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Vêtements et Accessoires



On ne s’est pas lassé de visiter ces salles et de contempler ces vitrines où s’étalaient dans leurs détails les plus gracieux et les plus complets les multiples objets qui servent à l’habillement de la femme et de l’homme.

Avant de nous faire voir l’étoffe confectionnée, l’Exposition nous montre d’abord les tissus à l’état primordial.

En ce qui concerne les tissus, M. Emile Blémont a donné dans le Rappel des détails techniques qu’on lira avec intérêt.

Voyons comment de la fibre animale ou végétale on fait le fil, et du fil le tissu.

Chaque matière textile comporte tout d’abord une préparation spéciale. La préparation de la soie consiste en deux opérations principales: le tirage et le moulinage, qui s’exécutent aujourd’hui d’une façon à peu près analogue dans tous les pays séricicoles. Les photographies, qui représentent les ateliers à l’européenne, installés récemment au Japon, prouvent combien les procédés industriels se généralisent vite jusque dans leurs moindres détails et dans leurs derniers perfectionnements.

Ces images décolorées et crues font du reste un contraste frappant avec les tableaux antérieurs exposés auprès d’elles, qui montrent sous des teintes riantes et harmonieuses les anciennes chambres de travail, spacieuses, avec de grands jours ouverts sur des feuillages. Naguère, c'était une idylle, où il n’y a plus qu’une usine à présent.

C’est le ver lui-même, on le sait, qui file la soie et l’enroule autour du cocon, comme autour d’une bobine. Il n’y a donc plus à la filer ; il n’y a qu’à la dévider. C’est l’objet du tirage.

La soie ainsi obtenue s’appelle soie grège ; elle n’est pas encore propre au tissage. Il faut la régulariser et la solidifier par la torsion. C’est l’objet du moulinage.

Le principe du moulin à tordre la soie, qui est aussi le principe des métiers à filer le lin, le chanvre, le coton et la laine, se trouve dans le rouet, si longtemps et si universellement employé, si délaissé de nos jours.

Le premier instrument dont on se servit pour filer est le fuseau, petite tige de bois cylindrique, renflée au milieu et portant à l’un de ses bouts une rainure en spirale. La fileuse y fixe quelques brins étirés de la filasse dont est garnie sa quenouille, et, donnant avec ses doigts un mouvement de rotation rapide au fuseau, le laisse tourner sur lui-même et tordre en fil les brins étirés. Tel est le procédé primitif qu’on trouve à l’origine des premières civilisations. Dans la mythologie grecque et romaine, les Parques gardèrent le fuseau pour attribut. L'Odyssée parle du fuseau de Pénélope.

Quand le rouet fut-il inventé ? Quel en fut l’inventeur ? On ne saurait répondre précisément. En tous cas, l’invention est antique, et le poète a pu célébrer le rouet d’Omphale :
Il est dans l’atrium, le beau rouet d’ivoire,
La roue agile est blanche et la quenouille est noire :
La quenouille est d’ébène incrusté de lapis.
Il est dans l’atrium sur un riche tapis.

Certes, on dut faire de l’inventeur un demi-dieu, car le progrès qu’il réalisa était admirable. Nos modernes machines ne sont que des applications de plus en plus larges, ingénieuses et perfectionnées, du simple et merveilleux mécanisme qu’imagina cet inconnu. On connaît l’appareil antique : une bobine, percée suivant son axe, est placée sur une tige de fer ou fuseau, qui reçoit un vif mouvement de rotation au moyen d’une corde passant sur une roue mue par la manivelle ou la pédale. La tige supportant la bobine est munie d’ailettes en fil de fer terminées par des anneaux. La fileuse tire la filasse de la quenouille, puis la passe dans l’ailette, qui la tord en tournant et l’enroule sur la bobine par un mouvement analogue à celui de l'hélice.

Le moulinage de la soie se fait de semblable façon. On a des cylindres, des bobines et des ailettes sur lesquelles on passe le bout du faisceau de fils venant du doublage. Les fuseaux tournent rapidement sur eux-mêmes, tandis que le dévidage a lieu, et font l’effet d’une pince tournante. Quant aux autres pièces de l’appareil et à la force motrice, point n’est besoin de dire qu’ils sont d’invention moderne ; ils constituent au point de vue pratique d’immenses perfectionnements.

Pour le lin et le chanvre, la préparation est plus compliquée. Le lin et le chanvre n’ont été filés à la mécanique que plus d’un quart de siècle après le coton et la laine. Ces fibres, par leur nature sèche et dure, semblaient réfractaires aux procédés nouveaux. Napoléon Ier, dans le but de créer en France une industrie rivale de la florissante industrie du coton en Angleterre, créa un prix d’un million pour l’inventeur de la meilleure machine à filer le lin. De 1810 à 1815, Philippe de Girard prit des brevets d’invention et de perfectionnement. La Restauration lui fut si peu favorable qu’après avoir fondé à Paris, rue Meslay, en 1813, la première filature de lin il vit sa découverte contestée, ne put obtenir le premier liard du million promis et fut réduit à offrir ses services aux gouvernements étrangers. Il alla successivement en Autriche, en Saxe, en Russie, et revint mourir pauvre à Paris, en 1845, au moment où une société d’industriels lui.faisait une rente de six mille francs, où le gouvernement s’apprêtait à reconnaître tardivement ses droits.

Pendant son exil, les Anglais avaient surpris son secret et usurpé des procédés abandonnés en France. C’est seulement dans les premières années de la monarchie de Juillet, que certains industriels français, frappés des résultats obtenus de l’autre côté du détroit, rapportèrent d’outre-Manche la machine inventée par leur compatriote. Pauvres inventeurs français !

Ou les persécute, on les tue,
Sauf, après un lent examen,
A leur dresser une statue
Pour la gloire du genre humain.

Avant de filer le coton, on mélange les sortes, on ouvre et on bat la matière textile pour restituer aux filaments comprimés leur élasticité ; on la carde sur des cylindres à lames de cuir garnies de petites dents métalliques recourbées et allant en sens contraire avec une inégale vitesse, afin de redresser, développer, paralléliser, échelonner et épurer les fibres. Par deux fois, il y a doublage, étirage et laminage. Après un commencement de torsion sur le banc à broches, le coton passe au métier à filer.

On emploie, soit le métier « à filature continue, » soit le métier qu’on appelle « Mule-Jenny ». Le premier présente un système analogue à celui du métier à soie et du métier à filer le lin ou le chanvre.

La Mule-Jenny a été baptisée par les ouvriers anglais. Un fort grand nombre d’ouvrières fileuses s’appelant Jenny, ils ont appelé de ce nom la fileuse mécanique. On ajouta Mule, parce que les premières machines de ce genre, inventées en 1769 à Nottingham, par Hargreaves, étaient mises en mouvement-par une mule. On donne aussi d’autres étymologies. La Mule-Jenny perfectionnée se nomme Self-acting ou métier renvideur automate. L’appareil de torsion se compose d’un chariot mobile, qui, en glissant sur des rails, s’éloigne et se rapproche alternativement du râtelier portant le coton à filer. Le chariot porte une série de broches inclinées recevant d’un tambour un mouvement de rotation rapide, et sur lesquelles des bobines tournent à frottement. On attache le bout d’un fil à chaque broche. . Le chariot s’éloigne du râtelier, d’où chaque broche tire une aiguillée. Tandis qu’il s’éloigne, les broches tournent et tordent l’aiguillée. Arrivé au bout des rails, il s’arrête et revient sur lui-même. Tandis qu’il revient, un mécanisme particulier opère le renvidage régulier sur la bobine de l’aiguillée tirée et tordue.

Après triage, désuintage et battage, les laines sont huilées pour passer plus facilement et plus utilement aux trois cardages successifs par la carde briseuse, la carde repasseuse et la carde finisseuse. De là les laines longues passent au peignage, et les laines courtes au métier à filer.

La peigneuse, inventée vers 1848 par Heilman, fit une révolution dans l’industrie des laines : une mâchoire à dents de fer attire, en se fermant, le ruban de laine dans une boîte à jour, et le laisse tomber, en se rouvrant, sur un cylindre garni alternativement d’un segment à peigne métallique et d’un segment de cuir lisse. Le ruban est peigné, puis glisse du segment de cuir entre deux cylindres, dont l’un est cannelé, et qui, tournant en sens inverse, l’entraînent à l’entonnoir, au laminage et au pot de tôle servant de récipient.

De son côté, M. Talandier a, dans le même journal, écrit sur le vêtement des lignes humouristiques et charmantes qui appartiennent de droit à l’histoire de l’Exposition :
Tout le monde sait — car pour l’ignorer il faudrait ne pas avoir lu la Bible — que la jeune Eve ayant permis au serpent, qui était le plus fin de tous les animaux, d’abuser de son innocence et de l’amener à manger du fruit de l’arbre de science qui était au milieu de l’Éden, elle en fit aussi manger à son mari, et que, — singulier effet de la digestion de ce fruit extraordinaire! — aussitôt qu’ils en eurent mangé, leurs yeux furent ouverts, et ils connurent... qu’ils étaient nus; alors ils cousirent ensemble des feuilles de figuier et ils s’en firent des ceintures. Sur quoi le P&re éternel, qui n’était pas content qu’Ève et Adam eussent mangé de ce fruit qui, paraît-il, devait les rendre savants comme lui-même, maudit le serpent, maudit la femme, maudit l’homme, maudit la terre, et trouvant que de simples feuilles de figuier n’étaient pas suffisantes pour cacher la honte de gens si maudits que cela, fit à Adam et à sa femme des robes de peaux, et les en revêtit, puis les chassa du paradis terrestre, et, pour s’assurer qu’ils ne viendraient pas toucher à l’arbre de vie, comme ils avaient touché à l’arbre de science, mit des chérubins à la porte de l’Éden, avec un glaive de feu pour en défendre l’entrée.

C’est là tout ce que Moïse raconte sur l’origine de la pudeur et du vêtement ; et c’est déjà bien joli, puisque les écorcheurs de bêtes et les tailleurs peuvent apprendre, dans un livre dont on ne peut mettre en doute les assertions, que le premier maître et inventeur de leurs métiers ne fut autre que l’Eternel en personne. Toutefois ce n’est point là toute l’histoire. Moïse n’a su que ce qu’il plut à Dieu de lui révéler ; mais nous avons reçu d’autres confidences, et voici quelques détails inédits sur ce qui se passa entre Adam, Ève et le serpent, lorsqu’ils eurent été chassés du Paradis.

D’abord le serpent commença à se tordre de rire et à siffler comme un spectateur qui trouve la pièce ridicule, et Adam et Eve furent très-scandalisés et pensèrent que le serpent allait être en même temps coupé en quatre et rôti par le glaive de feu des chérubins. Mais ceux-ci s’étant contentés de quelques gestes d’indignation, nos trois proscrits se décidèrent à s’en aller, Eve pleurant, Adam maugréant et le serpent se moquant de Tune et de l’autre.

Cependant on ne peut toujours pleurer, et le serpent ayant dit à Ève qu’elle était bien mal accoutrée dans sa peau de bête, Ève répondit d’abord que cela lui était bien égal ; mais, à la première fontaine qu’elle rencontra, elle jeta un regard furtif sur ce miroir tremblotant, et, bien qu’elle ne se trouvât pas trop mal, elle fut d’avis qu’on pouvait peut-être concevoir quelque chose de mieux que la robe de peaux dont l’Éternel l’avait affublée. Le serpent ne manqua pas de noter ce premier regard de coquetterie, et il en profita fort habilement pour demander à Ève si elle regrettait de savoir qu’elle était belle. Elle rougit, se regarda de nouveau dans la fontaine, et appela Adam pour qu’il s’y mirât avec elle.

Ils restèrent ainsi quelque temps à se regarder tous les deux dans le miroir liquide, et lorsqu’ils en détournèrent leurs yeux, ce fut pour se regarder encore l’un l’autre comme s’ils se voyaient pour la première fois. Je vous laisse à penser les idées qu’ils pouvaient avoir. Ce que je puis vous dire, c’est que, lorsque le serpent eut disparu, Ève demanda pardon à Adam d’avoir été cause qu’ils avaient été chassés du Paradis terrestre. Adam lui dit que cela était sans doute fort malheureux, mais que , lui n’ayant maintenant d’autre bien qu’elle, et elle lui, ce qu’ils avaient de mieux à faire était de se pardonner mutuellement et de se consoler de leur mieux, ce qu’ils firent; après quoi, fatigués de ces émotions de toute sorte, ils s’endormirent. Alors le serpent, qui n’était pas allé bien loin, se rapprocha, et, murmurant à l’oreille d’Ève endormie, il lui dit :
« Ne crois pas, Ève, que la nécessité de pourvoir à vos besoins par votre travail, soit pour Adam, pour toi et pour les mortels qui naîtront de toi, une malédiction ; non, l’intelligence qui est née en toi d’un vague désir inassouvi, deviendra chez tes descendants le génie et l’amour, et, à la suite de bien des luttes, de bien des guerres entre tes enfants d’abord, puis entre eux et les enfants d'autres Eves, jaunes, rouges, noires ou olivâtres, tous uniront leurs forces pour soumettre la nature, lui arracher ses secrets et faire de la terre tout entière un paradis plus beau mille fois que l’Éden que tu viens de quitter. Adam et toi vous deviendrez dans vos descendants d’une beauté dont vous ne pouvez avoir actuellement aucune idée, et votre puissance sur la nature égalera cette beauté. Tiens, regarde ! »

Et, soulevant un coin du voile de la nuit, le serpent montra à Ève, dans un lointain splendide de lumière, quelques-unes des merveilles de notre civilisation. Mais Ève vit qu’au milieu de toutes ces splendeurs il y avait encore des malheureux, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux sur sa poitrine oppressée ; et alors, d’un ton de reproche, elle dit au serpent : « Non, ce n’est pas encore là co que tu m’as promis, ce qui m’a tentée. » Alors le serpent souleva encore le coin du voile de la nuit, et dans un lointain plus splendide encore que le premier, mais bien plus éloigné, il fit apparaître aux yeux d’Ève éblouie une société fraternelle où tous étaient libres et égaux; et du fond de l'horizon arrivait un murmure de voix qui disaient : « Eva ! Eva ! Gloire à celle qui, la première, porta une main hardie sur l'arbre de la science du bien et du mal ; gloire à celle qui apprit à l’homme à déposer le joug de la servitude ! »

Ève, ravie, écoutait encore celte voix de l’avenir, que déjà le voile de la nuit était retombé sur cette vision. Quand elle se réveilla, elle vit Adam qui, penché sur elle, interrogeait ses traits d’un œil inquiet : « Qu’avais-tu donc, lui dit-il; que s’est-il passé en toi pendant que tu dormais? — Je vais te le dire, fit Eve, en lui prenant la main et lui souriant tendrement. Et alors elle se leva, et, appuyée sur le bras d’Adam, la première prophétesse découvrit au premier homme de notre race l’avenir destiné aux générations futures. Puis, réconfortés par ces paroles, nos premiers parents commencèrent bravement la vie humaine, la vie de travail et, de science, de liberté et de responsabilité.

Où en sommes-nous aujourd’hui de cette vie-là? c’est la question très - complexe à laquelle répond l’Exposition universelle , dans laquelle chacun de ceux que le Rappel a choisis pour cette œuvre doit étudier à quelque point de vue spécial les progrès accomplis par l’intelligence et le travail humains. J’ai, pour ma part, à examiner ce qu’est devenue, à travers des transformations infinies, la ceinture de feuillage qui fut le premier vêtement.

Il y a une chose certaine, c’est que, plus on examine avec soin les objets exposés dans les galeries du vêtement au palais du Champ de Mars, plus on est amené à reconnaître que, au rebours de ce qui existe chez les animaux et chez les sauvages, où c’est généralement le mâle qui est le plus beau, chez les peuples de l’Europe occidentale il y a une tendance évidente du vêtement à devenir, pour les femmes de plus en plus beau, et pour les hommes de plus en plus laid. Une telle tendance doit-elle durer et s’exagérer? Nous espérons que non ; mais il est impossible de ne pas la remarquer, car c’est le fait général qui frappe les yeux de tout spectateur attentif.

Avez-vous jamais vu, chère lectrice, car c’est de vous qu’il va être question, de jeunes paysans et de jeunes paysannes vêtus de leurs plus beaux habits et s’en allant nu-pied à la fête du village voisin, portant à la main ou sur l’épaule, au bout de leur bâton, les souliers bien cirés qu’ils mettront lorsqu’ils seront à quelques centaines de pas du lieu où se tient la frérie? C’est une singulière habitude et qui tend à se perdre absolument chez nous, car, grâce à la grande fabrication industrielle qui travaille, comme disent nos voisins les Anglais, pour le million, le soulier, la bottine même ne sont plus pour la masse des habitants de la France des objets de luxe, mais des objets de première nécessité.

Il n’y a pas longtemps qu’il en est ainsi. Les gens, qui ont aujourd’hui la cinquantaine , se rappellent fort bien qu’à l’époque où ils étaient enfants une personne même aisée, en province, n’avait généralement qu’une seule paire de bottines qu’elle conservait avec soin, ne la mettant que les jours de fête et portant dans la semaine de gros souliers lacés , et à la campagne des sabots. Pour les pauvres gens, l’unique paire de souliers était un objet précieux que l’on ne mettait que rarement. Quand les pauvres gens à la campagne n’allaient pas en sabots, ils allaient nu-pieds. Il est beaucoup de pays où il en est encore ainsi et où les travailleurs, les nègres par exemple , n’ont pas même de sabots. Il est d’autres pays où il est défendu aux gens des plus basses classes de porter aucune espèce de chaussure. Dans une charmante histoire : le Charmeur de serpents, publiée dans le Journal de la Jeunesse, M. Louis Rousselet rappelle, d’une façon fort piquante, la défense faite par les brahmanes aux pauvres Nâts de porter des souliers, à moins de dispense spéciale accordée par l’Eglise.

Que de traces il reste encore, même dans notre société égalitaire et civilisée, de ces distinctions de castes qui survivent par la force de l’habitude, aux règlements féodaux qui les avaient fait établir ! Nous nous rappelons avoir ri bien souvent, en province, des perplexités d’une jeune artisane très-intelligente, qui, malgré l’envie qu’elle en avait, n’osa jamais remplacer son petit bonnet d’ouvrière par un chapeau de dame, quoique son mari l’engageât à le faire. Son bonnet était plus joli que le chapeau qu’elle eût pu mettre ; mais elle avait envie du chapeau, et cependant elle n’osa jamais en porter un, par crainte des quolibets des voisines. Il suffit d’ailleurs qu’une coutume soit un signe de distinction pour que cette coutume, quelque absurde, quelque douloureuse même qu’elle f s’enracine avec une force presque indestructible.

Tout le monde sait aujourd’hui que les petits pieds des dames de la haute société chinoise sont le résultat d’une torture affreuse ; c’est aussi laid que monstrueux, et l’on n’aurait pas assez de sifflets pour le sculpteur ou le peintre qui oserait représenter à nu les moignons de pied de ces dames; mais tel est l’empire des mœurs et des préjugés sociaux, que la plupart des jeunes filles indiennes des classes inférieures regardent sans doute avec désespoir leurs pieds charmants non mutilés, et regrettent amèrement de n’avoir pu être estropiées aussi. Nos Françaises, de leur côté, en voyant dans l’exposition de la Chine les petites bottines de soie brodée des dames chinoises, et en constatant qu’elles varient en longueur de 8 à 12 ou 13 centimètres, se moqueront de ces petits pieds dont le secret est une mutilation ; mais, — et c’est là que je voulais en venir, — les Françaises pourraient-elles nous dire pourquoi, si elles ne veulent pas marcher sur la trace des dames chinoises, elles portent des bottines dont les talons ont dix, douze, et même jusqu’à quinze centimètres de haut ? Cela est insensé. Une telle position, prolongée, doit énormément fatiguer non-seulement les pieds et les jambes, mais la taille, mais le buste, les reins, et causer à la longue des inconvénients, et même des accidents très-sérieux.

L’exposition française des chaussures de femmes est ravissante et mériterait, en quelque sorte, d’être célébrée en vers. Les cordonniers français peuvent se vanter d’avoir, non pas au figuré, mais de vrai, mis le monde entier aux pieds des belles. Il ne faut plus demander, après avoir vu une telle exposition, avec quoi se fait la chaussure des élégantes au dix-neuvième siècle ; elle se fait avec tout. Le cuir n’y est plus guère qu’un accessoire, ou plutôt une base destinée à supporter une petite œuvre d’art à laquelle tous les règnes de la nature peuvent être appelés à contribuer. Ici c’est le velours et l’or, là le satin et les perles, ailleurs la peau du serpent et les plumes de l’oiseau. Il y en a de charmantes qui feront rêver aux jeunes gens d’y tenir le pied de la bien-aimée ; il y en a d’insensées qui suffiraient à elles seules à convaincre de la nécessité du divorce les maris des femmes assez extravagantes pour les porter ; mais, en somme, il faut avoir vu cette exposition de la cordonnerie française pour se figurer ce qu’elle est. Et nous comprenons l’enthousiasme qui inspire le Moniteur de la cordonnerie lorsqu’il dit :
« Nous savions la cordonnerie française plus considérable que toutes les autres réunies, et il nous tardait de voir si cette partie si intéressante et si difficile du vêtement était restée à la hauteur d’un passé qui, en 1867, n’a-pas été sans éclat.

« Eh bien, c'est avec joie que nous le constatons, la cordonnerie française a dépassé de beaucoup ce que nous espérions. Nous savions qu’un assez grand nombre de bons ouvriers sont absents de Paris et nous craignions que ces vides ne se fissent sentir. Non, ce pays a une telle vitalité et une telle puissance créatrice, patrons et cordonniers parisiens ont une telle volonté et un goût si juste que, de l’art industriel qu’ils pratiquent avec tant de succès, à l’art pur, il n’y a qu’un pas. »

Disons, pour ceux qui ne connaissent pas le Moniteur de la Cordonnerie, que ce journal, l’un des meilleurs que les spécialités industrielles comptent parmi nous, a pour directeur et rédacteur en chef un poète, M. Charles Vincent. Le Moniteur de la Cordonnerie a le courage, — ce qui ne nous étonne pas, sachant quel est son directeur, — de blâmer la mode, « cette impitoyable ennemie que chacun caresse, » dit-il ; mais ce n’est pas assez de traiter la mode d’impitoyable ennemie, il faut la traiter comme une déesse stupide et féroce, et briser ses images et renverser ses autels. La mode, en effet, repose sur cette idée absolument fausse que ce qui va bien à quelques-uns ou à quelques-unes doit aller également bien à tout le monde, ou que, même quand cela irait fort mal à la plupart des gens, le bon goût et le respect des convenances exigent que tout le monde se conforme aux décisions arbitraires de cette capricieuse déesse. Soyez dodue ou fluette, petite ou grande, blonde ou brune, peu importe; il faut, dussiez-vous être d’un ridicule achevé, que vous suiviez la mode; et en vain diriez-vous à votre tailleuse ou à votre bottier que vous voulez avoir votre mode à vous; on ne vous écoutera pas, et il vous arrivera ce qui arriva à un philologue, qui se vit accuser d’avoir lui-même violé les principes de l'orthographe qu'il soutenait, parce que, dans l’écrit même où il exposait ces principes, une autre orthographe, l'orthographe à la mode, avait été suivie avec une perverse obstination par son imprimeur.

Or, il en est pour la chaussure des dames comme pour l’orthographe ; le Moniteur de la Cordonnerie blâme la mode des hauts talons ; mais tous les cordonniers du monde la suivent et la font suivre à leurs clientes. Quelques novateurs se préoccupent bien de trouver une chaussure qui soit complètement en harmonie avec la forme du pied et se prête à tous ses mouvements ; mais je ne crois pas que le sort des réformateurs de la cordonnerie soit beaucoup plus enviable que celui des autres réformateurs. Du reste, nous devons reconnaître que F exagération de la mode est beaucoup moins grande dans la cordonnerie usuelle ou de gros que dans la cordonnerie de fantaisie. Celle-ci, il est vrai, nous offre des chaussures ravissantes à l’œil, mais dont les prix doivent être très-élevés. Dans ces conditions, il n’y a ni grande production possible, ni grand nombre d’ouvriers et d’ouvrières initiés à ce genre de travail. Nous nous sommes laissé dire que beaucoup d'objets, ornements des plus belles vitrines, ont été payés en main-d’œuvre cinq ou six fois leur valeur réelle, parce que l’on a voulu faire sinon l’impossible, du moins des objets dont la beauté exceptionnelle ne répond à aucune des conditions possibles de la consommation. C’eût été, à ce point de vue, une chose fort intéressante que de connaître les prix de tous les objets exposés; et vraiment c’est une question sérieuse à examiner que celle de savoir si l’énonciation du prix ne devrait pas être la règle dans toutes les expositions.

La question, toutefois, n’est pas aussi simple que le croient les partisans du prix marqué, car à ceux-ci les partisans de la perfection du travail peuvent répondre par l’exemple de cette maison anglaise qui a exposé un miracle de légèreté — une botte de jockey qui ne pèse que trois onces — et qui est arrivée à cette merveille d’exécution au moyen de concours dans lesquels sont décernés des prix dont l’importance est infiniment supérieure à la valeur marchande du travail exécuté. Cette botte de jockey, dira-t-on, n’est pas faite pour marcher avec ; elle est faite pour ne pas peser. De même aussi, le soulier en feuille de coco, que l’on peut voir dans l’exposition des Indes anglaises, n’a été fait sans doute que comme modèle de fragile et gracieuse chaussure. Mais faut-il chasser des expositions la grâce et la fragilité ? Les amis de la bonne, durable et solide chaussure, eux-mêmes, ne le voudraient pas.

Nous terminerons enfin cet article en disant que les amis de la bonne et solide chaussure, eux-mêmes, ne voudraient pas bannir des expositions les objets dont la grâce fait le principal mérite ; et, en effet, aussi bien lorsqu’il s’agit de chaussures d’hommes que lorsqu’il s’agit de chaussures de femmes, l’on n’est un bon ouvrier, un industriel digne de l’état avancé de notre civilisation qu’à la condition de ne jamais oublier qu’il faut penser non-seulement à satisfaire au meilleur marché possible tous les besoins du peuple, mais à développer chez tous le sentiment du goût, le besoin, jusque dans les objets les plus usuels, de toute l’élégance de forme compatible avec la destination d’un produit. « On peut, dit très-bien Philippe Burty, conclure du goût d’un peuple pour tous les arts à l’étude seule des vases ou des plats qu’il emploie journellement. » Cela est parfaitement vrai. Est-ce, en effet, sur les objets somptueux que les industries de luxe ont de tout temps produits pour les rois et les grands de la terre, que vous pouvez juger de l’état social et des goûts plus ou moins artistes d’un peuple ? Évidemment non ; vous ne pouvez en juger que sur le plus ou moins d’élégance des objets dont le peuple même se sert habituellement. Sous ce rapport, les différentes parties de l’Exposition sont loin d’être également satisfaisantes ; mais ce n’est pas à l’industrie de la chaussure que nous adresserions ce reproche, car aussi bien la chaussure de gros que la chaussure de luxe est en progrès très-notable, et l’on peut dire qu’aujourd’hui, en France, il faut, pour faire adopter une chaussure quelconque, bottes, bottines, souliers, galoches ou sabot, se préoccuper tout autant de donner l’élégance aux produits que de leur donner la solidité. Il y a là un problème fort intéressant à résoudre et qui se pose à peu près dans les mêmes termes pour les industries, hormis les industries de grand luxe, où, comme disent les Anglais : Money is no object.

De bons ouvriers, tel, par exemple, M. Lecapé, celui qui fait savoir au public par une annonce déposée à l’intérieur de sa vitrine, qu’il ne sort rien de chez lui qu’il n’ait fait lui-même, sont enclins à penser que le problème tel que nous le posons est insoluble. « Ou vous voulez du beau et du bon, vous disent-ils, et ce sera nécessairement cher; ou vous voulez du bon marché, et nécessairement ce ne sera ni beau ni bon, tout au plus cela aura-t-il une beauté de formes passagère ; mais cela ne se maintiendra pas, et au bout d’un temps très-court la chaussure avachie, déformée, trahira son origine et sa qualité de pacotille. Et alors ils vous classent les exposants chacun selon son genre avec une aisance et une faculté merveilleuses. « Ceux-ci, — et ils énumèrent deux ou trois noms que nous ne répéterons pas, ne voulant pas que leurs rivaux puissent nous reprocher même l’apparence d’une réclame, — font le genre sérieux pour hommes, ceux-là le genre sérieux pour dames. Le genre sérieux, c’est l’article beau,bon et cher, s’adressant à une clientèle limitée, mais riche. Tels et tels font la haute fantaisie, le théâtre,, etc., etc. Tels et tels autres enfin font le commun, le bon marché, et vendent les chaussures par millions ; mais ces chaussures ne méritent pas l’attention du connaisseur. » Eh bien, ce sont justement les produits de cette dernière catégorie qui nous intéressent le plus.

Nous savons que les spécialités ont leur raison d’être, et si nous étions un journal de la cordonnerie, nous ne manquerions pas de
mener le lecteur dans les divers pays où florissent les spécialités indiquées par le climat et les mœurs : en Russie, pour les bottes fourrées; en Norvège, pour les bottes de mer, etc., etc., non sans faire remarquer que la France rivalise, même pour ces produits spéciaux, avec tous les pays du monde, et fabrique jusqu’aux succos, espèces de socques fermées, de bois dur, à la talonnière de cuivre, faites pour protéger le pied, recouvert d’une chaussure ordinaire, contre les sables brûlants de l’Amérique du Sud. Mais nous le répétons, ce qui nous intéresse tout particulièrement, c’est la solution de ce problème démocratique, avoir à un bon marché relatif île belle et bonne chaussure. Que l’on ne nous dise pas que c’est impossible. Il y a déjà des maisons qui frisent de bien près la solution du problème; et qui serait assez osé pour dire que les sciences chimiques et mécaniques, dont les inventions ont rendu possible le bon marché des vêtements et en particulier de la chaussure, n’accompliront pas les «progrès nécessaires pour résoudre complètement le problème posé ?

Il serait bien possible qu’à l’heure même où nous parlons ce problème fût résolu. Nous pouvons rendre ceci intelligible à tout le monde. Telle chaussure, faite de matériaux de qualité inférieure, pourra cependant avoir été faite sur un modèle très-gracieux, très-élégant ; mais elle se déformera en quelques semaines d’usage. Supposez l’introduction d’une cambrure en acier dans cette chaussure, et la voilà peut-être capable, non pas de résister à l’usage rien n’y résiste bien longtemps, —mais d’y résister autant que les chaussures les plus solides et les plus chères. Or, allez seulement visiter les diverses sections de la mécanique à l’Exposition, et vous verrez si ce sont les cambrures et les cambrures mécaniques qui y manquent. D’un autre côté, si les mécaniciens travaillent, les tanneurs et les mégissiers ne restent pas oisifs. Pour eux, les chimistes soumettent à toutes sortes d’expériences les écorces de tous les arbres connus ; ils font des extraits de chêne, des extraits de châtaignier pour donner la force, la souplesse, l’élasticité aux cuirs que de mauvais procédés de tannage laissent aujourd’hui lourds et spongieux ou secs et cassants.

Tel cuir étranger, dont aujourd’hui la cordonnerie ne veut pas, sera peut-être recherché demain et permettra, en faisant baisser les prix des cuirs, ou même sans les faire baisser, de donner de bonne chaussure pour le prix que coûte aujourd’hui la mauvaise. Rien qu’à étudier les lieux de provenance qui fournissent les veaux, les chevreaux et autres cuirs de toute espèce à la cordonnerie moderne, il y a de quoi apprendre à nouveau toute la géographie. Et sans cesse l’industrie, servie par les échanges avec l'extérieur, voit augmenter le nombre et la variété des matières premières dont elle peut tirer parti. Un chevreau inconnu jusqu’ici, je crois, à la cordonnerie, a fait cette année son apparition dans l’exposition des États-Unis. C’est le Curaçao Brush kid, dont nous ignorons d’ailleurs les mérites particuliers et que nous ne mentionnons, de même que les peaux de serpent, de crocodile et de tigre, que pour mémoire, l’acclimatation de ces dernières espèces nous paraissant infiniment moins désirable que celle de cette bonne autruche dont les plumes font si bien sur la tête des dames et sur celle des maréchaux. Même réduite à se passer des peaux des animaux féroces, dont la destruction complète, nous l'espérons bien, n’est qu’une affaire de quelques siècles, l’industrie moderne n’est pas près de manquer de ressources. Tout le monde sait, en effet, que, bien que nous n’ayons que tout récemment commencé, grâce à l’invention des navires frigorifiques, à.nous nourrir de la chair des animaux américains, il y a longtemps que nous nous chaussons de leurs cuirs.

Nous ne croyons donc pas que la rareté des matières premières puisse justifier à un degré quelconque les hauts prix de certaines maisons. La terre tout entière est tributaire de nos industries, et les cuirs, sauf dans des circonstances exceptionnelles, telles par exemple que l’état de guerre, ne manquent pas. Pendant que mécaniciens et chimistes travaillent ainsi de concert avec les importateurs de matières à la solution du problème du bon marché, d’autres inventeurs s’occupent de trouver des procédés pour conserver longtemps ses bonnes qualités à la chaussure en la rendant imperméable. Nous avons notamment contemplé à l’exposition ouvrière un objet qui nous a jeté dans un étonnement voisin de la stupéfaction. C’est une botte placée dans un plat de telle façon que la semelle trempe dans l’eau que contient ce plat. La première fois que nous avons vu cet objet ainsi commencé, il commençait à se former une couche de moisissure autour de la botte ; la seconde fois, la couche de moisissure couvrait la botte tout entière. J’avoue qu’il me tarde de savoir le résultat de cette expérience.

A coup sûr, celui qui nous [donnera le moyen de rendre à volonté nos chaussures imperméables, qu’il, soit ouvrier ou patron, aura bien mérité de l’humanité et en particulier des gens disposés aux rhumes de cerveau. Pauvres enrhumés, innocentes victimes du coryza, dont la garde qui veille aux portes , de la caserne ne défend pas même les gendarmes, quel mouchoir d’honneur nous devrons à celui qui, par l’imperméabilisation, je dis bien, l'imperméabilisation de la chaussure, nous aura permis de nous en passer... pas de chaussure, de mouchoirs! Il y a aussi, dans la grande Exposition, des exposants qui prétendent que c’est trouvé. Je ne demanderais pas mieux que de le croire; mais, vous comprenez, j’aimerais bien à expérimenter moi-même les effets de l’imperméabilisation. Je voudrais bien aussi faire personnellement la connaissance des semelles calorifiques et autres inventions destinées à supprimer l’humidité et le froid aux pieds.

En attendant ces expériences définitives, puisque nous sommes entrés à l’exposition ouvrière , restons-y un instant. Aussi bien c’est sous le rapport des idées, des inventions, tout autant que sous le rapport de l’exécution, que l’exposition ouvrière est remarquable. Je dirais même volontiers qu’elle est plus remarquable sous le premier aspect que sous le second. Et cela se comprend. A l’exposition ouvrière, c’est l’ouvrier exposant qui a tout fait lui-même, et, quelle que soit son habileté, elle ne peut être plus grande à elle toute seule que lorsqu’elle est unie à l’habileté des autres collaborateurs que la division du travail appelle à concourir à la production d’un seul et même objet. Les conditions de développement de l’industrie moderne exigent impérieusement une combinaison de capitaux, de machines, de personnel, que l’ouvrier ne pourra réaliser que par l’association. Ce serait folie à lui, et folie insigne, de vouloir lutter seul contre la puissance des patrons. Mais il n’en est pas des idées comme des produits ; on peut très-bien avoir une idée à soi et la mettre, avec plus ou moins de peine, avec plus ou moins de succès, à exécution. Or, c’est en effet par ce côté-là que l’exposition ouvrière est le plus remarquable. L’ouvrier s’y révèle bien plus encore comme penseur, comme inventeur, que comme travailleur manuel.

Pour nous en tenir aujourd’hui à la chaussure, que voyons-nous à l’exposition ouvrière? Nous y voyons sans doute des chaussures admirablement faites , — disons, en passant, que la chaussure est un de ces produits qui peuvent se faire plus chèrement, mais aussi bien par le travail individuel que par le travail collectif, — mais nous y voyons surtout de nouveaux systèmes de coupe, d’assemblage, de cambrure, comme ceux de MM. Palabort, de Montrouge; Douillot, de Montreuil-sous-Bois ; Patrix, de Cherbourg; le nouveau talon à virole tournante de M. Blanchet, de la Villette ; le talon à bout mobile de Mmfl Antoinette Ruy ; l’ingénieux garde-crotte, de M. Lheureux, destiné à empêcher le bas des pantalons de se salir par les temps boueux, et enfin l’innovateur mathématique de M. Amonin, qui doit permettre de faire avec facilité, et au bout d’un apprentissage merveilleusement court, ce qu’il y a de plus difficile dans l’art du patronnier.

On le voit, quel que puisse être le degré d’utilité et de succès que comportent ces inventions, ce sont des inventions, des nouveautés, des idées. C’est là le caractère dominant de l’exposition ouvrière; il frappera, nous en sommes convaincu, tous ceux qui la visiteront et donneront aux objets exposés l’attention qu’ils méritent.


L’HABILLEMENT DES DEUX SEXES

Le titre seul de ce chapitre indique que la classe qu’il représente a été une des plus visitées.

L’intérêt qu’elle offrait était trop grand pour qu’elle n’eût pas un nombre de visiteurs considérable.

Notez qu’à l’attrait de leurs séduisantes vitrines, les exposants avaient joint un autre attrait fort goûté du public ; nous voulons parler de la distribution de ravissants chromos, de plans de l’Exposition illustrés, de portraits, etc.

La maison du boulevard Voltaire distribuait des portraits de Voltaire à Voltaire que veux-tu.

Le magasin du Printemps distribuait un délicieux petit catalogue avec plan de l’Exposition, reliure bleue et gaufrée en or, s’il vous plaît.

La maison de la Belle Jardinière distribuait un immense plan de l’Exposition et la Maison du Pont Neuf, qui n’est pas au coin du quai, en offrait un plus petit.

La Magicienne offrait un délicieux petit plan complet imprimé en bleu.

Les grands magasins de Saint-Joseph donnaient un petit plan très-complet et très-détaillé.

Un chemisier de la rue Saint-Martin, M. Tenaillon, offrait également un plan de l’Exposition, exécuté dans des conditions plus restreintes.

Lecteurs et lectrices, vous qui avez assidûment visité l’Exposition, rappelez-vous comme on se disputait, comme on s’arrachait presque, — le dimanche surtout, — ces jolis prospectus.

Nous avons déjà nommé les principaux exposants; nous allons maintenant entrer, autant que cela nous sera possible, dans le détail des diverses expositions.

Commençons par les dames et parlons d’abord du Petit Saint-Thomas,.

Ses confections, ses soieries, ses velours, ses satins, de toutes nuances plus chatoyantes les unes que les autres, ont été l’objet de l’admiration de toutes les femmes et ont causé le tourment de bien des maris.

La Belle Jardinière, — nous passons maintenant, pour un moment du moins, au costume masculin, — avait une vitrine excessivement séduisante.

A propos de cette maison qui vend le vêtement à bon marché, nous ferons les mêmes réflexions que lorsque nous avons parlé des « meubles à bon marché.»

L’habillement confortable, mis à la portée de tous, est une bonne action ; il flatte un désir naturel, celui d’être bien vêtu; il inspire le goût de la tenue, il engendre l’esprit d’économie.

L’historique de cette maison, —qui a été, notez-le, une innovation démocratique, alors que le sens du mot démocratie n’était encore compris de personne, — l’historique de cette maison est trop intéressant pour que nous ne lui donnions pas ici une place à part :
Au commencement du siècle existait dans la Cité une boutique bien modeste, — puisqu’elle n’occupait guère qu’une douzaine de mètres carrés, à l’enseigne de la Belle Jardinière, prise par son possesseur de son voisinage du Marché aux fleurs.

Cette boutique a été l’embryon d’où est sorti l’établissement actuel.

Lorsque M. Pierre Parissot créa la Bille Jardinière, en 1827, il eut l’idée d’adjoindre aux vêtements tout faits à l’usage des ouvriers, alors nombreux dans la Cité, le vêtement bourgeois confectionné d’avance.

A cette époque, l’usage était parmi la bourgeoisie moyenne d’aller acheter chez le drapier une quantité d’étoffe nécessaire que l’on confiait à un tailleur à façon, qui vous réussissait ou vous manquait le vêtement commandé. Réussi, tout vous souriait ; manqué, les exigences d’un budget restreint vous obligeaient à garder quand même un pantalon ou un paletot gênant, mal coupé, mal fait, ridicule quelquefois par ce qu’on appelle avec raison la malfaçon.

Pour éviter de semblables déceptions, on préférait souvent procéder comme le fait encore une partie de plus en plus restreinte de la population aisée, aller chez un tailleur, choisir un tissu, et lui commander le vêtement nécessaire. Manqué, le vêtement était ou retouché ou recommencé ; mais alors le tailleur se couvrait de ses risques et de ses faux frais plus considérables que ceux du tailleur à façon en exigeant un prix souvent très-élevé.

Dans l’un comme dans l’autre cas, chez le grand tailleur comme chez le tailleur à façon, il fallait subir des délais impatientants quand ils n’étaient
pas préjudiciables. Ce sont les inconvénients de la malfaçon, du prix élevé et des retards que M. Parissot a réussi à supprimer. Son idée a été goûtée, ses premiers vêtements enlevés et, peu à peu, la clientèle venant et se formant, l’idée première s’est modifiée, s’est étendue.

La Belle Jardinière, si modeste à ses débuts, devint alors un système commercial qui peut se formuler ainsi : mettre à la disposition du public de toute classe des vêtements en belle, bonne et solide étoffe, bien faits, suivant la mode moyenne du moment, à un prix modéré, et cela non après des semaines, ni même des jours d’attente et d’impatience, mais tout de suite, instantanément.

Telle fut l’idée.

Elle était simple; mais pour la mener à réalisation, que de patience, que de calculs, que de labeurs ! Ce ne fut pas du jour au lendemain que purent se modifier les habitudes du public, se vaincre les préjugés qui, en tout pays, comme à toutes les époques, se révoltent contre les idées nouvelles.

Le lecteur nous pardonnera d’insister comme nous le faisons sur l’exposition de la Belle Jardinière; mais il nous semble que nous accomplissons un acte de justice.

Celui qui a l’honneur d’écrire ces lignes n’est plus jeune ; il se souvient encore du temps où l’ouvrier le plus rangé n’avait pas, en dépit de ses épargnes si laborieusement, ajoutons même si péniblement acquises, le moyen de porter autre chose qu’une humble casquette et une blouse des dimanches ;
ceux qui avaient eu un peu de bonheur au cours de leur vie portaient avec une fierté juste, mais qui faisait peine, une redingote.

La redingote était vieille et râpée... c’était la redingote de marié du brave ouvrier.

Aujourd’hui, grâce au vêtement à bon marché, l’ouvrier qui a de l’ordre peut être vêtu comme tout le monde.

Continuons l’historique de la lutte de M. Parissot.

La bataille dura vingt ans, à la suite desquels il vit enfin la victoire s’assurer d’une manière solide et durable. Pendant et après ces vingt ans, mais surtout depuis 1850, la petite boutique de 12 mètres ne cessa de s’agrandir, de se dilater pour ainsi dire, de repousser les parois qui l’emprisonnaient, de s’annexer : d’abord les étages de la maison dont elle occupait le rez-de-chaussée, puis les maisons mitoyennes, et après celles-ci les autres, si bien qu’en 1866, quand la Ville dut l’exproprier pour compléter l’emplacement du nouvel Hôtel-Dieu, la Belle Jardinière avait réparti ses magasins et ses ateliers dans un îlot de vingt-cinq vieilles maisons de la Cité. Le faible roseau était devenu grand chêne, et le succès avait enfin brillamment couronné tant d’efforts. Il y avait malheureusement plusieurs années déjà que le fondateur de la Belle Jardinière était mort, usé sans doute par les combats de sa jeunesse et de son âge mûr; mais il avait créé et laissait florissante une industrie nouvelle, celle de la confection des vêtements.

M. André Treille, —un des excellents rédacteurs du journal le Rappel, — a écrit à propos du vêtement les lignes suivantes que le lecteur appréciera :
« Les subdivisions de la galerie du vêtement offrent beaucoup d’intérêt, intérêt qui se comprend à tous les égards; car le goût des beaux vêtements est un goût tout français et aussi tout à fait humain ; il fut de tout temps; il ne disparaîtra jamais. Aussi, voilà l’une des plus grosses branches de notre industrie. Pour s’en rendre compte, il suffit de faire la petite statistique qui suit : il y a en France trente-six millions d’habitants, cela représente trente-six millions d’individus qui s’habillent : aux unes il faut des robes, aux autres des habits. Il faut encore ajouter ceci: tous les peuples autres que nous s’habillent également, à moins que ce ne soient les Ashantees des côtes d’Afrique ou les derniers Peaux-Rouges des savanes américaines.
« Eh bien, c’est nous qui les fournissons, c’est nous qui les habillons, j’entends d’une manière... habillée. L’élégance qu’ils ne trouvent pas chez les leurs, c’est à nos tailleurs qu’ils viennent la demander; le bon goût de la mise, la coupe savante et gracieuse, c’est près de nos tailleurs qu’ils viennent la chercher. On ne peut chiffrer les affaires énormes que nos tailleurs font avec le monde entier; on ne peut se faire une idée de la clientèle cosmopolite qui se fournit chez eux. Des clients ?... Ils en ont au Japon et au Chili, chez les Yankees et chez les Russes, chez les Anglais et chez les Brésiliens; ils en ont au cap Nord comme au cap de Bonne-Espérance. Un jour viendra où tout mandarin chinois qui se respecte, ne voudra plus être habillé que par eux, et où les chefs patagons, passés à la civilisation, leur enverront leurs commandes.

« Sans exagération, ma foi, je pourrai dire que nos tailleurs portent aussi loin le prestige du nom français que nos diplomates, et qu’ils nous acquièrent une véritable influence! Il n’est point, hors de France, d’homme un peu fortuné et résolu à se conformer aux règles du bon goût, qui n’ait son tailleur à Paris. Celui-ci exécute les commandes d’où qu’elles lui viennent, et ses clients lointains savent si bien qu’ils n’auront rien à dire, que tout sera parfait, qu’ils s’en remettent à lui et du choix des tissus et de la façon et de la forme. Eh bien, ne vous paraît-il pas que ces gens, qui viennent demander les bons soins de nos maîtres ès coupe, sont gagnés d’avance à nos idées, à notre pays ? Nous les habillons, et, avec nos vêtements, ils prennent nos mœurs. C’est déjà une manière d’aimer la France que de se fournir chez elle. Tant qu’il y aura des gens de goût de par le monde, et j’espère bien que ce sera jusqu’à la fin des fins, la France est sûre de vivre en exerçant sur les mœurs humaines une irrésistible suprématie.

« Où sont les tailleurs « en chambre » d’autrefois ? Autant dire : — où sont les neiges d’antan?

« Le tailleur de nos jours habite les plus beaux quartiers de Paris et a pignon sur rue. La plupart d’entre eux sont de grands industriels. des commerçants d’une valeur reconnue, qui ont des établissements importants à diriger, et l’on en voit les noms dans toutes les artères du nouveau Paris. C’est que leur industrie est de premier ordre, et par elle-même, et par les besoins auxquels elle répond, et par le personnel considérable qu’elle emploie.

« Je parlais tout à l’heure des étrangers qui se font volontairement tributaires de nos tailleurs ; mais, on ne doit pas oublier non plus que nous autres, bonnes gens de France, nous faisons le fonds de leur clientèle. Malgré bien des essais tentés, nous revenons toujours à eux. C’est qu’ils créent, qu’ils font la mode, qu’ils inventent, qu’ils ne se préoccupent pas seulement de nous vêtir, mais qu’ils nous habillent. Entre ces deux verbes, il y a un abîme. Quiconque se préoccupe de sa mise, en somme, s’adresse à eux, et ne peut faire autrement.

« Ce n’est pas seulement le client français, le client étranger qui viennent à eux; c’est aussi le rival, le tailleur étranger; celui-ci vient acheter ici des modèles afin de montrer aux ouvriers qu’il emploie, la nouveauté, le genre de travail, l’aplomb, le chic du vêtement, le détail des doublures et des bordures, que sais je? Ce sont les nôtres qui donnent le ton et qui indiquent la mode au monde entier.

« Aussi forment-ils une corporation puissante, et il n’en est pas, je pense, de plus honorable et qui renferme plus de gens de mérite. Eux, du moins, connaissent leur métier, ils ont mis la main à la pâte. Détail bien curieux qu’on m’a donné : ils ont tous commencé par être ouvriers. Donc, si leur réputation d’artistes et de négociants est aujourd’hui si considérable, c’est à eux seuls qu’ils la doivent.

« Je ne veux point entrer dans le détail de l’exposition des tailleurs au Champ de Mars. J’ignore les secrets de la coupe! Je dirai seulement qu’à voir leur exposition, on peut se rendre compte de leur supériorité.

« La Société philanthropique des tailleurs est un exemple de ce que peut faire eu bien une corporation d’hommes d’intelligence et d’esprit ouvert, et c’est cela que je trouve vraiment intéressant. Ne comptant pas moins de quarante-cinq ans d’existence, elle se compose de trois cents membres parisiens et, environ, de six cents membres correspondants des départements et de l’étranger. Son but est de venir en aide aux ouvriers que l’âge et les infirmités rendent incapables de travailler, et de donner de l’instruction aux jeunes apprentis. Ainsi, pour ce but, elle a distribué près de cent mille francs de secours, et cependant elle a aujourd’hui une réserve de plus de cinquante mille francs. Ce qui témoigne de ses vues larges et de ses sentiments élevés, c’est que cette société va fonder un collège pour l’éducation et l’apprentissage des élèves tailleurs. Elle n’épargne donc rien pour faire œuvre utile, et est tout à fait dans la voie du progrès. »

Combien de maisons il nous faut citer encore :
La maison du cardinal Fesch, avec sa collection de trousseaux et layettes, ses confections, ses manteaux, ses robes ajustées.

Le Grand bon marché, le magasin si connu de la rue Turbigo, qui vend, à ce qu’il affirme, meilleur marché que partout ailleurs, et qui, à coup sûr, expose-de fort jolies choses.

La Maison du Prophète, de Bordeaux, — il y avait autrefois à Paris, boulevard Bonne-Nouvelle, une maison qui portait la même enseigne et qui a depuis longtemps disparu, — a eu une exposition très-remarquée, notamment en ce qui concerne la livrée.

La Maison Godchau, — qui, elle aussi, donne le vêtement à bon marché, confectionné dans des conditions excellentes, — avait une vitrine remarquable.
En ce qui concerne cette maison, nous reproduirons les quelques lignes suivantes que M. Jules Richard a écrites dans le Figaro :
« La vitrine de la maison Godchau ne renferme que quelques articles d’habillement, les uns d’un bon marché extraordinaire, les autres d'une qualité supérieure et qui ont établi sa réputation parisienne ; elle a dû éliminer, faute de place, toutes les confections qu’elle fabrique spécialement pour les colonies et l’Amérique du Sud.

« Je n’apprendrai au public rien qu’il ne sache sur les produits et procédés commerciaux de la maison Godchau ; elle a fait les plus grands sacrifices pour arriver au bon marché le plus extrême et défiant toute concurrence. M. Godchau est une des personnalités du commerce parisien. C’est un croyant ; il a foi dans l’utilité et dans l’avenir de sa maison.

« Patron intelligent, il sait communiquer le feu sacré à ses employés. Le 30 juin, il célébrait la grande fête de l’Exposition en leur donnant une gratification de 10.000 francs.

« En quelques années, M. Godchau a fait de sa maison l’une des premières de son industrie. En 1859, simple commis, il fut frappé de la négligence que les commerçants apportaient dans le commerce de l’exportation des objets d’habillement. On ramassait des articles démodés et défraîchis, et, sans se préoccuper du climat et des habitudes d’un pays, on y expédiait ces rossignols qu’on vendait mal, sans bénéfice, et leur débit n’amenait pas de nouvelles commandes. M. Godchau pensa que, s’il fabriquait des articles spéciaux pour les pays d’outre-mer, le succès serait certain. Ce fut là son point de départ, et bientôt l’exportation des habits confectionnés prit une réelle importance en France ; aujourd’hui, rien que pour sa maison, elle dépasse huit millions. Il est donc bien le créateur d’une industrie nouvelle.

«Un des grands attraits de cette exposition, — pour les simples curieux, — était l’exhibition des mannequins portant des costumes de brigadier de gardiens de la paix, de facteur de la poste, de domestiques de grande maison, etc. »

Pour en revenir aux dames, notons quelques curiosités de l’exposition du Petit Saint-Thomas :
La robe moyen âge, brodée de perles, couleur ivoire ; la robe en velours écureuil avec satin et broderies, les costumes d’enfants et de magnifiques confections qui réunissent les spécimens les plus riches et les plus variés de la mode, empruntés aux fabriques du monde entier. Puis des costumes admirablement exécutés : depuis la robe Duchesse jusqu’à la jolie toilette de batiste pour les bains de mer.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878