autres, Français, nous ne connaissons que pour en voir la réalisation dans les sections étrangères, M. Caron construit des trains entiers de chemins de fer; et la locomotive, et le tender, et les wagons de tout genre, lesquels, grâce à un ingénieux mécanisme d’horlogerie, marchent tout seuls. Je crois même, en vérité, voir des voyageurs aux fenêtres. Les jouets de cette sorte ont un grand succès auprès de l’enfance, surtout ceux qui lui semblent animés par quelque âme.mystérieuse. L’enfant aime particulièrement la reproduction de ce qui le frappe*. Combien de fois son imagination n’a-t-elle pas été mise en éveil par la vue d’un train filant sur les rails à toute vapeur! Eh bien, grâce au train-miniature doué par M. Caron de la marche mécanique, voilà l’enfant passé mécanicien, conducteur. Pour un peu, le voilà aussi passé conducteur de tramway, si on lui fait cadeau de ce joli tramway qui se voit dans la même vitrine et qui est de la plus exacte vérité; la forme de la voiture, l’attelage, les voyageurs, le cocher, le conducteur, c’est cela, absolument cela ; on pourrait croire, mes enfants, que quelque habile magicien des contes bleus a touché de sa baguette un vrai tramway de la compagnie et qu’il l’a du coup rapetissé de façon à le faire entrer sous verre. »

Passons à la question des armes :
« Deux vitrines font face l’une à l’autre, dit notre confrère ; ici les fusils de M. Andreux, là les poupées de M. Jumeau ; l’une pour le sexe fort, l’autre pour le sexe faible, « Le premier ne s’est pas seulement, dans la galerie des jouets, borné à cette spécialité. Il aime les travaux de la guerre ; il aime également ceux de la paix. Pistolets, canons, batteries, sabres, épées, arbalètes... voici la guerre ! Voitures, brouettes, tonneaux d’arrosage, instruments de culture, outils de jardinage... voici la paix. L’inventeur semble avoir pensé à l’aphorisme célèbre : « Si vis pacem, para bellum. » « Si tu veux la paix, sois prêt à la guerre. »

« J’estime qu’en instruisant l’enfant, de bonne heure, au maniement des armes, c’est le moyen d’en faire un bon soldat en cas de guerre, et en lui mettant de bonne heure entre les mains des instruments de culture, c’est le moyen d’en faire un utile citoyen en temps de paix. Les premières impressions sont les plus fortes eh les plus durables. Il faut donc que l’enfant s’instruise en s’amusant ; il faut que le jeu rentre dans le système général de l’éducation : éducation toute nouvelle, née des récents malheurs de la patrie. Inventer pour l’enfance des jouets qui l’instruisent est œuvre difficile, et ceux-là qui s’y consacrent sont de vrais patriotes, éclairés autant que dévoués.

« Turenne, à cinq ans, dormait sur un canon ; Davoust passa ses premières années à faire combattre des soldats de plomb. De tout temps le goût des armes fut celui des enfants; c’est que le sentiment belliqueux naît du sentiment de la légitime défense. Cependant, la France, dont les fils aiment l’odeur de la poudre et l’éclat de l’acier, a pris, jusqu’en 1865, en Allemagne et en Belgique, les armes-jouets dont elle avait besoin pour les plus petits des siens. L’Allemagne, la Belgique, fabriquaient alors beaucoup, mais mal ; l’invention du jouet-enseignement nous a arrachés à ce vasselage, où nous ne trouvions aucun profit d’aucune sorte.

« Quand je pense aux joujoux qu’on me donnait, et que je les compare à ceux qu’on donne aux enfants d’aujourd’hui, quelle différence ! quel progrès 1 Nos fils, parbleu, préfèrent mille fois au canon de bois, qui nous causait tant de joie, à nous les enfants d’autrefois, le canon en bronze qui leur rappelle ceux qu’il a vus à la dernière revue ; au fusil primitif en bois et en fer-blanc, un vrai fusil dont il a vu le modèle plus grand aux mains de vrais soldats. D’ailleurs, il faut que l’enfant s’habitue à cette pensée qu’il sera homme, un jour, — et que, par exemple, s’il devient soldat, il n’y aura pas plus de différence entre l’arme que l’État lui confiera et le joujou dont il se sert maintenant, qu’entre le soldat de l’avenir et le bébé d’à présent. Et l’arme, et celui qui la porte, auront grandi ; voilà tout.

« Ce principe étant admis que le jouet, lui aussi, doit être un agent d’éducation, je reviens à la vitrine de M. Andreux, et je constate qu’il a tout fait pour atteindre ce but éminemment utile. Ses fusils-sabres apprennent à l’enfant le maniement des armes, et ce qu’on apprend jeune ne s’oublie pas. On a dit ici du fusil scolaire et des tirs complets tout ce qu’il y avait à en dire. Il est de grandeur variable, suivant les âges, et est aujourd’hui construit sur le système Gras. — Avec ces petites pièces d’artillerie, rien de plus facile que d’apprendre l’école du canon et les principes de la balistique ; avec ces instruments aratoires, réduits aux proportions voulues, on donne à la jeunesse le goût de la culture, on lui enseigne l’amour de la terre et la notion de ce qu’elle produit. Il y a là de quoi faire le bonheur de tout le monde, depuis l’enfant du riche jusqu’à l’enfant du pauvre ; on a pensé à tous les deux, et l’on a su se mettre à la portée des plus petites bourses. Est-ce que riches et pauvres ne seront pas tous soldats? Comme impression dernière, je ne puis mieux comparer cette vitrine qu’à un musée scolaire. Tous les objets qu’elle renferme sont, eux aussi, destinés aux leçons de choses. »

Signalons encore à l’admiration des parents et à l’envie des bébés des oiseaux aux riches plumages qui chantent mieux que dans la nature, en sautant de branche en
branche comme des personnes naturelles ; des chiens qui aboient et des chats qui miaulent, des taureaux qui beuglent et des moutons qui bêlent, une poule qui marche, picore, glousse et pond des œufs colorés des nuances les plus vives ; des acrobates exécutant des tours impossibles ; des pantins sautillant, attirés par la force magnétique.

Le lecteur se souvient des autres merveilleux jouets que nous lui avons montrés dans la galerie du travail manuel, entre autres de la poupée nageuse, qui, ail point de vue joqet, a été un des plus grands succès de la bimbeloterie parisienne.

Ce qui a nui à son succès, c’est que, pour que l’enfant pût user de son jouet, il fallait que la mère mît continuellement à sa disposition un véritable baquet d’eau.
Cette nécessité a visiblement refroidi les mamans charmées d’abord par l’originalité de cette invention.

Après avoir parlé de ce qui amuse l’enfant, parlons d’un objet qui est en quelque sorte le joujou de la femme, joujou dont elle sait se servir d’une façon si charmante et si délicieuse.

Nous avons nommé l’éventail.


LES ÉVENTAILS.

Il nous faudrait remonter très-haut le cours des âges pour retrouver l’origine de l’éventail ; mais comme l’éventail primitif nous intéresse peu, comme aucune des jolies mains qui manœuvrent avec tant de grâce l’éventail moderne ne consentirait à aucun prix à s’en embarrasser, nous nous contenterons de remonter le Champ de Mars vers le sud, pour aller étudier celui-ci dans les vitrines de la classe 37 de la section française, son vrai point de ralliement à l’Exposition.

Il ne manque pas d’éventails dans les sections étrangères, sans doute ; outre ceux du Japon et de la Chine, il y a des éventails de dentelle très beaux en Belgique, des éventails de papier en Espagne, des éventails de lamelles de bois naturel en Autriche ; mais l’éventail français règne en maître sur tout l’univers civilisé, et sa prépondérance est inattaquable.

En pénétrant dans la salle où, sous une vingtaine de vitrines, sont réunis tous ces chefs-d’œuvre d’un art si essentiellement parisien, nous apercevons tout d’abord la vitrine de Duvelleroy, le célèbre éventail-liste du passage des Panoramas, le joyeux membre du Caveau... oui, du Caveau : ne saviez-vous pas que Duvelleroy fut un de nos chansonniers, — de père en fils? Quant à sa vitrine d’exposant, elle est ce qu’elle devait être. Nous y remarquons un magnifique éventail sur lequel Armand Dumaresq a peint une scène de chasse : le malheureux cerf, traqué par des chiens suivis d’un escadron de piqueux, est bientôt aux abois, son triste destin ne fait aucun doute. Il y en a un autre avec une idylle champêtre de Marie Bonheur; puis deux écrans décorés de paysages de Corot et un éventail non monté de Compte-Calix.

L’exposition de Kees a un caractère tout différent. Il a des éventails formés d’un fin réseau noir sur lequel un point de dentelle blanc, ressortant avec vigueur, fait un brillant relief, sur le fond presque invisible ; ces éventails sont montés sur nacre fumée. Il en présente aussi d’autre sorte : par exemple un éventail en soie bleue orné d’un délicieux bouquet d’églantines et monté sur ivoire sculpté ; un autre décoré d’une scène espagnole peinte de couleurs brillantes ; un autre enfin avec trois médaillons à la Boucher, avec des nymphes et des amours peints sur gaze noire, et monté sur nacre à teintes vertes sculptée et dorée. La maison Spiess et Ci8 expose des objets dont le style se rapproche des précédents. Voici la même ornementation de points de dentelle blanche sur fond noir, mais la monture est en ébène découpé à jour. A côté, et formant avec celui-ci un contraste violent, est un éventail de satin blanc monté sur nacre verte unie avec une branche de framboises mûres et des volubilis rose pâle d’un effet charmant.

Les éventails de dentelle sont ici très-nombreux et plus riches et plus élégants les uns que les autres. En voici un blanc, en point à l’aiguille, avec monture de nacre blanche sculptée; un autre de dentelle blanche, monté sur écaille brun sombre veinée d’or; un troisième de dentelle de Chantilly, monté sur nacre fumée ; un quatrième de dentelle blanche, sur écaille blonde. La mode est aux montures unies, et il y a en conséquence une grande recherche dans la beauté de la matière destinée à la monture, nacre, ivoire, etc. ; les éventails à feuille unie et à monture d’ivoire vert sont les plus recherchés; ils coûtent de 50 à 75 francs, mais il est bien entendu que si la feuille est enrichie d’une fleur, d’un bouquet, d’une scène familière ou champêtre, ce prix augmente dans des proportions dont il n’est guère possible de fixer les limites. L’exposition Faucon contient une collection nombreuse de ces sortes d’éventails.

On peint sur nacre aussi bien que sur ivoire. Nous remarquons notamment un magnifique bouquet de roses jaunes peint sur la feuille de satin blanc d’un éventail et sur sa monture de nacre verte à la fois. Un autre éventail de satin blanc est orné de guirlandes de chèvrefeuille d’un admirable dessin et monté sur ivoire blanc décoré de guirlandes de feuilles d’or. Il y a des montures profondément incrustées d’or et des montures sculptées en relief. L’ivoire sculpté est en outre fréquemment décoré de peintures de fleurs ou de fruits. Il y a enfin des montures d’ébène incrusté d’argent à la manière indienne. Nous trouvons dans la vitrine d’Alexandre quelques charmantes peintures dues à Victor Leclaire (groupes de fleurs et de feuilles) et à de Beaumont (une scène villageoise), outre plusieurs des plus belles montures d’ivoire sculpté de toute l’Exposition.

Nous signalerons encore, parmi les éventails exposés dans les autres vitrines, des paysages et scènes villageoises peintes sur parchemin, d’Aloïse Van de Voorde; de curieuses peintures sur gaze noire, ornées de dorures, et montées sur nacre incrustée d’or ; des éventails en papier décorés de peintures charmantes, dans le style de Louis XVI, avec montures d’ivoire incrusté ; des éventails de plumes : plumes d’autruche dans leur couleur naturelle ou diversement teintes, plumes de marabout blanches et noires avec semis d’or et d’argent, plumes de héron, etc., et des éventails circulaires de la Renaissance, formés d’une couronne de plumes blanches encadrant un élégant petit miroir. On ne voit presque pas d’éventails de bois, mais il y a une grande variété d’éventails faits de lamelles de nacre de toutes les couleurs et d’écaille blonde unie ou découpée à jour.

. Les éventails de fantaisie sont en nombre. Il y en a que l’artiste a illustrés de caricatures et de petits monstres grotesques peints sur soie noire; d’autres, éventails de jeunes filles, portent leur petit nom tracé à l’aide de guirlandes de fleurs ; voici des éventails dé soie couleur d’ambre avec appliques de dentelle noire et de soie de couleur et bandes de dentelles blanches en diagonales, montés sur bambou. Voilà des éventails en forme de croix, d’autres qui se déploient à volonté et deviennent écrans ou parasols suivant le besoin ou la fantaisie de la propriétaire, qui s’agitent automatiquement au moyen d’un mouvement d’horlogerie. Il y a enfin abondance d’éventails bon marché, en papier et renfermé dans un étui de carton, affectant les formes les plus bizarres : pistolets, poignards, cigares, flacons, etc.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878