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Mobilier et Accessoires


Mobilier et Accessoires à l'exposition de Paris 1878

L’ORFEVRERIE

Le lecteur nous permettra de le conduire avant tout au milieu des merveilles qui nous ont le plus frappé et de lui faire admirer tout d’abord l’orfèvrerie et la céramique.

L’orfèvrerie est, de tous les arts industriels, celui qui, dans n’importe quel pays, et à toutes les époques, fut toujours le plus en honneur. Reportons-nous à la Genèse, elle nous dira tout le talent inspiré déployé par Béléséel, fils d’Uri, l’orfèvre suscité par Dieu pour la construction du Tabernacle. Dans les
salles des âges primitifs, consacrées à l’art rétrospectif au Trocadéro, nous voyons des échantillons étonnants du travail des métaux précieux chez les Orientaux, les Arabes, les Grecs, les Romains, les Indiens, les Chinois et les Japonais. Saint Éloi a laissé dans notre histoire française une légende aussi populaire que glorieuse ; au temps de saint Louis, les orfèvres de Paris formaient déjà une puissante corporation, et leurs ouvrages peuplent les trésors de nos basiliques, qui, aujourd’hui encore, font l’admiration des amateurs les plus difficiles.

Nos artistes contemporains ont su conserver ces glorieuses traditions et placer l’orfèvrerie française au rang des industries les plus artistiques. Vous savez combien l’argenterie de nos pères était lourde et massive; son mérite n’en est pas moins considérable ; mais, pour être cossue, combien souvent elle devenait difficile à manier, qu’elle avait peu de grâce et d’élégance ! Aujourd’hui, au contraire, l’argenterie est légère, élégante, tout à fait artistique. Les pièces les plus grandes par le format sont elles-mêmes d’une sveltesse qui en dissimule à l’œil tout le poids. Témoin cette belle table Renaissance de Boulenger, devant les anses de laquelle Cellini resterait en extase.

Les pièces d’orfèvrerie de table surtout sont devenues fort élégantes. La forme arrondie, gracieuse, est relevée par une ornementation line et sobre. C’est par là que brillent les vitrines de MM. J. Piault, Roudet, Cailar-Rayard, dont la dernière offre un choix immense aux bourses modestes. Les pièces exposées par M. F. Nicoud sont aussi fort remarquables : ce sont de petits chefs-d’œuvre repoussés, ciselés ou émaillés ; ils attirent également l’attention par un grand fini du travail, un éclat surprenant de teintes de toutes nuances obtenues sous l’action du feu. Dans l’exposition d’Émile Philippe, j’admire surtout un très-beau kiosque mauresque, qui en forme le centre et le couronnement. Cette espèce de petit temple est admirablement revêtue d’émaux cloisonnés au fond d’or antique, dans le style oriental le mieux compris. Les services arabes du même industriel sont d’ailleurs tout aussi dignes d’éloges.

De très-belles théières, accompagnées des accessoires, dans la vitrine de M. Veyrat ; de grands vases en argent repoussé de la forme la plus élégante, mais surtout une table-guéridon en argent massif, ciselée avec une extrême finesse et reproduisant dans son pourtour la série dos médailles parlementaires du vicomte Lemercier, dont le chiffre est gravé au milieu.

Les grandes expositions commencent avec Odiot, dont les produits occupent presque à eux seuls tout un grand salon. La réputation de cette maison est universelle ; elle a commencé en 1720, à sa création ; J.-B.-Gaspard Odiot, son fondateur, quoique n’étant ni apprenti ni fils d’orfèvre, fut, par arrêt spécial du conseil, admis dans la corporation. En 1754, il fut honoré du titre de grand garde de l’orfèvrerie. Les traditions qu’il a léguées à ses descendants forment un véritable patrimoine d’honneur, que ceux-ci n’ont eu garde de laisser amoindrir. Pendant six générations, ils ont continué de père en fils cette tradition de probité et d’habileté professionnelles.

M. J.-B.-Gustave Odiot, l’héritier actuel de cette réputation, la soutient dignement au Champ de Mars. Sous sa direction intelligente, la maison a encore remarquablement enrichi sa splendide collection de modèles, tout en s’appropriant les perfectionnements apportés par la science moderne dans les procédés de fabrication. Depuis que l’on fait des expositions en France, la maison Odiot a regardé comme un devoir d’y participer, et chaque fois elle en est revenue avec la médaille d’or.

Un goût consommé et des plus délicats a présidé au choix et à l’installation des magnifiques spécimens qu’elle nous montre aujourd’hui. Nul clinquant dans ces services, accessibles seulement aux demeures et aux fortunes princières ; tous brillent par la pureté des formes, la distinction de la décoration, je ne sais quoi de sévère qui appelle forcément dans l’esprit de hautes pensées.

Il faut mentionner principalement un splendide surtout de table style Louis XV, placé au centre du salon. La pièce du milieu est surmontée d’un groupe représentant l’enlèvement de Flore par Zéphyre. Les deux principales figures sont portées sur un nuage que soutiennent quatre génies ailés. Deux autres groupes, fort gracieux, d’entants, aux extrémités du plateau, s’associent à l’action. Les candélabres et les corbeilles des bouts de table sont également ornés de groupes mythologiques d’enfants.

Le Jockey-Club a souvent recours à M. Odiot pour les œuvres d’art si estimées qu’il donne en prix. Sept de ces objets figurent ici, parmi lesquels une pièce de milieu représentant des chars traînés par des chevaux marins et conduits par des Tritons : tous sont d’une exécution merveilleuse et leur ciselure atteint un fini qui n’est pas souvent égalé. Le côté sculptural apparaît spécialement d’une façon saisissante; les contours et les dessins sont vigoureux et énergiques ; les ornements les plus délicats sont pleins de grâce, mais fort éloignés de toute mièvrerie. On ne saurait imaginer une somptuosité plus correcte ni de meilleur aloi.

Froment-Meurice, chacun le sait, est l’un des fournisseurs attitrés du gouvernement, des compagnies officielles et des grandes sociétés pour les objets qu’ils destinent à récompenser les lauréats des grands concours industriels. C’est en même temps le producteur favori des souverains et des amateurs de distinction.

Sa maison fut fondée en 1794 par François Froment, orfèvre, bijoutier, joaillier de la ville de Paris, et depuis cette époque, malgré toutes les vicissitudes traversées par le pays, elle est demeurée fidèle à la devise de son créateur. En 1839, à la première Exposition nationale, son fils, François Froment-Meurice, qui la dirigeait depuis dix ans, obtint une médaille d’argent. En 1849 et 1851 à Londres, en 1855 à Paris, elle reçut la médaille d’or, cette dernière fois le lendemain du jour où la mort avait emporté son chef. Rappelons, à l’éloge de ce dernier, qu’en 1832, lors de l’épidémie qui sévit si cruellement à Paris, il fut décoré de la Légion d’honneur, juste récompense de ses sacrifices et de son dévouement dans ces tristes circonstances. 1852 l’avait vu faire officier du même ordre, comme pour affirmer qu’en même temps que l’homme de bien on récompensait aussi l’artiste. Depuis lors, la maison est entre les mains de M. Émile Froment-Meurice et de ses honorables associés.

Cet industriel a pour lui une véritable noblesse artistique qui obligeait son heureux possesseur à de grands efforts pour apparaître ici digne de lui-même et de sa noble clientèle. Il s’est tiré avec le plus grand honneur de cette redoutable obligation.

Depuis l’Exposition de 1839, qui lui valut sa première récompense, la maison Froment-Meurice a toujours marché en avant. Faisant appel à la collaboration des artistes les plus autorisés, ne négligeant aucun soin pour que l’exécution répondît au mérite incontesté de ses modèles, elle est arrivée ainsi à surmonter toutes les difficultés dont cette fabrique est hérissée, et à produire de véritables merveilles de grâce et de bon goût.

Nous donnons deux gravures représentant des types sortis de cette maison. L’une figure une corbeille ovale autour de laquelle voltigent des Amours et qui est portée par des Faunes. L’autre reproduit une amphore d’argent repoussé au marteau, d’un travail admirablement gras et lin, décorée de légers dessins en émail noir et posée sur un trépied d’argent ciselé. Nous aurions souhaité pouvoir donner à nos lecteurs tous les sujets apportés au Champ de Mars par Froment-Meurice ; ils sont au nombre de vingt-cinq groupes, aussi variés de forme que finis de travail.

Qu’on examine plutôt cette pendule et ces candélabres pleins d’originalité, en argent ciselé et ivoire, commandés par le duc d’Aumale pour le château de Chantilly et absolument dignes de faire partie 'du mobilier princier de cette opulente résidence. Voici, à côté, l’ostensoir de vermeil, orné d’émaux et de diamants, offert par feu la comtesse de Bardi à l’église de Notre-Dame du Sacré-Cœur d’Issoudun ; puis cette magnifique aiguière en cristal de roche, montée en vermeil et ornée d’une guirlande de fruits, de pierres fines à feuillages émaillés , exécutée pour le roi Alphonse XII ; cette coupe, aussi en cristal de roche, en forme de coquille, montée en vermeil et émail et dont l’anse est formée par un dragon, qui était la propriété de cette pauvre reine Mercédès.

Je citerai rapidement le Centaure couronné par la Victoire, groupe d’argent repoussé sur un socle d’argent niellé ; le bel anneau pastoral, offert à Pie IX par le diocèse de Genève, où brille une superbe miniature de saint Pierre en émail sur or : une lampe d’argent ciselé portée par un centaure et une centauresse, appartenant au duc de Montpensier, et un superbe bassin d’argent, ciselé au repoussé, avec anses ciselées sur fonte, exécuté pour la baronne de Rothschild, puis le grandiose surtout de table, style rocaille, fait pour la princesse Mentchikoff, et comprenant une corbeille, des candélabres, des coupes et des seaux à champagne, etc.

J’arrive enfin à l’encyclopédique collection Christofle, qui renferme des spécimens magnifiques de la considérable production de cette maison. Ils sont aussi variés dans les procédés de fabrication que par la valeur des matières employées ; ils offrent à la fois aux positions les plus modestes la jouissance d’un luxe bien entendu, et aux fortunes les plus opulentes l’emploi judicieux de la richesse par la possession facile des objets d’art de l’exécution la plus parfaite.

Pour en arriver là, il a fallu que l’orfèvrerie Christofle, car dès le début elle a reçu du public ce nom typique, devînt une véritable industrie, capable de produire mécaniquement et scientifiquement, avec une rigoureuse précision de lignes, une grande quantité d’objets, en moins de temps, à moins de frais que ne le pouvait faire le travail manuel et personnel. Et c’est bien ainsi que son exposition apparaît comme le résumé de tous les progrès accomplis jusqu’à présent dans l’art de travailler les métaux.

En transformant industriellement l’orfèvrerie, la maison Christofle n’a pas voulu, plus que tout autre industriel intelligent, supprimer la collaboration artistique de l’ouvrier. Loin de là, elle réserve son effort pour l’appliquer plus intense, plus éclairée, plus puissante, à la direction des machines et à ce dernier coup de pouce qui trahit l’artiste et imprime un cachet tout spécial à l’œuvre sortie de ses mains.

M. Charles Christofle, en important en France les procédés de dorure et d’argenture électro-chimiques, a été le créateur de l’industrie de Y orfèvrerie galvanique; eu y ajoutant les procédés mécaniques, il lui a fait accomplir un pas immense, car ils lui donnent une précision de lignes et une régularité dans la production que le travail manuel ne pouvait atteindre sous sa direction jusqu’à sa mort en 1863 ; sous celle de son fils M. Paul Christofle et de son neveu M. Henri Bouilhet, la maison s’est appliquée à employer toutes les ressources que fournissaient à son industrie les progrès des sciences physiques, chimiques et mécaniques. Le fondateur avait obtenu en 1844 et 1849 des médailles d’or, la croix de la Légion d’honneur en 1853, la grande médaille en 1862, la croix d’officier en 1867; l’exposition de ses produits ont fait grande sensation, spécialement le beau surtout et le service de dessert exécutés pour l’hôtel de Ville de Paris ; M. P. Christofle étant du jury, la maison était hors concours , et M. Bouilhet fut décoré. A Vienne, en 1873, ces messieurs obtinrent le grand diplôme d’honneur et quinze médailles de collaboration. M. Paul Christofle fut honoré de la croix d’honneur.

Aujourd’hui la maison Christofle se présente avec un ensemble de pièces où se trouve mis en relief tout le parti que ses directeurs ont pu tirer des procédés nouveaux dont ils sont les créateurs et les initiateurs : incrustation des métaux précieux, décoration polychromique des métaux, émaux à cloisons rapportées, guillochage et gravure électromagnétiques, galvanoplastie ronde-bosse et massive, métallurgie du nickel.

Leurs ouvriers sont des élèves formés avec soin sous leur vigilante direction ; une école d’apprentis a été organisée chez eux, dans laquelle l’élude s’applique aussi bien à la science qu’au métier. Quant aux modèles, ils les demandent tous à des artistes d’élite, dont le talent est consacré. Ainsi la conception et l’exécution sont maintenues chez eux au niveau artistique le plus élevé, Leur personnel ne compte pas moins de 1,500 ouvriers, qui apportent dans l’exécution des pièces d’orfèvrerie les plus modestes, comme les plus riches, la même conscience, le même amour de la perfection. C’est l’inflexible règle imposée par la direction, soucieuse de l'honneur de la maison.

On sera surtout frappé, en examinant l’exhibition Christofle, de ce fait qu’il n’est nullement nécessaire, pour l’exécution des pièces les plus fines, d'employer l’argent et l’or, mais que le cuivre et le bronze, se prêtant aux travaux les plus délicats de l’orfèvrerie, peuvent, alors qu’ils sont revêtus d’un métal précieux, rivaliser avec les œuvres les plus célèbres de tous les pays.

Toutefois MM. Christofle travaillent également les métaux précieux : on voit, sur une des tables du salon qui leur est consacré, un magnifique surtout de table, style Renaissance italienne, exécuté pour le duc de Santonia, qui n’a pas exigé l’emploi de moins de 400 kilogrammes d’argent. Tous les groupes mythologiques qui le composent: Triomphe d'Amphitrite, par A. Mercié, Pêche maritime et fluviale, par Hiolle, Europe, Asie, Afrique et Amérique, par Lafrance, et les Saisons de J. Gautherin, celles-ci formant quatre candélabres, sont exécutés avec une ampleur réellement magistrale ; je citerai encore , dans l’argenterie massive , un déjeuner Louis XV, doré et émaillé, exécuté au repoussé, avec une frise en émail cloisonné à godrons tournants bleu et blanc décorés de fleurs ; un service à café en émail translucide en style indien avec palmes sur paillon d’or, etc.

Dans l’orfèvrerie argentée et dorée, il faut mentionner un surtout et un service à dessert, style Louis XVI, dont les sujets sont dus à Carrier-Belleuse ; un autre surtout de même style, figure patinée or et socle doré ; quelques autres services de table ainsi qu’un grand choix de pièces d’orfèvrerie usuelle; puis l’Agriculture, sous les traits d’une jeune bergère, placée au centre d’une jardinière, ornée de groupes d’animaux et d’attributs agricoles ; coupe d’argent pour la prime d’honneur d’un concours régional ; la Cérès, sur un socle décoré de bas-reliefs d’animaux, prix des fermes-écoles; le beau groupe, prix d’ensemble pour l’espèce bovine, comprenant génisse, taureau et vache, d’une expression si intense et d’un mouvement si juste.


LA FERRONNERIE D’ART.

La ferronnerie d’art a pour la généralité du public un immense attrait. A l’époque de la Renaissance, elle brilla en France d’un éclat incontestable et nous pouvons en quelque sorte la revendiquer comme étant une de nos gloires nationales.

Depuis trente ans, nos ferronniers, sous l’impulsion d’architectes novateurs et d’ingénieurs hardis, ont donné à la construction métallique un développement qui s’épanouit à miracle, bien qu’avec certaines timidités inutiles encore, au palais du Champ de Mars. De splendides échantillons en existent à la Bibliothèque nationale, à celle de Sainte-Geneviève, aux Halles, etc.

Mais dans l’ameublement de nos maisons, de nos palais, de nos musées, le fer, travaillé par des artistes serruriers, avait presque disparu. Cotte année, nous avons rencontré, dans la classe 25, l’admirable ferronnerie d’art exposée par M. Bodart.

Ce sont deux superbes candélabres monumentaux, pièces hors ligne, exécutées dans un style qui rappelle la Renaissance, qui n’en ont pas eu d’égales à l’Exposition : elles sont la consécration définitive du talent de leur auteur, un artiste admirable et modeste, qui s’est grandement inspiré des beautés delà serrurerie ancienne. C’est « merveilleux, » lui disait-on quand il a installé sa vitrine, et ce n’était pas assez, car, à côté de ses candélabres, ses encadrements de glaces, ses lustres et lanternes, ses torchères, ses foyers, ses appliques dépassent l’idéal que l’on se pouvait faire du talent de nos ferronniers modernes.

M. Bodart a commencé en 1855, en s’attachant à reproduire les beaux types d’autrefois ; avec une extrême simplicité de moyens d’action, il est parvenu à produire des imitations tout de suite mises hors de pair par les connaisseurs, bientôt devenues impossibles à distinguer des modèles, et aujourd’hui il crée lui-même, en guidant sa fantaisie d’après les règles du goût le plus sévère.

Il faut voir son atelier où sont entassés des chefs-d’œuvre : lustres, lampes, suspensions, lanternes , flambeaux , candélabres , pendules , cadres, pelles et chenets, etc., le tout en fer relevé au marteau ; le fer prend sous ses doigts les formes les plus gracieuses, les plus fines, et ses travaux portent un cachet de vérité artistique qui les rend dignes des musées les plus difficiles, dans lesquels du reste,[depuis quinze ans, ils ont su trouver place.

Autre détail très-appréciable : ces beaux produits sont accessibles à toutes les bourses.

Nous citerons, après cette exposition, celle de M. Masson, encore un fidèle de l’art ancien, et maintenant un maître ; et encore les pièces remarquables de M. Marron, de Rouen, parmi lesquelles on remarque surtout des armoiries au repoussé d’une finesse extrême et des ornements en plomb pour clochers, d’un style excellent, et enfin M. Denière qui expose une magnifique rampe Louis XVI dont nous avons donné la gravure.


LA CÉRAMIQUE.

La fabrication privée nous console de la décadence momentanée de notre établissement national do Sèvres. Partout ici, nous nous heurtons à un travail vigoureux, à un effort constant, à un élan irrésistible, qui témoigne d’une vitalité artistique des plus heureuses. C’est avec joie et fierté que nous contemplons l’exposition , céramique française; le coup d’œil est éblouissant, féerique. Rien de plus gracieux, de plus coquet, parfois de plus suave. Le regard flotte d’une vitrine à l’autre, caressant mollement ces émaux éclatants, ces teintes délicates, si doucement nuancées, que piquent çà et là d’une note suave, comme un son de fanfare, des tons très-vifs, souvent même d’une grande crudité. Contraste voulu et d’un charmant effet.

La place nous manque pour détailler, même à grandes lignes, chacune des exhibitions. Nous devons nous borner à quelques mots sur celles qui forment en quelque sorte le sommet de ce merveilleux ensemble.

Bernard de Palissy est resté longtemps le créateur et le maître inimitable de cet art charmant dans notre patrie. Les œuvres qu’il nous a laissées font à jamais l’admiration de tous les connaisseurs ; il était mort emportant, comme beaucoup de céramistes anciens, le secret de ses découvertes.

Un homme cependant s’est rencontré, qui, à force de patientes recherches, de persévérants labeurs, de pénibles sacrifices, a retrouvé les merveilleux procédés des rustiques figulines, avec un éclat égal, une pureté semblable et une telle perfection que les plus adroits ne savaient distinguer les imitations des originaux. Ce travailleur opiniâtre, cet artiste possédé du démon céramique, c’est celui que les hommes du métier, les ouvriers de Vaugirard ont appelé souvent le « Roi des potiers, » qu’Auguste Luchet avait baptisé le « Potier sublime. »

Pull est estimé par les véritables amateurs à l’égal de maîtres les plus illustres du genre. C’est de lui, on peut le dire, que vient l’impulsion qui a déterminé le mouvement donné à cet art éminemment français et trop abandonné. Pendant longtemps, il a été le seul, et il est resté le premier. Comme Bernard de Palissy, son idéal,, il a commencé par se ruiner à la recherche de ces secrets perdus; mais ses sacrifices ont été féconds ; après des luttes qui rappellent les angoisses du potier de Saintes, il est parvenu à créer des œuvres qui égalent celles de son devancier pour la perfection des modèles, la richesse des émaux, leur pureté et leur éclat incomparables.

Après avoir longtemps imité Palissy, depuis 1867, il s’est attaché à produire des modèles originaux remarquables de dessin, de modèle et de couleur. Ses émaux sont d’une richesse et d’une harmonie admirables ; personne sous ce rapport ne saurait entrer en lutte avec lui. En 1867, il avait exposé une cheminée Henri II, un chef-d’œuvre qui fut l’objet de l’admiration universelle des amateurs français et étrangers. Nous n'avons pu l’examiner sans enthousiasme et nous sommes heureux d’avoir entendu dire que le musée du Louvre est disposé à en faire l'acquisition. Il ne faut pas en effet que ce monument véritable de la céramique française sorte de notre pays. Sa place est marquée dans notre première collection artistique.

Cette année, Pull expose un panneau décoratif, la Céramique, dont la splendeur n’a pas d’égale. C’est une pièce digne de figurer dans les musées et les galeries des amateurs les plus délicats. Le modèle a été fait par son fils, un sculpteur d 3 talent, son unique collaborateur et son aide exclusif, car cet artiste, fils.de ses œuvres, qui n’a reçu de leçons de personne, fait tout par lui-même, prépare sa terre, la tourne, la modèle, l’é-maille et la cuit personnellement.

A côté de ce panneau, il nous montre des plats, des coupes, des vases, des statuettes, des groupes dont on ne saurait trop louer le style et goût. C’est bien et sans contredit la grande et vraie tradition de Palissy, mais il ne saurait plus y avoir confusion ; l’œuvre de Pull a &n cachet d’originalité, son goût moderne ; on sent là une personnalité, un artiste dont les chefs-d’œuvre, déjà très-recherchés, seront plus tard disputés à coups de billets de banque. Du reste, il ne tire de ses modèles que fort peu d’exemplaires, plusieurs sont des pièces uniques. On le comprend facilement, après ce que nous venons de dire, et c’est ce qui explique une certaine animosité que ressentent pour lui, non ses rivaux, il n’en a pas, mais les marchands, dont il ne peut ni ne veut être le fournisseur. Dans cette branche de la céramique, il occupe une place unique en effet : il n’a ni égal ni concurrent ; non-seulement il est le premier, mais c’est incontestablement lui qui a donné l’impulsion au mouvement dont nous contemplons l’efflorescence.

D’autres sont venus après luit qui, dans des genres différents, ont produit des œuvres que l’on recherche, et qui méditent d’être appréciées par la vivacité des couleurs et l’heureux agencement des peintures dont elles sont décorées. Beaucoup, sans doute, sont encore dans la période d’imitation, et se bornent à refaire les modèles des anciennes fabriques de Rouen, de Nevers, de Moustiers, de Lorraine et de Strasbourg. Certains sont arrivés à ce degré de perfection qui permet de confondre à première vue la copie avec l’original, toutefois avec nuance de vie et de mouvement toute moderne. Mais c’est le phénomène ordinaire qui se produit à la renaissance de toute industrie : on commence par imiter avant de créer et d’innover.

Citons parmi ces imitateurs heureux des vieux types, MM. de la Hubaudière , de Quimper, dont les fontaines, les jardinières, les vases et services de table sont de véritables restitutions de décors à la corne de la fabrique rouennaise ; les belles pièces décorées en faïence de Lorraine de la manufacture de Saint-Clément, notamment la cheminée monumentale à écusson héraldique, et les grands vases do M. Jules Aubry, à Toul, qui reproduisent si fidèlement les excellents modèles du siècle dernier ; le grand plat décor polychrome de l’ancienne maison Signoret, de Nevers, si remarquable comme dimension, comme finesse de dessin, comme harmonie de couleurs.

Dans l’exposition de M. de La Hubaudière, les amateurs se pressent pour admirer les revêtements de cheminées, les grands plats, genre Rouen, à décor rayonnant, les buires nivernaises, les gourdes bretonnes, les fontaines en style de Moustiers, et enfin ce Bacchus, vêtu à la mode de Louis XVI, habit jaune et chapeau à trois lampions, sur le tonneau duquel on lisait le quatrain suivant, daté de 1783 :

Ce sac à vin de rouge trogne,
Qu’on voit assis sur ce tonneau,
S’indigne, comme un franc ivrogne,
Qu’on le prenne pour pot à l’eau.

Les genres arabe, persan, oriental, mauresque, les majoliques italiennes, ont aussi leurs imitateurs , dont quelques-uns sont arrivés à une très-grande perfection. Il faut citer parmi ceux-là M. Poyart, dont les vases et les plats, genre oriental, sont d’un éclat vraiment joyeux : il en sort je ne sais quelle incitation à l’épanouissement, qui cause du plaisir. Ces faïences et ces porcelaines sont généralement décorées sur fond bleu pâle, avec des incrustations dorées ou des couleurs vives, surgissant en relief, qui produisent un ensemble du plus agréable effet.

La spécialité de M. Deck, devenu une autorité dans la matière, ce sont les grands panneaux décoratifs, les grands revêtements de mosaïque, qui cette fois paraissent hardiment entrés dans les combinaisons architecturales. La faïence a pris, comme autrefois en Italie, un caractère monumental, en s’appliquant sur ces grandes surfaces murales, dont elle relève agréablement la monotonie. Les vastes paysages exécutés par cet habile industriel, avec le concours d’artistes excellents, ornent deux arcades du porche des Beaux-Arts, au centre du Champ de Mars. On ne saurait contester l’éclat, l’énergique glacé et le puissant effet des figures à grande échelle, ainsi que des autres motifs qui entrent dans cette décoration. C’est là une ressource nouvelle mise à la disposition des architectes novateurs, et surtout de ceux qui s’adonnent au développement de la ferronnerie dans l’ossature des constructions. L’alliance de la faïence, comme l’exécute M.Deck, avec le métal, leur permet de laisser apparaître ce dernier avec plus de franchise encore qu’il n’a été fait par M. Hardy ; c’est le caractère architectonique du siècle qui se dessine là, et qui rappelle, avec d’heureuses transformations, les colossales bâtisses de l’Orient asiatique.

On sait déjà tout le mérite des vases et des majoliques de M. Deck ; c’est l’un des producteurs les plus estimés de Paris, et ses magasins jouissent d’une vogue méritée.


L’EXPOSITION DE LA MANUFACTURE DE SÈVRES.

Ici, le lecteur nous permettra de nous étendre un peu longuement; car il s’agit de notre grande manufacture nationale, c’est-à-dire d’une des vieilles gloires de la France.

Dans son numéro du 5 octobre 1878, le journal la République française, nous semble avoir parfaitement jugé cette importante exposition :
Parmi les manufactures célèbres qui alimentent en Europe le luxe de l’ameublement ou des habits, la manufacture de Sèvres est une de celles qui ont toujours eu le plus de prétentions artistiques et qui les ont généralement justifiées. Aux yeux des amateurs, les vieilles porcelaines de Sèvres rivalisent avec les plus beaux produits de la Chine et du Japon. Les porcelaines contemporaines sont beaucoup plus discutées. Les beautés bruyantes de la faïence leur ont fait un peu tort et les grands progrès artistiques de l’industrie privée dans ces dernières années leur ont créé des concurrents intéressés à rabaisser leurs mérites.

Cependant ces mérites sont réels, et l’exposition des vases de Sèvres dispersés partout dans le grand vestibule du Champ de Mars produit certainement une excellente impression sur le public.

Ce qui frappe tout d’abord dans cette exposition, c’est l’emploi presque exclusif des colorations au grand feu, soit dans les fonds, soit comme moyen d’ornementation. Un des principaux services rendus par la manufacture de Sèvres à l’industrie céramique, c’est d’avoir fait entrer dans la préparation des éléments colorants de nouveaux oxydes et de nouvelles matières minérales capables de résister à la haute température du feu de porcelaine, puis d’avoir déterminé comment on pouvait modifier ces matières colorantes elles-mêmes à l’aide de certaines conditions atmosphériques particulières. Ces recherches longues et difficiles sont dues en grande partie à l’éminent chimiste de la manufacture de Sèvres, M. Salvetat, qui est arrivé à donner aux artistes en porcelaine toute une gamme de couleurs au grand feu, qu’on peut placer sous l’émail et qui deviennent par conséquent indestructibles, tandis que les peintures fortes, après la cuisson, n’étant protégées par aucune couverte contre les influences atmosphériques, s’altèrent toujours aisément.

Les artistes devaient naturellement tirer un grand parti de ce nouveau mode de décoration qui leur offrait des ressources variées à l’infini et qui leur permettait d’arriver à une vigueur et à une richesse de coloration que les procédés de peinture employés jusqu’alors n’avaient jamais su leur donner. En effet, la couleur, posée sur le biscuit même de la porcelaine, se développe au feu et acquiert, sous le glacé de l’émail, une profondeur, une intensité et une chaleur de tons impossible à obtenir avec les couleurs de moufle. Aussi, presque tous les peintres de Sèvres, malgré la difficulté que devait leur occasionner ce nouveau mode d’emploi qui procède tout à la fois de la peinture et de la sculpture, ont-ils réussi à produire des œuvres justement remarquées.

La décoration polychrome est celle qui domine à l’Exposition actuelle; c’est elle, en effet, qui, dans ces derniers temps, depuis 1874 surtout, semble avoir fait les plus grands progrès. Quelques années après l’Exposition de 1850 , où le premier essai de pâtes colorées avait été timidement soumis à l’appréciation du public, des travaux importants furent commencés par M. Salvetat et un sculpteur habile qui a su prouver qu’il était en même temps un chercheur patient et infatigable. M. Gély avait exécuté avec les nouvelles pâtes toute une série de petites tasses représentant, en pâte blanche sur un fond coloré et orné de fleurs et ornements de différentes couleurs, des sujets tirés des Fables de Lafontaine. Exposée à Londres en 1862, et très-remarquée à cette époque, cette série, qui est actuellement au musée céramique de Sèvres où elle restera comme un document précieux dans l’histoire des arts céramiques en France, était pour ainsi dire une révélation. Mais les matières colorantes étant, les unes plus fusibles que la pâte blanche, les autres moins fusibles que cette même pâte, il en résultait dans l’emploi, surtout pour les pièces d’une certaine dimension, une difficulté considérable : des accidents nombreux se produisaient à la cuisson, la pâte se soulevait par lamelles, se retirait ou s’écaillait ; des déformations considérables avaient lieu, et l’artiste voyait souvent s’effondrer en quelques heures, sous l’influence du feu, le résultat du travail de plusieurs mois. Il n’a pas fallu moins que la persistance de M. Régnault et la persévérance de M. Salvetat à continuer les recherches commencées pour arriver à formuler des principes fixes qui, s’ils n’empêchent pas tout à fait les accidents si redoutés, arrivent à en diminuer sensiblement les chances. Encore les rares accidents qui se produisent au feu aujourd’hui proviennent-ils le plus souvent d’un emploi défectueux de la matière colorante due à une inexpérience qu’un peu d’habitude fait bientôt disparaître.

Le procédé le plus simple parmi les différentes applications des pâtes est celui qui consiste à décorer une pièce avec de la barbotine blanche sur un fond coloré ; le modelé se produit alors par transparence suivant la plus ou moins grande épaisseur de la pâte blanche qui couvre le fond, et l’on obtient ainsi des effets de camée véritablement remarquables.

L’Exposition de 1867 avait montré, dans ce genre, de véritables merveilles signées Solon-Milès. Depuis cette époque M. Solon a quitté la France, et c’est à l’exposition anglaise, dans le produit de la manufacture de M. Minton, qu’il nous faut aller pour retrouver son nom sur des pièces qui ne rappellent que de loin celles qu’il exécutait à Sèvres. C’est toujours la même composition gracieuse, la même pureté de dessin et la même finesse d’exécution ; mais ce n’est plus la même matière. La pâte de la porcelaine française, celle de Sèvres notamment, est transparente. En ébauchant une figure, l’artiste peut opérer à peu près comme autrefois les émailleurs de Limoges, en tenant compte de la coloration du dessous qui permet d’obtenir un modelé doux participant du ton de l’excipient. La porcelaine anglaise, au contraire , est opaque et ne peut absolument donner que des effets de sculpture en bas-relief; de là un aspect légèrement plâtreux, un peu de lourdeur et, partant, moins de charme dans l’apparence générale. Cette différence entre les deux résultats obtenus est tellement grande que, même à l’exposition de la manufacture de Sèvres, on reconnaît facilement les pièces exécutées par des peintres et celles qui sont faites par des sculpteurs : les premiers tirent parti de la transparence du dessous coloré, les seconds ne voient que le relief de la forme elle-même.

Malheureusement l’emploi de la barbotine blanche est sujet à des mécomptes indépendants du talent de l’artiste; certaines pâtes transparaissent par place, soit par suite d’un excès local de la matière qui colore le fond, soit en raison du trop peu d’épaisseur de la barbotine blanche posée sur ce fond. Ces défauts, que rien ne peut faire prévoir, et qui ne peuvent être aperçus pendant l’exécution, apparaissent après la cuisson, et sont malheureusement impossibles à corriger. Là, en effet, il n’y a pas de retouches à faire, pas de second feu à donner comme dans la peinture ordinaire où l’on peut masquer par des reprises habiles les incorrections d’une première exécution. Quelques rehauts d’or parviennent seuls à cacher parfois les « trous » qui se produisent dans le modelé de certaines figures.

Parmi les pièces remarquables décorées avec ce procédé, nous citerons surtout les différents vases de M. Gobert, l’artiste au talent souple et gracieux, si ingénieux dans ses compositions allégoriques des Saisons, dans son vase des Éléments et dans celui qu’il a appelé la Balançoire. M. Taxile Doat a exposé également plusieurs vases justement remarqués et surtout un cabaret sur fond céladon, charmant assemblage de petites pièces élégantes décorées avec goût et d’une réussite parfaite.

M. Gély tire un excellent parti de l’emploi simultané des pâles colorées et de la barbotine pure, mais on pourrait peut-être reprocher aux pièces qu’il a signées un manque de variété dans la composition.

Ce sont surtout les vases décorés au moyen des pâtes colorées qui attirent l’attention, et quelques-uns, comme emploi de couleurs, sont de véritables tours de force et d’audace de la part de leurs auteurs ; plus ou moins discutables au point de vue purement artistique, ils sont irréprochables sous le rapport du métier proprement dit : MM. Bulot, Paul Avisse, Belet et tant d’autres ont montré l’immense parti que l’on pourra tirer de l’emploi de ces colorations vigoureuses et profondes. Si nous avions quelque chose à leur reprocher, ce serait justement de n’avoir pas exécuté leurs compositions dans un sentiment décoratif plus largement compris. Les pâtes colorées, par leur nature même, excluent les mélanges, qui ternissent presque toujours leur pureté, et nous croyons qu’elles seront d’autant mieux à leur place qu’elles seront employées presque exclusivement en à-plats et sans la recherche du modelé qu’exige la reproduction fidèle et exacte de la nature. Une grande jatte, signée Paul Avisse, largement traitée et justement remarquée, en fournit une preuve palpable.

M. H. Lambert a exposé un vase décoré de branches de roses, qui montre également une nouvelle et heureuse application des pâtes à la coloration des fonds. Le vase étant préalablement recouvert sur toute sa surface avec la matière colorante, la partie qui doit recevoir la décoration est creusée avec un grattoir et remplie avec de la pâte blanche ordinaire qui ne fait pas épaisseur sur la pâte colorée. Après la cuisson du vase, le fond sort du four avec toute sa pureté et sa profondeur, laissant en silhouette blanche la surface à décorer avec les procédés ordinaires de la peinture dite au demi-grand feu. C’est une véritable incrustation blanche permettant d’obtenir des tons frais et transparents qui acquièrent d’autant plus de valeur que le fond est plus pur et d’une coloration plus intense.

Cette peinture au demi-grand feu est encore un procédé trouvé et mis en œuvre à la manufacture de Sèvres. C’est à M. François Richard, mort il y a quelques mois, que l’on doit cette idée de peindre les figures et les fleurs avec des couleurs pouvant résister à une température plus élevée (290 à 300° du pyromètre d’argent) que celles de la peinture ordinaire. Ces couleurs nouvelles donnent à la porcelaine dure un glacé qui la rapproche, comme aspect, de la porcelaine tendre, si supérieure au point de vue artistique. Les premiers essais de ces couleurs ont paru pour la première fois à l’Exposition de 1867 et ont valu à leur auteur une médaille d’or.

Il ne faut pas oublier non plus l’emploi simultané du demi-grand feu et des fonds en pâtes colorées, faits par M. Lambert, et les ressources que cette peinture si bien glacée offre pour la retouche des pâtes au grand feu lorsqu’il se produit au four quelques accidents.

Il serait injuste de ne pas mentionner aussi, sinon comme une innovation , au moins comme une heureuse application d’un moyen déjà connu, les grands vases si artistement décorés avec des oxydes de cobalt sous couverte de M. Ch. Picquenet. Le grand vase que le livret désigne sous le nom de vase Cordelier est certainement une des pièces les plus réussies que nous connaissions dans la céramique moderne.

Nous signalerons enfin les beaux vases de porcelaine tendre, décorés d’émaux opaques et transparents sur fonds vermiculés, au moyen du procédé qu’il a imaginé.

Il est regrettable que l’on n’ait pas cru devoir exposer quelques-uns des spécimens d’émaux cloisonnés sur porcelaine qui figurent dans les vitrines du musée céramique et qui datent à peine de deux ans ; ces essais nouveaux, comme les vases de M. Rajoux, décorés à l’aide du procédé des ors modelés par transparence, prouvent que la manufacture de Sèvres, malgré les critiques qu’on lui inflige souvent, n’a pas oublié sa mission d’éclaireur dans la voie du progrès industriel.

Il est vrai qu’on a pu quelquefois lui adresser des reproches plus fondés au point de vue artistique et surtout se demander à quel prix revenaient tous ces grands vases fabriqués au compte de l’État. Ceci nous amène à examiner le budget de la manufacture de Sèvres et son fonctionnement intérieur.

Le budget de la manufacture de Sèvres est annuellement de 567,000 francs; sur cette somme, 115 à 120,000 francs en moyenne, provenant des ventes faites au magasin, retournent tous les ans dans les caisses de l’État; en outre, 30,000 francs au moins sont affectés à l’atelier de mosaïque nouvellement créé et composé en grande partie d’artistes italiens.

Le personnel de la manufacture est divisé en deux classes : personnel administratif et personnel des travaux. Le premier comprend l’administrateur, l’agent comptable, le conservateur du musée et des collections, et sept employés parmi lesquels sont les gardes-magasins, le caissier, les commis aux écritures, etc. Les hommes de service, gardiens du musée ou des magasins, concierges, etc., appartiennent à cette première catégorie, à laquelle une somme de 48,000 francs est réservée sur le budget.

La seconde catégorie ou personnel des-travaux , est divisée en plusieurs départements; le premier (service des fours et pâtes) se compose d’un chef de service, d’un surveillant et de 79 sculpteurs, modeleurs, réparateurs, tourneurs, hommes des fours, ouvriers employés au broyage et au lavage des pâtes, etc. Ce premier département émarge au budget pour une somme de 146,000 francs.

Dans la seconde catégorie (décoration et montage en bronze) sont compris un chef de service, un surveillant et 49 personnes parmi lesquelles 27 artistes peintres, décorateurs et doreurs, dont les appointements varient de 800 à 4,000 francs, chiffre maximum. Évidemment, il y aurait une révision à faire dans la façon dont on apprécie actuellement les travaux exécutés, sous peine de se voir enlever par les manufactures étrangères, comme cela est déjà arrivé plusieurs fois, des artistes qui ne pouvaient trouver à Sèvres la juste récompense de leurs efforts et de leur talent. Les monteurs en bronze, les ciseleurs, l’atelier d’impression et les brunisseuses font partie de ce département qui est inscrit au budget pour une somme de 117,000 francs.

Le troisième département, dont le chef est M. Salvetat, professeur de chimie technologique à l'École centrale, ne compte que cinq hommes employés aux moufles et à la préparation des couleurs et des métaux précieux, or, platine, etc. Ce département ne dépense en tout que 11,000 francs.

A ces employés, artistes ou ouvriers, attachés définitivement à la manufacture, portés sur les états mensuels, et dont le traitement subit la retenue réglementaire de S %, il faut ajouter un personnel dit en extraordinaire. Une somme de 50,000 francs est réservée à ce personnel et à quelques travaux supplémentaires que l’on donne chaque année aux artistes peintres et sculpteurs faisant partie du personnel fixe.

Ce qui reste du budget est employé à l’achat des matières premières, kaolin, métaux précieux, produits chimiques, outillage, fonte et surtout combustible. Ce dernier chapitre, bois, houille et coke, n’absorbe pas, à lui seul, moins de 36,000 francs. Enfin, une allocation dérisoire est accordée au musée et à la bibliothèque : 5,000 francs seulement sont réservés pour les acquisitions de ce musée. D’après les idées si élevées de son fondateur, M. Brongniart, et de son ancien et regretté conservateur, M. Riocreux, il devrait être une histoire générale de la céramique, et on y remarque au contraire de nombreuses lacunes, souvent choquantes, que les ressources trop limitées de son budget ne lui permettent pas de combler.

Les produits de la manufacture de Sèvres sont estimés comme prix de vente, — ou de sortie du magasin si la pièce est donnée en cadeau par le gouvernement, — d’après le total des frais directs, c’est-à-dire prix de la pièce en blanc, décoration payée à l’artiste peintre, poids de l’or entrant dans l’ornementation, montage, bronze, ciselure, poids et dorure de la fonte, etc. On ajoute à ce total 25 % pour les faux frais qu’il est impossible d’estimer, tels que couleurs, essences, pinceaux ou putois, cuisson, etc., et 40 % pour frais généraux. Ainsi un vase pour lequel on a payé comme déboursé 2,000 francs (c’est un prix assez ordinaire pour une pièce de dimension moyenne) sera porté aux magasins de vente à 3,500 francs. Si l’on songe aux nombreux essais que la manufacture est obligée de faire, aux frais considérables qu’entraîne la création d’un nouveau modèle et à la perfection que doivent avoir tous les produits qui sortent de la fabrique en portant la mention décoré à Sèvres, on ne trouvera certainement pas ce chiffre trop élevé, et il faut même ajouter qu’il ne correspond pas réellement à l’ensemble des dépenses de la manufacture.

Fondée en 1545 à Vincennes par une société de capitalistes presque tous intéressés dans les Fermes, réorganisée en 1753, puis une seconde fois en 1756, la manufacture de porcelaines de Sèvres devint quatre ans plus tard la propriété exclusive de l’État. Elle fabriquait alors de la porcelaine tendre, la seule connue en France à cette époque. Malgré la souplesse avec laquelle cette porcelaine tendre se prêtait aux applications artistiques, elle fut abandonnée vers 1770 après la découverte des gisements de kaolin près de Limoges, au profit de la porcelaine dure, semblable à celle qu’on fabriquait depuis longtemps déjà en Saxe.

Dans ce nouveau genre de travail, la manufacture de Sèvres était arrivée au premier rang en 1789. La Révolution la conserva comme une des gloires de la France.
L’empire mit à sa tête Alexandre Brongniart qui la dirigea jusqu’en 1847. L’éminent minéralogiste Ebelmen lui succéda de 1847 à 1852, époque où il fut remplacé par le grand physicien Régnault, que la guerre de 1870 vint en chasser, quelques semaines avant de lui ravir son fils, le peintre aimé de tous, qui périt glorieusement à Buzenval. Brisé par tous ces malheurs, Régnault ne put reprendre ses fonctions après la guerre, et il fut remplacé par M. L. Robert, chef des ateliers de peinture, qui dirige encore aujourd’hui la manufacture dans laquelle il a passé toute son existence.

Au moment où nous achevons ces lignes, nous apprenons que d’importantes améliorations vont être apportées à l’administration de la manufactures de Sèvres.

Les précieuses collections qu’elle possède vont être complétées et classées méthodiquement.

Un savant chimiste, membre de l’Académie des sciences, M. Berthelot, va prendre la direction de notre première manufacture.


LES GRANDES FABRIQUES DE FRANCE.

L’espace nous étant mesuré, nous avons craint un moment de nous étendre trop sur la céramique ; mais il nous est impossible cependant de passer sous silence certaines grandes fabriques de France.

Nous leur devons certainement une mention spéciale.

Celles qui ont été le plus remarquées sont les manufactures de M. Pouyat et de M. Pilivuyt, de Limoges ; de Gien, de Longwy, de Lunéville, de Saint-Clément, de Bellevue près Toul, de Choisy-le-Roi et la faïencerie de Quimper.

M. Turgan a parlé comme il suit des deux manufactures de Limoges que nous avons citées les premières :
« Un fabricant de Limoges, M. Pouyat, a garni ses comptoirs de services de table en blanc, d’une exécution aussi parfaite que peuvent l’être des produits du commerce ; il a réussi, par la finesse de sa pâte et la bonne adaptation du glacé, à faire, sans le secours du coloris, rien que par le modelage et la ciselure du biscuit, des produits d’une grande richesse et bien réellement porcelainiers ; aussi son étalage fait-il un contraste heureux par sa riche simplicité avec l’exagération de couleurs criardes qui papillotent sur bien des objets de la classe XX.

« Quelques essais de pâte sur pâte colorée avec les nouvelles couleurs grand feu sont d’un goût très-pur. Des plats, et surtout le grand panneau sur lequel se détache, hors du fond maïs, le nom de la maison, sont exécutés avec la gamme des verts et des roses découverts à Sèvres, et que l’on retrouve, dans toute l’Exposition, plus ou moins heureusement appliquée. De légers rehauts d’or mat cernent les parties colorées et se continuent dans le fond en produisant le meilleur effet. Le vase blanc qui surmonte le panneau et qui se détache du fond en légère épaisseur est d’un dessin très-pur.

« Encore de Limoges viennent la buire et les divers vases de MM. Gibus et Redon et les statuettes en biscuit de M. Sazerat.

« M. Havillan, dont la fabrique est une des plus importantes du Limousin et qui travaille beaucoup pour l’exportation, a exposé de très-beaux services, en blanc et en couleur, qu’il a entremêlés de vases de faïence à couleurs vives et à rehauts de pâtes.

« La place d’honneur du salon des porcelaines a été attribuée aux deux grandes maisons du Berry, dont nous avons déjà parlé en décrivant le pavillon consacré à la céramique d’usage courant.

« Dans ces deux étalages, se retrouvent tous les progrès faits à Sèvres depuis dix ans. M. Hache, l'un des directeurs de la fabrique de Vierzon, est, je crois, membre du conseil supérieur de notre manufacture nationale, et il cherche autant que possible à se rapprocher de sa perfection.

« Les assiettes en blanc du service à ourlet, ou plutôt à petites ganses, formant saillie légère au bord de l’assiette, dans la pâte même, sous la couverte, sont encore mieux réussies que leurs similaires, qui avaient eu tant de succès en 1867.

« Un autre service est quadrillé aussi dans l’épaisseur de la pâte et sous le glacis dans toute la largeur du bord : on obtient ainsi des effets de transparence très-riches, sans surcharge de coloris. Une collection de tasses à fines cannelures très-légèrement colorées de tons rabattus rose, bleu et vert, grand feu agrémenté d’or mat, ne cède en rien aux meilleurs produits de Sèvres.

« Une grande coupe vert olive et or témoigne d’une grande habileté dans l’emploi des couleurs de grand feu. Une soupière oblongue couleur turquoise morte et décorée d’or mat, — le grand surtout bleu, blanc et or, à griffons, sont aussi très-beaux de formes et très-décoratifs.

« L’autre grande usine du Berry, la fabrique de Méhun,a perdu son fondateur, M. Pilivuyt; mais, conduite par M. Halot, un des hommes les plus remarquables de notre industrie française, elle a continué à croître et à perfectionner sa fabrication. Depuis 1832, M. Halot s’est appliqué à l’étude des matières qui produisent les couleurs de grand feu, c’est-à-dire pouvant supporter l’action du four qui met en fusion le glacis de la porcelaine ; il en a enrichi la gamme, comme le constate un tableau d’échantillons et qui renferme soixante tons différents.

« Aussi les pièces exposées où les verts, les vert-olive gris, dominent, sont toutes très-remarquables. Les roses surtout sur fond vert dépassent, je crois, tout ce que l’on avait pu obtenir jusqu’ici dans cette couleur: sur le dressoir, au milieu d’autres pièces et de spécimens de services, le prince de Galles a voulu acheter les assiettes qui représentent des personnages chinois en belle humeur ; à côté est un charmant panier bleu pâle et or mat évidé à l’ébauchoir, et qui fait grand honneur aux ciseleurs de Méhun, ainsi qu’à l’excellente préparation des pâtes employées.

« La fabrique de Gien, très-bien placée, au centre de la France, comme rayonnement de vente, l’est non moins, bien pour recevoir, par bateaux et wagons, ses charbons, ses terres et ses sables ; conduite par un des plus intelligents connaisseurs en céramique ancienne, M. Gondouin, elle répand, en France et à l’étranger, ses produits d’un prix infime, eu égard à leur apparence et à leur utilité.

« La faïence blanche est moins acceptée aujourd’hui pour le service de table qu’elle n’était autrefois ; heureusement la chromolithographie et le report sur biscuit ou sur couverte sont venus aider les fabricants à couvrir, à bon marché, d’ornements colorés les pièces les moins chères.

« Il se fait encore beaucoup à Gien de ces assiettes à dessins noirs sur blanc avec ou sans texte.

« La légende de la vie des saints ira couvrir la table des catholiques fervents, tandis que les sujets de chasse comiques et surtout les questions réjouiront les tables d’hôte des chefs-lieux de canton les jours de marché.

« A côté de ces ornementations de mauvais goût, mais qui se vendent encore en quantités considérables, M. Gondouin a placé en contraste un élégant service bleu de faïencerie ornementale à laquelle on a si libéralement réparti l’espace dans les galeries françaises du palais.

« Et je le regrette vivement, car bien des visiteurs s’en iront sans emporter la connaissance applicable de tout ce qu’on fait aujourd’hui en céramique d’utilité.

« On est arrivé, en effet, à fabriquer, soit en porcelaine, soit en terre moins chère, une grande quantité d’objets qui ne se faisaient autrefois qu’en métal, dont l’emploi, sans être dangereux originairement, peut le devenir dans certaines circonstances.

« Pour tout ce qui est batterie de cuisine surtout, j’aurais voulu que tout le grand public qui n’aura pas été visiter l’annexe par l’excellente raison qu’il ne pouvait en soupçonner l’existence ni en deviner la place, ait pu se rendre compte du développement qu’a pris la mode nouvelle qui consiste à remplacer, toutes les fois que faire se peut, les casseroles de cuivre étamé par une batterie de cuisine en terre réfractaire, porcelaine de MM. Hache, Pepin Lehalleur et Pilivuyt ou simple terre rouge de Valauris. »

La faïencerie de Longwy expose de véritables chefs-d’œuvre parmi lesquels nous avons remarqué un magnifique Christ émaillé bleu et blanc, placé sur une croix décorée en émaux d’un effet merveilleux, une fontaine chinoise, un plat indien, dont les émaux ont un extraordinaire éclat et un luisant pareil à celui de la soie.

A côté de cela, on trouve de ravissants paniers genre Florence, des potiches couvertes, etc., etc.

La manufacture de Saint-Clément, dont nous avons déjà dit quelques mots, expose, elle aussi, des merveilles.

Sa pièce principale est une cheminée monumentale, à écussons héraldiques ; son style s’inspire des cheminées flamandes du seizième siècle. C’est une cheminée tout entière, avec deux lions pour supports, et, pour décoration, des tourelles, une galerie à jour de Croix de Lorraine, le tout surmonté d’un tableau, en camaïeu-manganèse, représentant la bataille où Charles le Téméraire est percé par le châtelain de Saint-Dié. Toute cette décoration est faite en faïence de Lorraine.

Les manufactures de Sarreguemines et de Digoin occupent une place importante ; c’est par elles que nous terminerons.

M. Jules Richard, dans le Figaro, les a appréciées de l’excellente façon que voici :
« Sous la marque Utzschneider et Cie, manufacture de Digoin (Saône-et-Loire), j’avais remarqué, au Champ de Mars, d’excellents échantillons de faïence usuelle d’une pâte savamment triturée, habilement cuite, aux formes étoffées, d’un décor parfait et pardessus d’un prix abordable. Utzschneider à côté de Digoin, cela m’intriguait fort. Tout le monde sait, en effet, que la raison sociale Utzschneider et Cie est celle de la célèbre manufacture fondée à Sarreguemines, en 1785, par Jacoby. Il était impossible qu’avec ses trois usines de préparation, ses quatre groupes de fabrique, ses trente-deux fours colossaux, qui occupent dix hectares carrés, dont quatre couverts de bâtiments ; qu’avec ses quinze machines et ses quatre cents chevaux-vapeur, ses quatre turbines alimentées parla Blies et la Sarre, elle eût pu repasser la frontière. Je suis donc allé à Sarreguemines où j’ai retrouvé la manufacture — malgré nos malheurs, malgré l’annexion— toujours fidèle... à son vieux passé industriel et à son histoire.

« Ses directeurs appartiennent tous à la môme famille et se succèdent de beau-père en gendre, de père en fils; à Jacoby, qui a fondé et le premier dirigé Sarreguemines, succéda, en 1791, Utzschneider, dont le nom est resté la raison sociale. En 1837, le baron de Geiger, son gendre, le remplaça. Ce dernier céda, en 1868, sa place à son fils, M. Paul de Geiger.

« Des hommes hardis, entreprenants, que ces grands usiniers français de T Alsace-Lorraine ! En voulez-vous un exemple? Napoléon Ier, en 1808, s’arrête à la préfecture de Metz; sur son bureau, il aperçoit un encrier en porphyre fabriqué à Sarreguemines, qui y avait été placé, peut-être à dessein, par le préfet, M. de Vaublanc; il le regarde, s'en-quiert de sa provenance et demande qu’on fasse venir, tout de suite, M. Utzschneider.

« — C’est vous qui faites cela? dit brièvement l’Empereur, qui passait vite del’exorde à la péroraison.

« — Oui, sire !

« — Pouvez-vous faire de grands vases, de grands candélabres pour les palais et les
églises?

« M. Utzschneider, qui sait qu’il ne faut pas hésiter avec le grand homme, répond encore : «Oui, sire! » à tout hasard. Un mois après, une commande de 80,000 francs lui arrivait et— M. Utzschneider s’outillait aussitôt et réussissait. Il existe encore à l’Élysée, à Trianon, au Louvre, à la cathédrale de Spire, des spécimens de cette fabrication. Sur un ordre de l’Empereur, une industrie s’était transformée et avait accru ses moyens.

« La manufacture de Sarreguemines est à cheval sur la Sarre, et s’étend sur la rive gauche de la Blies. C’est une ville, c’est un monde.

« Sa population est de 2,636 personnes : 129 employés, 1,399ouvriers, 514 ouvrières; 334 auxiliaires garçons ; 260 filles. Elle se répartit à peu près de la façon suivante dans les ateliers : aux moulins pour broyer la matière première et triturer la pâte, 120 personnes ; pour donner la forme à la pâte, 750; pour la décoration, 450; pour la cuisson et l’émaillage, 750. Ajoutez à cela 150 ouvriers pour le service des magasins et de l’emballage, 50 pour fabriquer les harasses, caisses et tonneaux dans lesquels s’expédient les produits ; 200 pour le service des transports, les ateliers de réparation et la création de l’outillage, vous retrouverez ce chiffre de 2,500 que je vous indiquais tout à l’heure.

« A Sarreguemines, tous les corps d’état sont représentés, car la fabrique doit se suffire à elle-même. C’est à cette condition que ses directeurs successifs sont parvenus à donner à leurs produits la réputation dont ils jouissent. La fabrication, la préparation de la pâte est l’objet de soins particuliers. Les silex, les feldspaths, les kaolins, les argiles, les émaux qui y arrivent directement de tous les pays sont traités et dosés avec un art, une science, une précision qui ne se dément jamais, même pour la fabrication des articles les plus simples. Les trois moulins affectés à cette portion du travail général forment d’ailleurs un ensemble unique dans son genre et dont l’importance et la perfection ont été l’objet de l’admiration des chefs de la célèbre manufacture anglaise de Minton. Le premier moulin prépare les pâtes blanches ; le second les pâtes colorées ; le troisième les émaux.

« Cette division précise du travail, nous la retrouvons dans les quatre groupes de fabrique. La fabrique n°1 —la plus ancienne
— est affectée à la production des articles en terre de couleur, terres à feu et aux majoliques. La fabrique n°2 — construite en 1852
— fait la faïence fine connue sous le nom de china, la porcelaine dite anglaise et la faïence artistique. Enfin, le n° 3 — qui date de 4860
— et le n° 4 — terminé en 1870, l’œuvre du directeur actuel — produisent la faïence dite opaque, l’article courant et à bon marché.

« Toutes ces fabriques et ces moulins sont reliés entre eux par un chemin de fer intérieur sur lequel circulent les wagons qu’une machine à vapeur va chercher, sur la Blies, où les a amenés de la station du chemin de fer un bateau également à vapeur, ingénieusement aménagé à cet effet.

« En outre, tout un système de petites voies ferrées pour des wagonnets à main et des ascenseurs met en communication les divers ateliers, magasins et étages.
« Une compagnie intérieure de sapeurs-pompiers, qui compte 120hommes et dispose de quatre grandes et de six petites pompes mobiles, d’une fixe à vapeur, assure contre l’incendie cette agglomération gigantesque où le feu brûle sans cesse.

« Un laboratoire et un atelier de fabrication pour les couleurs sous la savante direction de M. Léon Jaunez, et un atelier pour la création et la décoration des modèles conduit depuis vingt-trois ans par M. François, complètent cet ensemble industriel qui est l’une des gloires de notre France manufacturière.

« Là, en effet, on ne rencontre pas l’ombre du charlatanisme. Le môme soin préside à la confection de l’assiette de 10 centimes et de la majolique de vingt-cinq louis. C’est dans la proportion du temps employé, de la valeur de la matière première, des difficultés de cuisson, dans l’art du décorateur qu’il faut voir la raison des différences de prix. La moindre assiette de Sarreguemines peut montrer partout honorablement sa marque, car elle a les qualités manufacturières d’un produit complet.

« Avant l’annexion, toute la production était absorbée par la France. Depuis l’annexion, les droits de douanes — droits al valorem — qui l’ont frappée dans une proportion de 15 0/0, n’ont point diminué la consommation française, mais ils ont modifié les conditions commerciales. Dès lors il a fallu songer à s’ouvrir des débouchés nouveaux pour rétablir l’équilibre. En outre, la manufacture de Digoin, qui naît, et qui, dès sa naissance, a une importance considérable, n’a été créée que pour dégrever des 15 0/0 de droits payés à l’entrée la fabrication destinée à la France. Quels que soient les efforts de la concurrence, quelles que soient les baisses de prix résultant des crises commerciales, sa position au centre de la France lui permettra de conserver avec la clientèle de Sarreguemines des relations aujourd’hui séculaires.

« Les échantillons envoyés par Digoin au Champ de Mars ne sont pas destinés à obtenir des récompenses. D’ailleurs, Sarreguemines les a toutes successivement obtenues ; — et lorsqu’on 1829 il n’y avait que sept croix (que les temps sont changés !) à distribuer aux industriels français, l’une d’elles était destinée au chef de la maison de Sarreguemines. La création de Digoin a son exposition, c’est la restitution à la France d’une petite partie d’une grande industrie qui lui appartient en propre.

« Sarreguemines fabrique — lisez bien le chiffre — 15 millions d’assiettes par an ; et cette fabrication ne compte dans son inventaire que pour le tiers de sa production ; il faut donc estimer à 40 millions le nombre des objets grands et petits qui sortent de ses fours et de ses ateliers. »


LA TAPISSERIE.

La manufacture des Gobelins.

Nous avons commencé notre visite à travers la galerie du mobilier par la partie qui nous a paru devoir intéresser le plus le public, c’est-à-dire par celle qui, bien que s’appliquant à l’industrie, appartient à l’art.

Nous avons visité l’orfévrerie et la céramique; nous allons visiter la tapisserie.

Notre première station sera pour l’exposition de nos deux plus grandes manufactures : de la manufacture des Gobelins, nous avons dit quelques mots déjà quand nous avons guidé le lecteur à travers la galerie d’Iéna.

On nous saura gré d’y revenir.

M. Maurice Talmeyr, dans le Rappel, a publié sur les Gobelins une très - instructive étude, dont nous extrayons les intéressantes lignes qui suivent :
«Le nombre de tons dont peut aujourd’hui disposer un tisserand décorateur s’élève au chiffre invraisemblable de quatorze mille quatre cent vingt. Ce progrès qui, d’un bond, semble avoir franchi tous les degrés du relatif pour atteindre à l’absolu, est dû aux travaux de M. Chevreul. Ainsi qu’en rend compte M. Turgan, dans les Grandes Usines, M. Chevreul a subdivisé en 72 nuances l’image prismatique, présentée sous la forme d’un cercle dont le blanc occupe le centre, et le noir la circonférence. Chacune de ces couleurs, prise ensuite à part, offre elle-même une échelle de vingt dégradations successives, depuis le ton le plus intense jusqu’au plus clair. Enfin on ternit uniformément chacune de ces gammes avec 1/10,2/10, 3/10 et ainsi jusqu’à 9/10 de noir. Si on multiplie successivement les 72 couleurs primitives du prisme par les 20 gammes d’abord, puis par les 10 degrés du gris destiné à éteindre plus ou moins les tons, on arrive au chiffre étonnant qui vient d’être constaté. Or, les teinturiers des Gobelins ont établi avec des laines les 72 gammes tirées du prisme et les 10 gammes du gris. Il existe donc, pour l’artiste qui peint avec la laine et la soie, une palette où se déploie un éventail chromatique de quatorze mille quatre cent vingt couleurs.

« On voit à quels prodiges d’ombres et de lumières, de coloris tendre ou chatoyant, peuvent parvenir les tapissiers modernes, à quelles étincelantes fantaisies, à quelles inspirations encore inconnues, à quelles innovations décoratives pourront se livrer les maîtres qui fourniront les modèles. L’art contemporain, si large dans ses tendances, si épris de couleur locale, et si proche parent de la nature, se manifeste avec éclat, dans plusieurs des œuvres qu’on voit au Champ de Mars, et la plupart des tapisseries exposées prouvent que la multiplication des nuances opérée par M. Chevreul n’est pas restée stérile pour les Gobelins.

« Les huit panneaux exécutés par M. Mazerole, et destinés au buffet de l’Opéra, réjouissent l’œil et l’esprit par leur relief, la lumière qui baigne les figures, l’originalité et l’inattendu de la conception et de l’exécution.

« Huit femmes formant chacune un motif, et composant réunies un heureux concert décoratif, représentent la Chasse, la Pèche, le Café, le Thé, les Glaces, les Fruits, le Fin et la Pâtisserie.

«Demi-nues, ou drapées de tuniques et d’écharpes légères harmonieusement chiffonnées autour de leur taille ou de leurs épaules, elles offrent toutes des types différents de l’universel féminin. Toutes les races sont là, depuis la noire jusqu’à la brune, et depuis la brune jusqu’à la blonde, depuis la femme de bronze que le soleil brûle jusqu’à la femme de neige que le soleil irise.

« La Chasse, torse et jambes nues, sa tunique rouge défaite et ramassée autour de ses reins, debout, un carquois rouge cloué d’or à ses pieds, un ruban rouge dans ses cheveux retroussés en chignon, lève d’une main un paon tué dont la queue ouvre ses yeux d’or et d’azur; de l’autre, elle abaisse son arc débandé. On chercherait vainement rien qui rappelât la Diane classique dans cette fière et robuste fille qui semble avoir teint dans le sang des bêtes la robe qui la ceint et le ruban qui la coiffe. La Pêche montre les chairs rougissantes de son corps frissonnant sous les plis de sa tunique violette et glauque. Elle marche dans les hauts herbages marins, et tandis que son filet, pendant le long de son bras dressé, ruisselle au-dessus de sa tête, elle porte, accotée à sa taille, une large coquille de nacre qui déborde de poissons roses. Le Café apparaît dans une Indienne au visage cuivré, aux cheveux noirs flottants, aux oreilles traversées de larges anneaux. Une aiguière d’or incrustée de pierreries dans une main, un plateau dans l’autre, elle danse une danse étrange. Il semble, tant elle est vivante, qu’on voie ses hanches tourmenter les longs plis de sa robe grenat à reflets lie de vin, dont les bords, retroussés tumultueusement, laissent apercevoir çà et là des revers safran. La jolie Chinoise qui symbolise le Thé se présente de profil. Elle est jeune, fraîche, pâle et svelte. Sa tunique courte, blanche, brodée de fleurs bleues, retombe sur une jupe rose tendre, bordée d’une broderie bleue et blanche. Son chapeau, pareil aux chapeaux des mandarins, a les revers noirs, la calotte rouge, et fléchit sous le poids de lourdes plumes de paon. Elle est debout, dans un bocage de feuillages délicats, au milieu d’oiseaux vivement veloutés, et verse le thé de sa boîte en laque rouge dans la théière blanche et bleu pâle que supporte un plateau de laque carminée. Ce panneau est peut-être, de tous, celui qui excite la plus vive admiration. Tout en conservant l’art chinois, le peintre et le tapissier ont en quelque sorte soumis sa difformité à une orthopédie victorieuse. Il serait difficile d’imaginer une décoration d’un coloris plus suave, plus vif et d’une plus idéale fantaisie.

« C’est une fille aux bras nus, aux jambes rondes, épanouie de cet épanouissement blond qu’ont certaines roses et certaines femmes, qui représente les Glaces. Les feuillages vifs et les fleurs lumineuses de l’été se croisent autour d’elle. D’un côté, elle porte sur un plateau un parfait qui semble fondre, et de l’autre, une bouteille de champagne dont la tête, encapuchonnée de papier d’argent , émerge des fraîcheurs d’un seau plein de glace. Elle exprime bien, par le désordre fatigué de ses draperies ainsi que par les tons moites et le rose hâlé de ses carnations, l’accablement de ces mois torrides où il fait bon boire et manger frais. Les fruits sont cueillis par une de ces morenas à la mine aiguillonnante et aux yeux chargés de piment dont parle Théophile Gautier. Brune , sa noire chevelure éparse, la peau dorée de son dos nu, ruisselante de soleil, elle se hausse au pied d’un oranger dont elle courbe les branches; sa jupe, courte, est d’un or fauve, pareil à celui des oranges ; une écharpe olive pâle frissonne autour d’elle. Elle est vive, alerte, provocante, et dans l’oranger tout étoilé de fleurs blanches, et tout chargé do pommes d’or, elle va droit aux pommes, laisse dédaigneusement les fleurs.

« La Vigne, elle, est une radieuse et blonde paysanne, aux chairs chaudement pénétrées de lumière, au visage futé, aux rondeurs robustes. La draperie qui frissonne autour de sa jambe a la nuance d’un grain de chasselas rose à travers lequel on regarderait le soleil, et le mantelet qui tombe de son épaule a la rougeur chaude et tonique du vin nouveau. Sa main presse avec volupté une grappe violette au-dessus d’une coupe ; l’amphore qui gît à ses pieds rappelle les libations chantées par Horace, et l’escargot qui gravit, cornes déployées, le bois d’un cep, fait songer aux repas de Bourgogne. C’est encore une paysanne qui figure la Pâtisserie. Fine, blonde, gracieusement dodue, une petite toque blanche fichée au sommet de la tête, les cheveux échappés, les bras nus, en courte jupe blanche et son corsage blanc, défait et chiffonné, accorte dans le dandinement de ses larges hanches, elle vient avec un vaste plateau que chargent des pâtes dorées sortant du four. Un bouquet de fleurs des champs égaie son corsage, et l’on voit autour d’elle se dresser des épis et fleurir des coquelicots.

«L’abandon définitif de toute routine décorative, une victorieuse hardiesse d’innovation, une grande habileté à saisir la réalité juste au point où elle confine à l’art, doivent, à ce qu’il nous semble, être signalés dans l’œuvre nouvellement sortie des Gobelins.

« Ces figures allégoriques ne sont point des déesses plus ou moins fidèlement imitées de l’antique, mais des femmes vues et exprimées spontanément. L’œuvre de M. Mazerole et de ses interprètes prouve à la fois l’art de l’observateur et l’originalité de l’artiste. Toutes ces femmes, si différentes de type et de race, et toutes si réelles, si lumineusement vivantes, quelles soient blondes, brunes ou cuivrées, apparaissent dans des attitudes heureuses, au milieu de verdures délicates, de rameaux déliés, de fleurs scintillantes, de baies vives, et ressortent vigoureusement sur un fond léger d’azur tendre. Les immenses ressources de coloris dont disposent aujourd’hui les tapissiers se laissent deviner dans la splendeur des chairs, dans le chatoiement multiple des étoffes, dans le tumulte des reflets, et dans tout un prodigieux fourmillement de nuances inconnues dans les plus rares tapisseries du XVIIe et du XVIIIe siècle.

«Ces huit panneaux sont le principal attrait qu’offre l’exposition des Gobelins.
Non qu’elle ne contienne pas d’autres merveilles, témoin la Séléné, de Machard, et le Saint Jérôme d’après le Corrége. Qui ne se sentirait pris d’une admiration mystérieuse devant la divine Séléné, radieusement blonde et nue, planant dans le vide nocturne, sous l’azur sombre ponctué d’étoiles blanches, et décochant une flèche idéale du mince croissant de la lune devenu arc entre ses mains? On connaît, d’autre part, le chef-d’œuvre du Corrége, cette Vierge qui rit sous ses longs cils noirs et abaissés, et ce petit enfant Jésus montrant gaiement du doigt les pages encore blanches d’un livre que lui tend un vieillard à barbe vénérable, d’un livre où quelque jour on lira son supplice. La tapisserie qui reproduit cette célèbre toile touche au prodige pour le fini de l’exécution, la finesse et la vigueur des nuances. D’autres tentures figurent encore au Champ de Mars, dans la section des Gobelins; nous citerons, parmi elles, le Vainqueur, dont la bordure est simplement et gracieusement décorative, et deux pièces immenses : l’Eau et la Terre, d’après Lebrun. Les modèles de ces deux derniers sujets font partie d’une tenture, dite des Quatre Eléments, déjà exécutée sous Louis XIV, offerte en 4719 par le roi de France au nonce du pape.

«Nous pouvons nous louer grandement, en résumé, des œuvres exposées par la maison qui fut jadis la Manufacture Royale des meubles de la Couronne, et qui est aujourd’hui, par son histoire, l’art qui y est cultivé et les merveilles qu’elle a produites, la première de nos manufactures nationales. Plusieurs des pièces offertes à la curiosité des étrangers ne sont, il est vrai, que des copies ou des imitations d’ouvrages anciens ; encore accusent-elles la persistance d’étonnantes traditions d’habileté. D’autres offrent un intérêt supérieur, grandement glorieux pour nous. Elles signalent un effort et un triomphe nouveau, une floraison inattendue venant encore après d’autres floraisons. Elles prouvent, une fois de plus, que si, dans tous les pays civilisés, l’industrie progresse d’année en année, la France est la seule nation dont l’art se renouvelle, sans décroître, de siècle en siècle. »


LA MANUFACTURE DE BEAUVAIS.

Beauvais, avec ses guirlandes de fleurs et ses animaux, n’est pas moins brillamment représenté. Parmi les fables de La Fontaine, dont l’exécution constitue en quelque sorte la spécialité de cette manufacture, nous remarquons surtout le Lion devenu vieux, le Loup devenu berger, le Coq et ta Perle. Mais que dire de ces fleurs qu’on voudrait cueillir et de ces animaux qu’on voudrait caresser ou fuir suivant les mœurs qu’on leur connaît ? Peu nombreuse , l’exposition de Beauvais est vraiment d’une richesse qui paraît d’autant plus considérable. Mais il faut la voir.


LES DIVERSES MANUFACTURES DE TAPISSERIES FRANÇAISES. LES TAPIS.

Les autres fabriques de France qui rivalisent, mais sans parvenir à les égaler,avec les deux grandes manufactures dont nous venons d’entretenir nos lecteurs, sont, entre autres, tant pour les tapis que pour les tapisseries, la manu facture d'Aubusson.

On admirait beaucoup des sujets mythologiques merveilleusement traités: des reproductions de Van Loo et de VanDyck.

Quant à ses merveilleux tapis, leur éloge n’est plus à faire.

Les expositions de Tours et de Roubaix étaient remarquables. Toutefois, comme l’a dit si justement M. André Treille dans le Rappel, vouloir tout imiter, les Gobelins et Beauvais, c’est impossible. Toutefois, on doit signaler, à côté de nos grandes manufactures nationales, des tapisseries d’un nouveau genre, dues au procédé de M. Cleis. Ce procédé est des plus ingénieux ; au lieu de teindre à grand peine un nombre incalculable de nuances de laines, pour tisser ensuite la tapisserie avec des prodiges de patience et de difficulté, comme cela se pratique aux Gobelins et à Beauvais, on est parvenu à agir, comme le fait l’imitation, sur le tissu en blanc, non avec une palette de peinture, mais avec une palette de teinture. Les fils textiles une fois imprégnés de matière colorante, à l’aide de moyens spéciaux de fixage et de lavage, on fait pénétrer ces colorations dans l’âme même du tissu. Le problème résolu est celui-ci : teindre la laine après le tissage, au lieu de la teindre avant.

Ce procédé, qui s’applique avec un égal succès à la soie, a pour l’artiste un grand avantage : il peut produire directement son œuvre. Ainsi, si M. Mazerole, dont je voyais tout à l’heure de si belles maquettes dans la galerie des machines, ne veut confier à aucun intermédiaire la reproduction de son œuvre, il la peint lui-même sur la laine comme il la peindrait sur la toile. Une fois l’œuvre du peintre achevée, on fixe, on lave, on fait pénétrer la couleur dans tous les pores de la laine, et voilà, non plus une copie, mais un tableau original, dont l’éclat, le brillant, les nuances douces peuvent résister au temps, subir tous les nettoyages, sans qu’aucun détail en soit altéré, et sans que le tissu ait rien perdu de sa souplesse et de son moelleux.

L’introduction de ce nouveau procédé dans la tapisserie française peut l’entraîner à des progrès considérables. Il est à remarquer, d’ailleurs, que dans cet ordre d’idées tous les progrès sont venus de la France. En parcourant les galeries étrangères, même celle des Pays-Bas, on ne trouve rien qui approche des produits exposés par nos manufactures. Les tapisseries flamandes, qui furent tant en honneur autrefois, n’existent plus que de nom. Il est curieux de remonter, à travers les galeries russe et anglaise, le cours des temps et de constater que les artisans du Turkestan et de l'Inde sont demeurés juste au point où ils en étaient lorsque les Occidentaux leur ont emprunté leurs procédés. Assurément, leurs tapis, leurs tentures, leurs châles ont le mérite de la fantaisie, de la couleur, du primitif. Mais ce primitif est ce qu’il était il y a trois mille ans. Rien n’a changé, que les hommes. Les motifs et les procédés sont demeurés les mêmes. Brahma et Boudha sont des dieux impassibles. Pour eux, ce qui était autrefois est bien. Pour nous, ce qui est aujourd’hui est mieux que ce qui était autrefois, et ce qui sera dans l’avenir doit être mieux que ce qui est aujourd’hui. Sous peine de périr, les industries comme les sociétés doivent marcher en avant.


LA CRISTALLERIE.

En parcourant les sections étrangères, nous avons eu l’occasion d’indiquer où en étaient la verrerie et la cristallerie chez les nations qui se sont fait une réputation plus ou moins considérable dans cette industrie d’art, et constaté l’immense progrès accompli dans cette voie par la Grande-Bretagne. Nous allons parcourir maintenant les salles affectées à la même industrie dans la section française; mais quant au progrès, il faut renoncer d’avance à en relever aucune trace.

Baccarat se fait remarquer par une grande entente de la mise en scène. Cette Société occupe un vaste carré au milieu duquel s’élève un temple grec dont le dôme s’appuie sur des colonnes cannelées et qu’entoure une balustrade, le tout en cristal, bien entendu. Le dieu de ce temple est un Mercure, en bronze argenté. Autour sont artistement groupés des candélabres, des lustres, des vases de toute forme : l’effet est splendide, éblouissant.

Mais l’éblouissement passé, si l’on étudie de près chacune de ces pièces brillantes, on n’est pas toujours entièrement satisfait; non que l’exécution ne soit excellente ou que le goût fasse absolument défaut, mais parce que c’est toujours la même chose ou que, dans les tentatives faites pour sortir de l’ornière, on ne laisse soupçonner aucune méthode, aucun idéal bien défini. Voici des canopes de style égyptien qui figuraient déjà à l’Exposition de 1867, de même que ces statuettes en cristal dépoli, mais celles-ci en bien plus grand nombre qu’aujourd’hui. Signalons de grands candélabres montés sur trépied ; une cave à liqueurs en forme d’éléphant, plus bizarre qu’élégante. Voici des vases rouges à dessins transparents, des lustrés à fleurs en couleur, des vases peints imitant la porcelaine. Dans une vitrine spéciale, nous remarquons une collection d’amphores, d’urnes, de vases divers, flacons, aiguières, etc., qui ne méritent que des éloges, et dont les motifs sont évidemment inspirés pour la plupart de la Perse et de la Grèce. Ces pièces, et quelques autres ornées de gravures dont les motifs sont d’inspiration chinoise ou japonaise, sont charmantes de tout point.

Après Baccarat, la cristallerie de Clichy (Maès frères) se fait remarquer par ses services de table aux formes élégantes et légères qu’elle a été une des premières à exécuter. Elle expose en outre des cristaux opaques et à reflets, imitation des cristaux de Bohême et de Venise dont la vogue est si grande, ainsi que plusieurs pièces de style japonais très-remarquables.

La cristallerie de Pantin (Monot père et fils) a une assez belle exposition. En général, ses pièces sont d’une exécution parfaite, mais de formes moins délicates que celles de la cristallerie de Clichy. Nous y remarquons de belles imitations de cristaux de roche, exécutées sur des modèles chinois; des pièces de cristal coloré à surface craquelée; des blocs d’aventurine réussis à souhait, etc.

L’exposition de la cristallerie de Sèvres (D. Lantier et Houdaille) est presque toute à l’imitation de Venise : verres filigranés, quadrillés, colorés, irisés, imitant la porcelaine, l’orfèvrerie même par la richesse et la nature de l’ornementation. L’imitation est parfaite et l’exposition splendide, mais c’est tout.

Signalons enfin les services de table en demi-cristal taillé, aux formes élégantes, qu’exposent les verreries de Planchotte et de Portieux, ainsi que les verres verts richement décorés et les imitations de cristaux de roche chinois ornés de gravures, intailles ou reliefs et dorés, de M. Rousseau.

Enfin, nous ne pouvons passer sans nous arrêter devant la vitrine de M. Brocard, qui a retrouvé le secret perdu de l’émaillure sur verre. Cette vitrine est installée à part dans le passage transversal qui fait suite aux salles de la verrerie et de la cristallerie. On y remarque une quantité d’objets émaillés : coupes, gobelets, lampes, gourdes, etc., décorés dans le style arabe ou dans le style de la Renaissance italienne. Ce système d’émaillure, connu jadis des Arabes, puis des Vénitiens, était complètement perdu. Lorsqu’il l’eut retrouvé; ce fut à de véritables et excellents pastiches de l’ancienne verrerie émaillée que M. Brocard l’employa d’abord; mais aujourd’hui, l’ensemble de son exposition nous offre une série de pièces d’un cachet absolument personnel et original dont il faut le féliciter.

Nous quitterons maintenant les galeries de la section industrielle française pour aller visiter la chapelle élevée dans le parc, en face de l’École militaire, par M. Lorin. Nous trouverons là une exposition de vitraux peints d’une richesse peu commune.

En face de la porte d’entrée se trouve une grande verrière destinée à l’église de Saint-Michel, mesurant environ 12 mètres de hauteur sur 4 mètres de largeur. Cette verrière se divise en deux parties. La partie supérieure représente l’Assomption et la partie inférieure la Mort de la Vierge. Ces deux sujets principaux sont entourés d’une ornementation riche et transparente, dans le style du XVIe siècle. Les figures, mesurant environ 2 mètres de hauteur, sont dessinées avec une vigueur surprenante, singulièrement favorable au relief de ce genre de peinture. Cette magnifique verrière est, sans contredit, la plus belle œuvre de ce genre de toute l’Exposition, et il y en a sans doute bien peu qui puissent lui être comparées au dehors.

Nous remarquons ensuite une autre verrière destinée à la cathédrale de Vienne, de 16 mètres de hauteur sur 2 mètres et demi de largeur environ. Comme la précédente, elle est divisée en deux parties, dont les motifs sont le Portement de croix et le Sacrifice d'Abraham.

Dans la composition, dans le choix des tonalités, cette verrière a été bien conçue pour s’harmonier avec le milieu qui lui est destiné : la cathédrale de Vienne, monument du XIVe siècle, avec une seule rangée de vitraux et pas de galerie supérieure, est sombre, et il fallait tenir compte de cette disposition ; M. Lorin n’y a pas manqué. Les tons gris de la peinture faciliteront évidemment l’introduction de la lumière dans cet immense et obscur vaisseau.

Voici maintenant une verrière pour l’église Saint-Sauveur de Lille, conçue dans un style tout particulier. Une ornementation composée en guirlandes entoure une série de scènes empruntées à la légende de Notre-Dame de Tongres, peintes de couleurs brillantes et variées rappelant le style somptueux du XVe siècle. Nous nous arrêtons plus loin devant une sainte Agnès faisant partie des quarante-quatre vitraux exécutés pour la cathédrale de New-York, ainsi qu’un saint André, reproduit d’après la splendide verrière du Vatican, peinte également par M. Lorin.

Il nous reste à mentionner au courant de la plume les œuvres de moindre importance, qui sont un saint Michel, destiné à l’église du Christ de la Nouvelle-Zélande ; un saint Auguste et un saint Jean, pour deux églises de province ; une splendide verrière dans le style du XIIIe siècle, pour la cathédrale de Jérusalem; Adam, Abraham, saint Jean, le Christ, destinés à l’église Saint-Pierre de Caen ; un Daniel et une Jeanne d'Arc écoutant les voix, etc.

La Société de Saint-Gobain expose une glace d’une pureté incomparable, mesurant 6 m. 66 de hauteur. C’est la merveille de l’exposition de cette Société et de la verrerie tout entière ; il suffit donc de la signaler. Il suffit aussi de constater la présence du verre trempé, incassable, dans cette classe 19, qui nous montre en outre des prodiges de verre soufflé, soit des manchons de verre de plus de 3 mètres de longueur et des bouteilles d’une contenance de plusieurs centaines de litres.

Cette manufacture est si importante que nous consacrerons quelques lignes spéciales à ses produits.


LA MANUFACTURE DE SAINT-GOBAIN.

Une des découvertes les plus récentes et qui compte parmi les plus importantes est celle des verres à relief.

Ces produits, désignés sous le nom de verres de toitures, verres coulés à reliefs ou verres striés, se recommandent spécialement à l’attention des ingénieurs, architectes, grands industriels et entrepreneurs.

Par leur grande solidité, leurs grandes dimensions et leurs prix modérés, ils répondent à un véritable besoin de l’époque actuelle : depuis dix années surtout, leur emploi s’est généralisé au point d’en faire, pour le vitrage et la toiture, comme le complément indispensable des grandes constructions métalliques.

A leur solidité, qui leur permet de résister à la grêle, à leurs grandes dimensions, qui simplifient les charpentes, ces verres joignent l’avantage de conserver mieux la chaleur que le verre à vitres double, de briser les rayons du soleil, d’éviter l’usage des claies pour les serres et de donner un jour doux et agréable, sans présenter, comme le verre dépoli, l’inconvénient d’absorber la lumière d’une manière sensible.

Le poids des feuilles est d’environ 12 kil. 500 par mètre carré.

L’épaisseur varie de 4 à 6 millimètres : l’une des faces est lisse, l’autre est à reliefs et doit, à la pose, se tourner vers l’extérieur. Les reliefs dessinent soit de fines cannelures parallèles, soit de petits losanges, soit de grands losanges.

Le verre grand losange produit de très-beaux effets dans les grandes baies verticales, aussi son emploi est-il tout indiqué pour clore lés églises, les chapelles, où des raisons d’économie ne permettent pas la dépense des vitraux peints.

Le verre à petits losanges et le verre strié s’emploient concurremment pour cloisons, portes, fenêtres, dans les écoles, bureaux, magasins, locaux industriels, halles, marchés, serres, vérandas, cours vitrées, habitations, etc.

Le verre simplement strié s’applique tout spécialement à la toiture.

Les galeries de 5 mètres du Champ de Mars et les ailes du palais du Trocadéro, vitrées avec des feuilles de 2 m. 82 de longueur sur 0 m. 62 de largeur, ont utilisé plus de 15,000 mètres carrés de ce verre.

Nous citerons ensuite les verres quadrillés, qui forment des planchers solides et inaltérables, et qui offrent de plus cet avantage de permettre à la lumière du jour de pénétrer dans les sous-sols.

Les architectes emploient de plus en plus ces Carreaux ou Dalles quadrillées.

Une application très remarquable en a été faite récemment sur plus de 600 mètres carrés au Nouvel Hôtel du Crédit Lyonnais (Boulevard des Italiens).

Toute la surface des vestibules et de la salle des Pas-Perdus du rez-de-chaussée est ainsi dallée ; il en est de même pour le premier étage du sous-sol, de telle façon que les deux étages du sous-sol sont éclairés par la lumière de la Salle des Pas-Perdus, lumière tamisée déjà par le vitrage qui règne au-dessus do cette Salle.

Ces dalles qui peuvent avoir toutes autres dimensions que celles cotées ci-contre, se posent sur des châssis en fer à T, et sur mastic de vitrier.

Comme corollaire, nous mentionnerons les pavés en verre pour éclairer les sous-sols sous lesquels passent les voitures.


COMMENT SE FABRIQUENT LE VERRE ET LES GLACES.

Un ingénieur civil, M. Clemaudat, a fait sur ce sujet, au Trocadéro, une intéressante conférence, dont nous trouvons le compte rendu dans le journal la France :
L’art de la verrerie était autrefois un art noble. C’était un privilège reconnu et un moyen de refaire des fortunes souvent très-compromises. On installait la verrerie dans un bois et on chauffait les fours avec les arbres abattus.La place une fois nette on allait plus loin installer un nouveau four. Beaucoup d’appellations usitées dans les verreries conservent le souvenir de l’action exercée sur cette industrie par les gentilshommes verriers.

Aujourd’hui ce n’est plus avec du bois que l’on chauffe. On se sert du charbon de terre et même des gaz combustibles extraits de ce charbon.

Mais si les procédés ont changé, on n’a fait cependant que suivre la voie si largement ouverte depuis les temps les plus reculés, pour la décoration de la verrerie. Le verre décoré peut être taillé, gravé, coloré ou peint.

Pour le tailler, on se sert de meules en grès, puis on finit avec des meules en pierre recouvertes de sable; enfin on le polit avec des meules en bois et même en liège.

Si on ne laisse que certaines parties sans les polir, on peut obtenir des dessins sur le verre; mais, en général, pour le graver, on se sert d’un acide qui attaque rapidement les portions de la surface avec lesquelles on le laisse en contact et qui permet d’obtenir ainsi des dessins très-fins. L’acide employé le plus souvent est l’acide fluorhydrique.

Pour colorer le verre ou l’émail, on se sert de différentes matières introduites dans la masse en fusion. Nous ne pouvons ici les passer en revue, bornons-nous à citer les deux belles couleurs rouge et jaune des verres de Bohême, qui sont obtenues , la première, avec de l’or, la seconde, avec du charbon.

Pour peindre le verre, on se sert de couleurs vitrifiables, placées d’une façon particulière sur l’objet à décorer.

Il serait impossible de citer ici la multitude infinie de procédés suivis pour la décoration de la verrerie. Qu’il nous suffise de savoir que le mérite de cette décoration dépend absolument de la valeur et du tour de main de l’ouvrier. Qu’il s’agisse d’obtenir des formes tourmentées ou des nuances particulières , les procédés sont excessivement simples, et nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps.

Il est préférable de reporter son attention sur trois ou quatre produits plus actuels pour lesquels les méthodes suivies ne sont pas très-répandues. — Et tout d’abord l’industrie des glaces doit attirer notre attention.

Il y a à l’Exposition une glace de Saint-Gobain, qui a 27 mètres carrés de surface et qui est considérée comme la limite de ce que peut produire l’usine, car les tunnels du chemin de fer seraient trop petits pour laisser passer celles qui auraient des dimensions plus grandes. Mais c’est là le seul obstacle mis à la construction de glaces plus considérables. La longueur surtout en pourrait varier dans de grandes proportions. La difficulté principale est la largeur. La glace de l’Exposition a 4 mètres 10 de large ; mais ce n’est pas une limite absolue.

Les glaces sont coulées d’un seul coup. Là glace s’étend sur une table de fonte, un rouleau la répartit également en laissant au verre assez d’épaisseur pour la taille et le polissage. C’est donc un véritable laminage qu’elle subit ainsi, et l’on conçoit la difficulté de répartir également la matière sur une grande largeur.

On remarque depuis quelque temps à certaines vitrines des objets en verre transparent sûr lesquels il semble qu’on ait déposé une vapeur légèrement violette. Ce n’est qu’une vapeur, en effet, car un frottement un peu énergique la fait disparaître. Mais l’effet obtenu est assez joli , et la façon dont la découverte a été faite mérite d’être racontée. Il y a quelque part à l’étranger un verrier qui descend sans doute des gentilshommes dont nous parlions tout à l’heure, ou qui, tout au moins, a conservé quelque chose de leurs manières. Quoi qu’il en soit, ce verrier n’allait sans doute pas souvent à son usine, car un jour qu’il avait annoncé sa visite, on résolut de le fêter par des réjouissances et des feux d'artifice. On ne marchande pas dans ce pays les témoignages de sa joie, et l’on avait mis des flammes de bengale jusque dans le four à recuire!

Vous jugez de la stupéfaction du contremaître qui vient le lendemain retirer du four les pièces qu’il y avait mises, en les trouvant couvertes de la vapeur dont nous venons de parler? — Enquête, analyse, bref on travailla la question et l’on parvint à formuler une méthode pratique pour la production de cet effet décoratif.

Nous venons de prononcer le mot de : four à recuire. C’est que, en effet, les pièces une fois fabriquées, il est nécessaire, pour les laisser refroidir lentement, de les placer dans un four spécial ; mais cela nous amène à parler du verre trempe.

Depuis deux cents ans environ, on a essayé de tremper le verre, c’est-à-dire de le refroidir brusquement de façon à augmenter sa dureté. On obtient, en versant une goutte de verre dans l’eau froide, une larme très-dure, mais qui offre ce caractère particulier qu’en en cassant la pointe, la larme entière se réduit en poussière. Si, au lieu de verser le verre dans l’eau froide on le verse dans un liquide dont la température soit la plus voisine de celle à laquelle le verre passe de l’état solide à l’état pâteux, on obtient le verre trempé.

Donc, si l’on façonne un verre et qu’on le plonge ensuite dans un bain de margarine, — graisse avec laquelle on prétendait détrôner le beurre d’Isigny, et qui a seulement le mérite de permettre d’obtenir une température constante, — on aura un objet en verre trempé.

Le verre trempé est-il incassable? Non. — Est-il moins cassable que le verre ordinaire ? Oui. — Il y a des sceptiques qui prétendent que le verre trempé casse spontanément quelques heures après avoir reçu un choc, et qui vont jusqu’à nier la possibilité d’arriver à un résultat sérieux. — Il ne faut prendre à la lettre ni les louanges de l’inventeur, ni les critiques des rivaux. Il ne faut surtout décourager personne, ni juger un produit qui n’est pas encore arrivé à son point de développement pratique. Les études continuent, attendons.
Le verre filé est aussi une forme sous laquelle cette matière peut avoir des applications nombreuses. Pour filer le verre, on en prend une baguette dont on expose une extrémité à la flamme d’un chalumeau. Le verre devient pâteux. On l’étire et on en fixe le bout sur un rouet, en laissant toujours à la flamme le bâton primitif. Le fil se forme seul par la traction qu’exerce le rouet en tournant, et l’on peut ainsi fabriquer des fils tellement fins qu’avec 100 grammes de verre on obtient vingt-cinq kilomètres de fil.
Ce fil sert pour faire des perruques, des brocarts, et même, tissé en étoffe serrée, il sert à confectionner des filtres pour les acides.

Mais on obtient encore des fils plus fins que ceux dont nous venons de parler en laissant couler du verre par l’orifice d’un creuset et en faisant arriver dans le fil liquide un violent jet de vapeur ou d’air chaud. On obtient ainsi une véritable ouate. Nous avons entre les mains de cette neige de verre, légère, fine, soyeuse, et dont chaque brin est 45 fois plus fin que le fil de soie d’un cocon !

Mais, direz-vous, comment mesurer ces diamètres infiniment petits ? C’est encore le verre qui nous le permet ; mais c’est un verre spécial, fabriqué par des procédés particuliers et qui est tellement fin, tellement pur, tellement homogène, qu’en plaçant un morceau de ce verre, sur lequel on a tracé un espace d’un millimètre, sous un microscope puissant, on est parvenu à partager ce millimètre en dix mille parties égales !

On a dès lors une échelle métrique pour mesurer les infiniment petits, et l’instrument a pris le nom de micromètre. Devant de pareils résultats, obtenus avec une matière fabriquée, on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, du verre qui l’a produite, ou du graveur qui l’a travaillée.


LA PEINTURE. — LA DORURE.

Nous citerons en première ligne la belle façade décorative exécutée par les ouvriers de la maison Redoully et Cie, fondée par feu M. Leclaire.

M. Leclaire fut un homme de bien. Dès 1842, il voulut que les ouvriers participassent aux bénéfices de la maison.

Leclaire est né à Aisy-sur - Armançon (Yonne), le 24 floréal an IX (15 mai 1801). Sorti de l’école primaire à dix ans, pour garder les bestiaux, il vint à Paris sans ressources à l’âge de dix-sept ans et entra comme apprenti chez un peintre en bâtiments. Chef d’atelier à vingt ans, marié à vingt-deux ans, il s’établit à vingt-six ans dans une modeste boutique. En 1829, il osa entreprendre do grands travaux en offrant aux ouvriers 5 fr. par jour au lieu de 4 fr. Il réussit, et, arrivé au but, pensa aussitôt à ses collaborateurs moins heureux.

Affligé de voir ses ouvriers souffrir et mourir des maladies saturnines (coliques de plomb), il fonde d’abord pour eux une Société de secours mutuels en 1838. Bientôt soulager ou guérir ne lui suffit plus ; il veut détruire le mal dans sa source. Se faisant chimiste pour supprimer l’emploi dangereux de la céruse, il découvre, en 1844, la manière d’utiliser, en peinture le blanc de zinc, substance inoffensive. Il est parvenu ainsi à sauver et à prolonger beaucoup d’existences! La Société pour l’encouragement de l'industrie nationale lui a décerné pour cette découverte une médaille d’or, l'Institut un prix Montyon, et, en 1849, il reçut la croix de la Légion d’honneur.

Mais la grande œuvre de Leclaire, c’est l’établissement dans sa maison de la participation des ouvriers aux bénéfices. C’est en 1842 qu’il a adopté et mis en pratique ce principe. Après de nombreuses difficultés, le succès le plus complet vint couronner ses efforts persévérants, continués sans relâche pendant trente ans pour le triomphe d’une idée.

Désirant prouver que ce succès ne dépendait pas de sa présence et que la maison pouvait marcher et prospérer sans lui, Leclaire, dès 1865, voulut en laisser à son associé, Alfred Defournaux, la direction exclusive. Il intervint cependant en 1869 pour appliquer, d’une manière plus complète encore, le système de la participation.

Retiré, après la guerre, dans sa propriété d’Herblay (Seine-et-Oise), il a été enlevé par la maladie, en 1872, à la vénération et à la reconnaissance des ouvriers et employés de sa maison.

Le buste de feu M. Leclaire figure au centre de la magnifique façade que nous avons citée.

Au-dessus du buste, on lit ces belles paroles adressées en 1864 par l’homme de bien à ses ouvriers :

LECLAIRE A SES OUVRIERS
SI VOUS VOULEZ QUE JE PARTE DE CE MONDE
LE CŒUR CONTENT, IL FAUT
QUE VOUS AYEZ RÉALISÉ LE RÊVE
DE MA VIE ;
IL FAUT QU’APRES UNE CONDUITE RÉGULIÈRE
ET UN TRAVAIL ASSIDU
UN OUVRIER ET SA FEMME PUISSENT,
DANS LEUR VIEILLESSE,
AVOIR DE QUOI VIVRE, SANS ÊTRE A CHARGE
A PERSONNE.
1864

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878