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Imprimerie et Librairie


Imprimerie et Librairie à l'exposition de Paris 1878

La classe à laquelle nous arrivons, — celle de l’imprimerie et de la librairie, — est, à notre sens, une des plus intéressantes ; en effet, celui qui édite et celui qui imprime ne sont-ils pas les distributeurs de cette nourriture spirituelle qui est indispensable à l’homme parce que l’homme ne vit pas que de pain? ne sont-ils pas les heureux et intentionnels vulgarisateurs de la clarté morale indispensable à l’homme pour se conduire, pour exercer soit sa profession, soit son métier, enfin pour se trouver en état de fournir la quote-part, de travail, d’activité, de collaboration honnêtes que la société a le droit, nous dirons plus : le devoir d’exiger de chaque individu?

Eh bien, quoique tout le monde soit, — nous n’en doutons pas, — convaincu dé la vérité des paroles ci-dessus, nous nous voyons, à notre grandissime regret, obligé do reconnaître que non-seulement la classe de l’imprimerie et de la librairie n’a pas rencontré de la part du public l’empressement auquel il est évident qu’elle avait droit, mais encore que l’administration s’est montrée peu maternelle à son égard.

Il semble que les organisateurs de l’Exposition se soient dit : — Ne nous préoccupons pas des livres, ils trouveront toujours à se placer, on les mettra les uns sur les autres.

C’est ce qui est arrivé, cette pauvre classe neuvième était si mal installée, les vitrines se confondaient si bien que le public, effrayé devant ce chef-d’œuvre de non-organisation, se hâtait de passer; pour un peu, il eût préféré se réfugier dans la section de la tannerie.

Ceci dit avec raison,, croyons-nous, et cette plainte enfin exhalée, efforçons-nous de faire connaître au lecteur tous les trésors qui ont passé six mois dans cette partie du Champ de Mars.

La classe que nous parcourons comprend l’imprimerie, mais il est utile de spécifier nettement le point de vue auquel on se placera pour la juger.

En effet, qu’avons-nous devant les yeux? des ouvrages tirés; que l’éditeur en soit ou non l’imprimeur, le vu de ces ouvrages ne démontre que le soin apporté par l’éditeur dans le choix du papier, la vigilance apportée par lui dans le choix du mode d’impression, enfin le goût apporté par lui dans la façon dont il a fait faire le brochage et exécuter la couverture.

Cela est beaucoup sans doute, mais cela démontre que ce n’est pas dans la classe où nous sommes que nous pourrions apprécier ce qui s’appelle, à proprement parler, l’imprimerie, mais seulement dans la classe où nous verrons la machine à outil fonctionner sous nos yeux.

Parcourons maintenant cette exposition. Ce qui frappe tout d’abord, ce sont les améliorations considérables accomplies; depuis dix ans, la librairie s’est positivement transformée.

On ne saurait croire combien le goût a progressé, combien la confection des livres s’est améliorée, en dépit de l’impôt sur le papier qui la grève lourdement, et des frais d’impression sans cesse croissants.

Un homme mort dans ces dernières années, M. Pierre Jannet, le créateur de la Bibliothèque elzévirienne, a eu une grande part dans ce mouvement. C’est lui qui, à une époque où l’on se contentait de volumes composés en caractères d'un vilain aspect, mal tirés sur un papier médiocre, a eu l’idée de s’inspirer des anciens modèles que nous ont légués les maîtres imprimeurs des siècles passés. De ce moment date une sorte de renaissance de la librairie française. A ces volumes imparfaits dont nous parlons sont venus se substituer des livres plus élégants, mieux imprimés. Ce mouvement ne s’est pas seulement fait sentir dans les ouvrages d’amateurs, dans les réimpressions d’auteurs anciens ; il s’est généralisé et il n’est pas jusqu’aux rudimentaires livres classiques qui n’aient changé d’aspect. Hâtons-nous, pour être juste, d’ajouter que la maison Hachette, où le côté matériel de la fabrication des livres a toujours été en progressant, a eu également une très-grande influence sur cette heureuse tendance. C’est elle qui a introduit notamment cet usagé de répandre-à profusion, dans tous les ouvrages qui le comportent, des illustrations et des vignettes. Tous les éditeurs, entraînés à sa suite, ont mieux soigné leurs publications, et, si le progrès que nous signalons continue, nous n’aurons bientôt plus rien à envier aux Anglais qui produisent des publications si belles, et si bon marché.

Saluons d’abord deux éditeurs chers, l’un à tous les bibliophiles, l’autre à tous les poètes.

Nous avons nommé M. Jouaust, qui suit dignement les traces de son père, et M. Lemerre, le père nourricier du Parnasse.

La maison Jouaust, qu’on n’appelle plus que la librairie des bibliophiles, restitue sans relâche les chefs-d'œuvre de la littérature nationale qu’elle tire sur vélin, dans un format spécial, à un nombre modique d’exemplaires numérotés.

La maison Lemerre ne se borne pas à éditer les poètes, elle leur fait des éditions de bibliophiles. Si vous voulez bien, ami lecteur, nous allons liquider d’abord le compte des grandes maisons.


LA LIBRAIRIE HETZEL.

Voici la vitrine de Hetzel.

Son Magasin illustré d'éducation et de récréation est célèbre ; il compte déjà vingt-six volumes.

Combien de signatures aimées ont signé ses pages!

Achard, Andersen, Mme Beecher-Stowe, Benedict, Mmo de Chenevières, MmeDesbordes-Valmore, Charles Dickens, Victor Cousin, Gustave Droz, Egger, Erkmann-Chatrian, Flammarion, de Gïamont, Henri Heine, Legouvé, Jean Macé,Mme Emmeline Raymond, Louis Ratisbonne, Elisée Reclus, Sainte-Claire Deville, Saint-Marc Girardin, P.-J. Stalh, Stephen de la Madeleine, Gaston Tissandier, Jules Verne.

Voici pour les auteurs, les artistes qui ont illustré leur prose s’appellent: Riou, Serial!, Baric, Clerget, Dantan, etc , etc.

Que de volumes il nous faudrait citer en core, si nous voulions donner une idée complète de tous les délicieux ouvrages appelés à réjouir, l’enfance et la jeunesse en l’instruisant et en la moralisant !


LA LIBRAIRIE FIRMIN DIDOT.

La librairie Firmin Didot a exposé dans son compartiment une certaine quantité de magnifiques volumes que toutle monde tenait à feuilleter.

Nous citerons entre autres un magnifique ouvrage en deux volumes, grand format, avec soixante chromolithographies , sans compter les gravures dans le texte : Paris à travers les âges, c’est-à-dire les aspects successifs de la capitale depuis le XIIIe siècle jusqu’à nos jours.

Citons encore la Bible, le XVIIIe siècle par le bibliophile Jacob, les Lettres et les Sciences au moyen âge, Jeanne dé Arc, par H, Wallon, Jésus-Christ, par Louis Veuillot, etc, etc.


LA LIBRAIRIE HACHETTE.

La librairie Hachette expose entre autres, outre ses dictionnaires encyclopédiques, notamment le grand dictionnaire de Littré, son Tour du Monde, ses bibliothèques spéciales composées de tant d’excellents livres, et ses deux grands ouvrages en préparation : Boland furieux, illustré par Gustave Doré, et les Récits des temps mérovingiens, si magistralement commentés par les compositions de Jean-Paul Laurens.

Viennent ensuite la collection si complète de tous les ouvrages didactiques concernant l’enseignement à tous les degrés, puis les ouvrages de littérature générale, la collection des œuvres des grands écrivains de la France, les publications scientifiques, historiques, etc., les romans étrangers, les livres pour enfants, etc., etc.


LA LIBRAIRIE PLON.

La librairie Plon nous montre d’abord trois publications capitales : les Archives nationales, la Collection des classiques français et la Bibliothèque historique.

Parmi les autres ouvrages, nous citerons ; Marie Stuart, par Chantelauze ; Camille Desmoulins, par Jules Claretie; Stanislas-Auguste, Poniatowski et madame Geoffrin, par Charles de Moüy; les Dépêches du chevalier de Gentz, par le comte Prokesch-Osten ; Un homme d'autrefois, par le marquis Costa de Deauregard; les Mémoires de madame d'Aulnay; la Correspondance inédite de la marquise de Sabran et du chevalier de Boufjlers; Un Patricien de Venise, par Charles Yriarte ; KHistoire du Dépôt des archives des Affaires étrangères, par Armand Baschet ; le Comte de Plélo, par Ra-thery; les Mémoires de Malouet ; les Ducs de Guise, par Henri Forneron; le Cardinal de Bérulle, par l’abbé Houssaye; le Département des Affaires étrangères pendant la Révolution, par Frédéric Masson ; le Comte de Cavour et la Guerre de France, par Charles de Mazade ; Royalistes et Républicains, et le Parti libéral sous la Restauration, par Thureau-Dangin ; l’Histoire diplomatique de la guerre, par Albert Sorel ; les Deux Chanceliers, par J. Klaczko; l’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, par F. Rocquain, etc.


LA LIBRAIRIE CHARPENTIER.

Cette maison, dont la collection est importante- et la renommée de vieille date, avait à l’Exposition d’intéressants ouvrages, entre autres-: les Esquisses parisiennes, de Théodore de Banville ; l’Histoire nouvelle des arts et des sciences ; enfin un intéressant volume de Jules Arène : la Chine familière et galante.


LA LIBRAIRIE PALMÉ.

M. Victor Palmé est l’éditeur des bollandistes et dirige la société générale de librairie catholique.

Nous mentionnons cette maison en raison de son importance commerciale; mais nous n’entrerons pas dans le détail de ses publications qui sont exclusivement religieuses et théologiques.


LA MAISON MAME, DE TOURS.

L’exposition de M. Marne ne pouvait manquer d'être remarquée ; en fait de publications nouvelles, nous avons vu*la Vie de sainte Élisabeth, de Hongrie, par le comte de Montalembert, et la Vie de saint Louis, par H. Vallon.

La maison Marne imprime et édite chaque année un nombre considérable d’éditions à bon marché.


LA LIBRAIRIE PAUL DUPONT.

A la fois imprimeur et éditeur, M. Paul Dupont publie des ouvrages d’éducation et d’enseignement, des ouvrages administratifs et des ouvrages militaires.


LA MAISON CHAIX.

Nous devons une mention .spéciale à là maison Chaix; cette maison, qui est l’imprimerie centrale des chemins de fer et qui fut fondée en 1853, a institué chez elle une école professionnelle qui a pour but de former des ouvriers, des contre-maîtres et des employés pour les différents services de l’imprimerie. La maison poursuit ce but par l’enseignement méthodique du travail pratique, par l’enseignement primaire et technique, par l'encouragement à l’épargne, la participation aux bénéfices, la création de caisses de retraites, les assurances pour la vie et en cas d’accidents. L’école professionnelle comprend trois groupes : les élèves compositeurs et lithographes; les margeurs et les élèves conducteurs ; les enfants des services divers : papeterie, réglure, etc.

Au point de vue des institutions ouvrières, l’exposition qui nous occupe n’offre pas moins d’intérêt. Les institutions fondées en vue du bien-être du personnel sont des plus complètes. L’imprimerie centrale des chemins de fer est l’une des maisons industrielles, peu nombreuses encore, qui ont établi en faveur de leurs ouvriers et de leurs employés la participation aux bénéfices. Cette institution y a été inaugurée en 187L et la somme répartie depuis cette époque jusqu’au 31 décembre 1877 atteint déjà le chiffre important de 333,655 fr. 87 c. Une caisse de secours mutuels existe dans l’établissement depuis 1846, et dépense de neuf à dix mille francs par an en subventions allouées aux malades. Les apprentis sont l’objet d’une sollicitude particulière; on a fondé en leur faveur une caisse spéciale de participation aux bénéfices, une caisse d’épargne scolaire, des assurances contre les accidents et sur la vie.

Les mesures prises pour la ventilation, éclairage, le chauffage, l’hygiène générale des ateliers sont tout à fait satisfaisantes. Plus de 500 appareils de préservation contre les accidents ont été adaptés aux presses à imprimer, aux laminoirs, aux courroies de transmission. Ces dispositions sont complétées par un système de désembrayage instantané et de sonnerie d’alarme qui permet, en cas d’accident, de dégager très-promptement la victime.


LA LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE.

Cette librairie édite des ouvrages classiques et d’éducation. Nous citerons entre autres les livres intitulés : Premières notions d'Histoire naturelle,'de Cosmographie, de Geométrie, les Menus propos sur les sciences, par M. Félix Hément ; la Chimie agricole, la Physique, la Terre, le Ciel, les Ravageurs, les Auxiliaires, les Serviteurs,1a. Zoologie, la Botanique, etc.


LA LIBRAIRIE ARMAND COLIN ET Cie.

Cette maison, qui n’existe que depuis 1870, s’occupe exclusivement de la publication d’ouvrages à l’usage des écoles primaires, élémentaires et supérieures. L’intelligence dans le choix des collaborateurs, une grande vigilance dans l’exécution des travaux, et la modicité de ses prix lui ont valu en peu de temps un succès mérité et elle peut être justement fière de son chiffre de vente :
En 1871-72, 60,000 volumes; en 1872-73, 150,000; en 1873-74, 240,000; en 1874-75, 340,000; en 1875-76, 578,000 ; en 1876-77, 1,050,000 ; 1877-78 (mai),1,390,000.

La librairie Colin a reçu, en outre, des récompenses d’un autre ordre.

Elle a remporté successivement :
Un diplôme de mérite à l’Exposition universelle de Vienne;
Une mention honorable au Congrès international des sciences géographiques;
Une médaille d'urgent (la plus haute récompense), deux médailles de bronze, de la Société pour l’instruction élémentaire (rue Haute-feuille, 1) ;
Deux médailles d’or, une médaille d'argent, de la Société des anciens élèves de l’École normale de Versailles ;
Le diplôme d’honneur (la plus haute récompense) à l’exposition scolaire de Çompiègne (1877) ;
Une médaille de vermeil (la plus haute récompense), à l’exposition scolaire régionale de Versailles (1877).
Enfin, à l’Exposition de 1878, le jury lui a décerné une médaille d’argent.


COUP D’OEIL D’ENSEMBLE SUR LE RESTE DE LA CLASSE.

Si attrayante que soit notre promenade au milieu des livres, nous devons nous résigner à l’abréger et donner un coup d’œil plus rapide aux vitrines que nous n’avons pas encore observées.

La librairie polytechnique Baudry se recommande par ses nombreux ouvrages d’architecture, d’archéologie, de beaux-arts ; d’autres traitent des mines et de la métallurgie, des mécaniques et des machines, des ponts et chaussées, des chemins de fer, des arts textiles, etc., etc.

La librairie Morel a pour spécialité l’architecture, l’archéologie, les beaux-arts et les arts industriels.

Parmi les ouvrages qu’elle a exposés, nous avons remarqué le Traité pratique de la construction moderne, par M. Léopold Lanck ; les habitations modernes, par M. Viollet-Leduc, etc., etc.

La librairie générale de l’architecture et des travaux publics, dirigée par M. Ducher, — qui publie, par parenthèse, un journal spécial très-intéressant : la Semaine des constructeurs, — nous montre des ouvrages remarquables, entre autres le Nouvel Opéra, par Charles. Garnier, les Halles centrales de Paris, par Victor Baltard, l’OEuvre de Boucher, l’histoire delà faïence de Rouen, etc., etc.

La librairie économique Guillaumin, expose, outre les ouvrages des économistes et publicistes notables, le Journal des économistes, qui constitue la publication importante de la maison et qui est universellement apprécié par les spécialistes.

La librairie Muzard et fils a fondé le Dépôt des lois et les actes du gouvernement.

Dans cette maison, on trouve soigneusement classés les édits, arrêts, lettres-patentes, lois, décrets, arrêtés, et, en général, tous les actes du gouvernement, depuis l’an 1200 jusqu’à ce jour.

Le public peut se procurer là, par feuilles détachées :
1° Les édits, déclarations, arrêts, lettres patentes, de l’an 1200 à 1789 ; 2° les lois, décrets, ordonnances, arrêtés, avis du Conseil d’Etat, etc., de l’an 1789 jusqu’à ce jour;

Ainsi que tous les documents statistiques, enquêtes, rapports, documents sur les chemins de fer, etc., etc.

La librairie de Mme veuve Bouchard-Musard (Jules Trembloy, successeur) a réimprimé une quantité de vieux ouvrages qui font la joie des bibliophiles. Nous citerons entre autres :
La Chasse royale, composée par le Roy Charles IX et dediée au Roy Tres-Chrestien Lovys XIII. Très-utile aux curieux et amateurs de chasse. Petit in-8° avec planche.

Traicté et abrégé de la Chasse du Lieure et du Chevreuil, dédié av roy Lovis tresiesme du nom, roy de France et de Navare, par messire René de Maricourt, chevallier de l’Ordre du Roy, capitaine de cinquantes hommes d’armes pour le service de sa diète Majesté et gentilhomme de sa chambre, etc. Publié d’après les manuscrits originaux. Petit in-8° avec armoiries.

La noble et furieuse Chasse dv Loup, composée par Robert Monthois, arthisien, en faueur de ceux qui sont portez à ce royal déduict. In-4° avec planche.
La librairie Roret expose la collection complète de tous ses manuels, ainsi que son journal le Technologiste, archives des progrès de l’industrie française et étrangère, qui a pour objet de faire connaître dès leur apparition toutes les nouvelles découvertes et inventions de tous les pays du monde.

Citons enfin la librairie militaire Dumaine, la libraire Baillière, quia la spécialité des publications médicales, la librairie scientifique de M. Reinwald, puis des journaux et des publications intéressantes, telles que le Courrier de Vaugelas et le Catalogue des timbres-poste de M. Maury.

L’exposition de l’imprimerie et de la librairie comprend, en dehors des ouvrages exposés soit par des imprimeurs, soit par des éditeurs, les envois des fondeurs en caractères et aussi ceux des éditeurs et des imprimeurs d’estampes. C’est ainsi que les maisons Lemercier, Chardon et Béquet nous font admirer leurs tirages en lithographie et en taille-douce ; la maison J. Chéret, ses pimpantes affiches chromolithographiques; MM. Appel, Testu et Massin, leurs impressions en couleur pour le commerce ; MM.Turlot et Deberny, leurs beaux caractères sortis tout brillants de leur fonderie.

Pour revenir aux imprimeurs qui mettent leurs pressés au service des éditeurs et qui collaborent ainsi à tant de beaux livres, citons parmi les exposants M. Quantin, qui soutient par ses bons tirages la vieille réputation de la maison Claye, aujourd’hui entre ses mains ; MM. Plon et Ce, qui impriment par eux-mêmes tant de volumes remarquablement soignés ; M. Chamerot, l’un de nos meilleurs typographes ; la maison Dalloz, dont le Monde illustré est si remarquablement tiré ; M. Martinet, MM. Crété, de Corbeil, et MM. Charaire, de Sceaux, plus particulièrement voués à l’impression des publications populaires à grand tirage.

Parmi les imprimeurs de province, nous nommerons entre autres : M. Hérissey, d’Évreux, M. Danel, de Lille, qui expose de remarquables Chromotypographies, M. Monnoyer, du Mans, M. Gounouilhou, de Bordeaux, M. Chapoulaud, de Limoges.

Terminons par les publications populaires illustrées.

Ici, nous devons prier le lecteur de s’arrêter devant la vitrine de la librairie illustrée, qui expose ses intéressantes publications et notamment l’Homme qui Rit, de Victor Hugo.

Un jeune maître, Daniel Vierge, a fait pour l’illustration de ce chef-d’œuvre des bois qui sont délicieux de conception et d’une finesse d’exécution étonnante : on dirait presque des eaux-fortes.


LA PAPETERIE ET LA RELIURE.

Tout est intéressant dans l’Exposition ; la papeterie française y occupe une place importante, et il est certain que les concurrents étrangers ne sauraient rivaliser avec elle. Nous devons cependant, quel que soit l’attrait qu’un tel sujet nous inspire, — nous ’borner à des considérations un peu générales, pour ne point fatiguer le lecteur par des détails trop techniques.

Le rôle du papier est considérable aujourd’hui, et, — -chose singulière. — c’est au moment où ce rôle s’accentue que le papier va presque cesser d’être, et que nous allons retourner en quelque sorte au papyrus des anciens.

Le lecteur, au cours de notre visite dans les sections étrangères, a vu comment on pourvoit aujourd’hui au manque de matière première pour fabriquer le papier.
Les vieux papiers sont insuffisants, le vieux linge fait défaut, on recourt à l’écorce des arbres; cette écorce, réduite en pâte, donne des résultats étonnants, que nous avons signalés quand nous avons parlé de l’exposition suéde-norvégienne. Les papiers faits avec de la pâte de sapin et de peuplier sont remarquables.

La fabrication acquiert chaque jour plus d’importance, parce que son emploi s’applique maintenant à une quantité d’usages qu’on n’aurait jamais imaginés, il y a seulement dix ans.

Le Scientific-American a eu la curiosité d’énumérer les objets qu’on a faits avec du papier, et il a trouvé ceci : — On a fait avec du papier des candélabres, des seaux, des urnes, des joyaux, des rideaux, des ceintures, des cheminées, des corniches, des robinets de bain, des chemises et jusqu’à des habits.

Un de ces jours, peut-être, on fera des maisons en papier et le moellon et la pierre de taille déclassés se trouveront servir à faire du papier.

Comment se fabrique le papier?,.,. Nous allons le voir, puisqu’on voit tout dans ce magnifique palais du Champ de Mars.

M. d’Hervilly dans le Rappel, a raconté avec sa verve ordinaire la biographie actuelle du papier et a comparé entre eux les papiers des différentes nations. Voici ses paroles :
« Deux magnifiques machines à fabriquer le papier, une machine française et une machine belge, fonctionnent quotidiennement à l’Exposition. Le public assiste avec un vif intérêt aux transformations que subit la pâte de chiffons pourris, effilochés., blanchis, laquelle, étalée avec une régularité merveilleuse sur les formes en toile métallique, saisie par les cylindres, froids ou chauffés, pressée, séchée, laminée, forme un papier continu qui s’enroule en bobine monstrueuse, ou bien s’offre h la machine à découper qui le divise méthodiquement en feuilles.

« Rappelons, à ce propos, que c’est à un ouvrier papetier français, Robert, d’Essonnes, qu’est dû le principe de l’ingénieuse machine à fabriquer le papier sans fin (on le faisait autrefois feuille à feuille à la forme), machine aujourd’hui universellement employée. Cela date de 1789.

« A l’Exposition, on peut voir, comme échantillon de papier sans fin, à l’usage des imprimeries de journaux, des bobines de 4 à 5,000 mètres de longueur.

« On en pourrait fabriquer facilement de plus considérables et dont le Petit-Poucet, même avec le secours des bottes de l’ogre, n’atteindrait pas le bout en un jour, mais la manœuvre des bobines de cette taille serait gênante. On en conviendra sans peine.

« Parmi les papiers exposés au Champ de Mars, les produits français et anglais, blancs ou teintés, d’un usage courant, sont certainement ceux qui priment tous les autres, comme solidité, égalité de la pâte, ténacité, grain et éclat. Les papiers de grands formats français sont superbes ; les vélins, les coquilles, les cream-laid anglais sont admirables.

« La Hollande montre de magnifiques échantillons de sa fabrication spéciale, et sa vieille renommée est toujours parfaitement motivée. Ses papiers vergés à la forme pour impressions d’estampes, eaux-fortes, livres de luxe, font la joie des visiteurs bibliophiles et des amateurs de gravures qui ont encore, dans la Chine et le Japon, de nombreuses occasions de se montrer ravis. Le Japon, sans abandonner les us de l’antique fabrication de son papier soyeux si prisé en Europe, s’est mis au pas de l’Occident pour les papiers à lettres et les enveloppes. On voit, en effet, dans cette section des enveloppes quadrangulaires gommées qui ont l’air de venir de Londres ou de Paris. Quelques fabricants fantaisistes sèment cependant sur ces enveloppes des feuillages en teintes adoucies qui sont d’un effet charmant. Puisque nous parlons de papiers illustrés avec art, citons chez les Anglais le papier japonesque, un vélin émaillé de fleurs, de dessins et d’oiseaux, imité du Japon, qui jouit d’une grande faveur de l’autre côté de la Manche.

« Avant de quitter l’Angleterre, citons encore ses papiers à lettres pour la Saint-Valentin , jour de correspondance générale entre tous les amoureux de la Grande-Bretagne. Ces papiers, dont il se fait une consommation énorme chez nos voisins, sont décorés de chiffres, de branches de houx., d’oiseaux en chromolithographie encadrés de dentelles et dorés sur tranche.

« Des papiers destinés au même usage se fabriquent en France. Mais, je l’avoue, dans la production à bon marché, nos lettres pour promises et nos compliments n’égalent pas, comme grâce et comme humeur, les Valentins et les billets pour la Christmas de la « perfide Albion. » Leur coloris est brutal, inharmonieux. Mais, dans le papier à lettre décoré, de luxe, la France n’est distancée par aucune fabrication étrangère. On fait pourtant ailleurs, sans parler de l’Angleterre, que nous avons dépassée après l’avoir imitée, des choses charmantes en ce genre. Ainsi, les papiers à lettre viennois, ornés de fleurs, sont tout à fait jolis.

« La Russie expose un solide papier de commerce, filigrané ou non, qui n’est pas très-séduisant à l’œil. Il a des tons jaunâtres ou grisâtres peu engageants, et son aspect est rude. On le dit très-résistant.

« Le papier de pâte de sapin et de peuplier de la Norvège, dont cette nation!expose de nombreux échantillons, est d’une solidité de carte et d’un beau ton chamois clair.

« Les papiers américains ont toutes les qualités des papiers anglais. Tous les végétaux du nouveau monde, à peu d’exception près, ont été essayés parles Américains pour la fabrication de leur papier d’impression. Ils ont trouvé d’admirables matières et leurs produits sont recommandables par leur résistance, leur souplesse et leur brillant. »

Nous avons cru devoir placer ici cette étude comparative ; il nous semble, en effet que, dans un ouvrage destiné à perpétuer le souvenir de l’Exposition, la comparaison impartiale des produits internationaux est le point utile et intéressant.

Le lecteur remarquera, d’ailleurs, que cette comparaison est loin d’être à notre désavantage.

La classe qui figure au catalogue, sous la dénomination unique de papeterie, comprend le papier et la papeterie.

Le papier est le produit primordial ; la papeterie est son accessoire.

Les documents officiels fournissent sur le papier des renseignements intéressants :
Il existe actuellement en France cinq cents manufactures de papier. On en compte 12 dans l’Ardèche, 39 dans la Charente, 14 dans la Drôme, 45 dans l’Isère, 29 dans le Pas de-Calais, etc.

Ces cinq cents établissements occupent 26,178 ouvriers, dont 10,000 femmes et 3,000 enfants ; la force totale de leurs machines est de 21,368 chevaux-vapeur.

Le poids du papier produit peut être évalué à 1,600,000 francs environ.

Le chiffre monétaire, relevé dernièrement, était de cent quatre millions neuf cent cinquante-trois MILLE QUATRE CENT QUATORZE FRANCS.

Il nous paraît intéressant de donner ici le dernier relevé de l’importation et de l’exportation. Ce relevé date de 1875.

POIDS.
Importation............ 17477,286 kilos.
Exportation..............10,243,892 »

VALEUR ARGENT.
Importation............ 2,129,959 francs.
Exportation........... 14,701,186 »

Puisque nous sommes en train de poser des chiffres, donnons ceux qui concernent la reliure.

La reliure comprend trois spécialités : —la reliure d’art, la reliure de bibliothèque, la reliure de librairie et de commerce :
Nombre des patrons............... 4,000
» ouvriers................ 5,008
» ouvrières............... 3,000
» apprentis. ............. 2,000
»


Les hommes gagnent environ 5 francs par jour; les femmes gagnent à peu près 3 francs; le salaire des apprentis varie de 50 centimes à 2 fr. 50.

Le dernier chiffre d’affaires relevé pour la reliure était de dix millions.

Les expositions les plus remarquables étaient certainement celles de l’Isère (exposition collective), celle de MM. Laroche frères, et celles des Sociétés anonymes êtes papeteries de Montyon, des papeteries du Marais et de Sainte-Marie.

La Société anonyme des Cartonneries ardennaises exposait un excellent carton pour la reliure.

En somme, la papeterie industrielle et la papeterie de luxe ont figuré au palais du Champ de Mars de façon à prouver que la France peut soutenir, sous ce point de vue encore, la concurrence de l’étranger.

En ce qui concerne la reliure, nous n’avons pas la solidité du produit anglais, et il est à supposer que nous ne pourrions pas à qualité égale produire encore dans les mêmes conditions de bon marché ; mais il faut signaler une amélioration notable au point de vue de la qualité et au point de vue des prix.

Nous citerons avec orgueil la splendide bibliothèque de M. Lortic.

Elle contient toute une collection de reliures de luxe depuis le XIIIe jusqu’au XVII siècle.

Les amateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce véritable trésor qui représente une valeur de plus de quatre cent mille francs.

En somme, bonne exposition.

Un intérêt tout spécial s’attache à la classe II (application usuelle des arts, des lettres et de la plastique), qui comprend les architectes, les décorateurs d’intérieur et de monuments, les décorateurs de théâtre et les dessinateurs de costume de théâtre, les dessinateurs pour étoffes, tissus et broderies, papiers peints, tapis, et les metteurs en carte, les graveurs et les lithographes ; les peintres sur éventails et sur écrans; les peintres héraldiques et de manuscrits, les sculpteurs ornemanistes et les objets moulés.

Parmi les principales curiosités de cette exposition où l’art industriel montre une si incontestable supériorité, nous citerons la copie de la Danse Macabre, de l'abbaye de la Chaise-Dieu, de Mme Bellom, les peintures héraldiques de M. Boutou, les échantillons de tous les tissus (soie, laine et coton) depuis 1830 jusqu’à ce jour, les gravures en creux et en relief par l’héliographie, de M. Caulo, les panneaux décoratifs de M. Guichard, d’après les tapisseries du garde-meuble, etc.

Mais la grande attraction de cette classe a été certainement l’exposition théâtrale.

Nous lui consacrerons donc un chapitre spécial.


L’EXPOSITION THEATRALE

Le ministre de l’instruction publique a eu l’excellente idée d’exposer dans deux petites salles qui se trouvaient, l’une au sud, l’autre au nord de la rue des Nations, côté gauche, un certain nombre de maquettes représentant des scènes théâtrales que le succès a rendues historiques; chacune de ces scènes est encadrée d’un manteau d’Arlequin et reçoit d’en haut la lumière, ce qui produit une illusion scénique d’un effet saisissant.

Cette exposition, d’un intérêt véritable et peu ordinaire, a été due à l’intelligente initiative de MM. Nuitter, archiviste de l’Opéra, et de Watteville, directeur des sciences et lettres au ministère de l’instruction publique, avec le concours des meilleurs peintres de décors attachés à la scène de l’Opéra : MM. Duvignaud, Levastre, Chéret, Gabin, Daran, Garperat et Cambon.

Ces maquettes reproduisaient les scènes capitales des pièces suivantes :

La Folie de Clidamant, tragi-comédie de Hardy, donnée en 1619 au Théâtre de l’hôtel de Bourgogne; l’Hypocondriaque, tragi-comédie de Rotrou, donnée en 1631 sur cette même scène; l’Illusion comique, de Th. Corneille, donnée en 1630 au même théâtre; Lisandre et Caliste, tragi-comédie de Duryer, 1636, Théâtre-Français; la Finta Pazza,comédie lyrique de Balbi, 1646, Opéra italien, salle du Petit-Bourbon; Athis, tragédie lyrique de Quinault et Lulli, à l’Opéra français, salle du Palais-Royal, en 1676; même scène, 2e acte de Psyché, tragédie lyrique de Corneille et Lulli; même théâtre, 5e acte d’Armide (1686), tragédie lyrique de Quinault et Lulli ; Psyché, comédie-ballet de Molière et Corneille, 1687, Théâtre-Français, salle delà rue Mazarine; 5e acte d'Hécube, opéra de Fontenelle et Milcent, an VIII de la République, à l’Opéra, salle de la rue Richelieu ; Guillaume Tell, 1er acte, 1829, à l’Opéra, salle de la rue Lë Peletier; même salle, 3e acte de Robert le Diable, 1831 ; même salle, 2e acte de Don Juan, 1834 ; même théâtre, 2e acte des Huguenots, 1836; id., 3e et 4e actes de la Reine de Chypre, 1841 ; id., le Freyschütz, 2° acte, 1841 ; id., 1er acte à d’Hamlet, 1868 ; id., 3e acte de Faust, 1869, au nouvel Opéra; 4e acte de Jeanne d'Arc, 1876; id., 1er acte de Sylvia, 1876 ; 1er et 2e actes du Roi de Lahore, 1877 ; id., le Fandango, 1877.

Cette exposition, qui est comme une revue chronologique des progrès de la peinture dramatique, est complétée par une collection de modèles originaux des costumes de l’Opéra depuis sa fondation, une maquette représentant une des principales scènes du Mystère de la Passion, une reproduction de la scène de l’antique théâtre d’Orange, etc.

Le journal la République française, dans son numéro du 16 octobre dernier, a publié, sur l’exposition théâtrale, un excellent article que nous allons reproduire :
L’auteur d’une œuvre dramatique indique toujours d’une manière générale dans quel endroit se passe l’action et comment sont disposés les lieux où doivent se mouvoir les personnages. Mais quel abîme entre ces indications vagues et le spectacle vivant développé sur une scène où les acteurs, les paroles et les décors s’adaptent si parfaitement les uns aux autres qu’on ne peut plus les concevoir séparés ! La création de cet ensemble est l’œuvre propre du directeur, qui doit pour cela faire concourir des moyens très-divers.

Quand une pièce est mise à l’étude, on détermine, d’après les indications de l’auteur, le décor général de chaque acte, et pour bien se rendre compte de tous les jeux de scène, on ne se contente pas d’un dessin. On construit, en carton découpé et peint, un modèle réduit représentant le décor avec tous ses détails, tel qu’on se propose de le réaliser. Ce modèle réduit ressemble beaucoup aux petits théâtres de marionnettes donnés aux enfants : on l’appelle la Maquette. Tous ceux qui doivent participer à la représentation d’une pièce se réunissent devant cette maquette pour la critiquer. C’est seulement lorsqu’elle est sortie de cette épreuve que les peintres l’exécutent en grand sur d’immenses toiles étalées à terre.

En 1864,1e. Grand-Opéra de Paris organisa des archives où devaient être conservées les maquettes de toutes les décorations, faites à l’échelle uniforme de trois centimètres pour mètre. Cette collection si curieuse donna l’idée au directeur des sciences et des lettres, M. de Watteville, d’organiser une exposition théâtrale où on placerait, à côté de ces maquettes d’opéra, toute une série de modèles semblables, à la même échelle représentant l’histoire de la décoration théâtrale en France. On y a même joint une restitution savante du théâtre antique, dont nous avons déjà parlé.

C’est M. E. Perrin, administrateur du Théâtre-Français, qui a été spécialement chargé de diriger la restitution dés anciens décors. Grâce à ses soins et à l’habileté des deux artistes qui ont travaillé sous sa direction, MM. Duvignaud et Gabin, nous avons aujourd’hui une véritable galerie historique où le théâtre de nos pères ressuscite sous nos yeux.

La série commence naturellement par les mystères du moyen âge, qui représentent en général des scènes de la vie de Jésus-Christ ou des premiers temps du christianisme. On a choisi pour type le mystère de la Passion, appelé mystère de Valenciennes parce qu’il fut joué clans cette ville en 1547 devant l’église Saint-Nicolas. Il existe trois manuscrits de ce mystère : le premier est à la Bibliothèque nationale ; le second à la bibliothèque de Valenciennes; le troisième appartient à Mme la marquise de la Coste, qui l’a prêté pour le placer à l’exposition théâtrale.

En tête de ce manuscrit se trouve un grand dessin à la gouache, fort bien exécuté, qui représente, pour emprunter les termes mêmes de la légende : « Le teatre ou hourdement pourtraict comme il estoit quand il fut ioué le mystère de la Passion Nostre Sgr Iesus-Christ. A° 1347. » Les manuscrits n’indiquent pas les dimensions exactes de ce théâtre de bois ; mais la hauteur des marches et des sièges a permis de les calculer d’une manière approximative. On a donc pu construire ainsi, à l’échelle réglementaire de trois centimètres pour mètre, une belle maquette qui est tout à fait curieuse.

Il est bien entendu que le théâtre était découvert; on aperçoit même dans le fond, au-dessus des décors, les édifices qui l’encadraient. La scène est deux ou trois fois plus grande que dans nos théâtres modernes, et elle représente en même temps les différents lieux où doit se passer l’action. Ainsi, à gauche et dans le fond, on voit Jérusalem, le Temple, le Palais, Nazareth, la maison des évêques, la mer, le Paradis, et bien d’autres choses encore. A droite, une énorme tête de poisson figure l’entrée de l’Enfer : elle s’ouvre pour vomir les diables et engloutir les méchants; ses proportions sont assez grandes pour que les acteurs y entrent et en sortent tout debout. Grâce à cette disposition de la scène, les spectateurs pouvaient voir à la fois ce qui se passait au ciel, dans l’enfer et sur la terre.

La machinerie était puissante et ingénieuse. Le dessinateur n’a pu ni reproduire ni faire comprendre tous les changements exécutés sous les yeux du public; mais le manuscrit étalé à côté de la maquette vient la compléter en expliquant tous ces « beaux secrets. » Ainsi, au Paradis, un rayon d’or tournait sans cesse derrière la tête de Dieu le père. Quand les diables s’élançaient de l’enfer, ils étaient entourés de feu et de fumée, et Lucifer lançait même des flammes par la bouche. A la nativité de Jésus-Christ, on voyait voler en l’air des anges qui chantaient et agitaient des flammes. Au massacre des innocents, on voyait le sang s’échapper de leur corps. A un autre endroit, Satan enlevait Jésus en rampant contre une muraille jusqu’à cinquante pieds de haut. Le miracle des noces de Cana s’opérait sous les yeux du public, qui était même invité, comme aujourd’hui chez les prestidigitateurs de foires, à déguster cette eau changée en vin. La multiplication des pains s’exécutait et se prouvait de la même façon ; on peut même supposer qu’on les jetait au public, — comme on fait chez Robert Houdin pour les jouets d’enfants, — car, après avoir dit que plus de mille personnes en mangèrent, l’auteur du manuscrit ajoute qu’il en fut recueilli douze corbeilles pleines.

Ces grandes représentations de mystères, distinctes des petites représentations plus modestes annexées aux fêtes religieuses, étaient motivées par de grandes solennités publiques dont elles semblent former l’accompagnement obligé. On faisait alors marché avec une confrérie ou une troupe vagabonde, qui soumettait d’avance aux magistrats les « pourtraicts » de son théâtre. Il est même possible que le dessin de notre manuscrit soit un « pourtraict» de ce genre, car il a été enluminé par un nommé Hubert Cailliau, qui avait rempli plusieurs rôles dans le mystère de Valenciennes. Pour ce mystère, les hourdements ,accoustrements et autres ustensils avaient été achetés par les acteurs eux-mêmes ; il leur en avait coûté 4,179 livres et quelques sols. On les revendit ensuite 728 liv. 12 sols. Chaque spectateur payait 6 deniers pour occuper une place sur un échafaudage spécial. Les représentations durèrent vingt-cinq jours, et la recette totale atteignit 4,880 liv. 14 sols. C’était un bénéfice net dépassant 1,230 livres pour les soixante-cinq acteurs qui avaient concouru à la représentation. Les directeurs du théâtre de Valenciennes voudraient bien obtenir aujourd’hui de pareils résultats.

A côté de la grande maquette du mystère de Valenciennes se trouve un groupe de personnages représentant une scène de mystère espagnol et appartenant à Mlle Agar.

Plus loin, on remarque de curieuses statuettes en bois prêtées par M. de Liesville. Ce sont les personnages classiques de la comédie italienne, Arlequin, Brighella, Pantalon, le docteur Bolonais, qui ont précédé chez nous le premier théâtre national sédentaire, celui de l’hôtel de Bourgogne»

Le théâtre de l’hôtel de Bourgogne était situé rue Mauconseil, dans une dépendance de l’ancien hôtel de Bourgogne. Une des sociétés qui jouaient des mystères, les confrères de la Passion, s’y étaient installés en 1548. Plus tard, ils cédèrent leur salle et leur privilège à une troupe de comédiens français qui devait jouer un rôle considérable dans l’histoire littéraire de cette époque.

On ne connaît aucun plan du Théâtre de l’hôtel de Bourgogne au commencement du XVIIe siècle; mais il en existe un d’une époque postérieure, lorsque les comédiens italiens avaient remplacé les comédiens français émigrés rue Mazarine, et c’est d’après ce plan qu’on a restitué notre premier théâtre français. Quant aux décors, la Bibliothèque nationale possède dans le fonds La Vallière un manuscrit précieux qui permettait de les reproduire fidèlement. C’est un mémoire de Laurent Mahelot, continué par Michel Laurent.

La première partie de ce mémoire renferme la description des décors et la liste des accessoires pour soixante et onze pièces de Hardy, de Rotrou, de Scudéry, de Duryer, de Ben-serade, de Corneille et d’une foule d’autres auteurs. Quarante-sept de ces descriptions théâtrales sont accompagnées de dessins qui reproduisent les décors d’une manière complète. On a choisi quatre de ces pièces pour en construire la maquette comme on le fait aujourd’hui.

La plus ancienne est la Folie de Clidamant, de Hardy, qui a été représentée vers 1619 (on ne connaît pas la date d’une manière précise). La scène est encore disposée d’après les mêmes principes que pour les mystères ; elle représente en même temps les divers lieux où doit se passer l’action. A gauche se trouve un vaisseau garni de mâts où paraît une femme qui se jette à la mer ; au fond, un beau palais avec un trône; à droite, une chambre qui s’ouvre et se ferme, avec un lit garni de draps. Dans un pareil système de décoration, les changements de décor étaient inutiles pour exprimer les changements de lieux; les acteurs n’avaient qu’à se transporter d’un côté à l’autre de la scène.

Bien que le manuscrit de Laurent Mahelot ne fût pas inconnu, cette particularité si curieuse de notre premier théâtre français n’avait pas encore été remarquée jusqu’ici. Elle a une grande importance au point de vue de l’histoire littéraire. La sévère unité de lieu qui allait caractériser bientôt nos tragédies classiques n’était-elle pas surtout une réaction contre ce régime barbare de la simultanéité des lieux qui rendait toute illusion impossible pour le spectateur?

Cette unité de lieu s’est-elle introduite par les pièces espagnoles qui ont exercé une si grande influence sur les débuts de notre théâtre classique? On ne le sait pas encore, car la commission a cherché vainement d’après quel système ces pièces espagnoles se mettaient en scène.

La seconde maquette du théâtre de l’hôtel de Bourgogne représente l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux;, tragi-comédie de Ro-trou, jouée en 1631, douze années environ après la Folie de Clidamant. Au milieu du théâtre se trouve une chambre funèbre avec trois tombeaux entourés de cierges. Cette chambre doit s’ouvrir ou se fermer suivant les besoins de l’action. L’un des côtés de la scène figure une belle maison avec deux chaires et, au quatrième acte, on y ajoute un arbre auquel doit être lié un page. L’autre côté représente un bois, une grotte et un tapis de gazon sur lequel se repose une dame. Parmi les accessoires figurent des draps dans lesquels doivent s’envelopper des ombres. On voit que cette décoration appartient encore au système de la simultanéité des lieux.

Avec la troisième maquette, celle de l’Illusion comique, datée de 1636, nous arrivons au grand Corneille. Mais la mise en scène est encore bien confuse. D’un des côtés du théâtre se trouve un parc, et de l’autre un antre pour le magicien, en haut d’une montagne. Déplus, le manuscrit de Mahelot nous énumère ainsi les accessoires représentés au premier acte : « Une nuict, une lune qui marche, des rossignols, un miroir enchanté, une baguette pour le magicien, un chapeau de ciprez pour le magicien, etc. »

La quatrième maquette appartient à une pièce de Duryer, Lisandre et Caliste, de la même année 1636; mais la décoration est terriblement embrouillée pour représenter à la fois les lieux les plus divers. Il y a cependant, du premier acte au second, un changement de décor assez bien combiné.

Les historiens du théâtre avaient laissé dédaigneusement dans l’oubli ces pièces barbares qui précédèrent la grande époque de Corneille, de Molière et de Racine. Elles étaient cependant dignes d’intérêt par certains côtés, et les quatre maquettes restituées sous la direction de M. Perrin ont certainement plus fait pour elles que la publication d’un gros livre.

Quand les comédiens français étaient mandés par le roi, ils jouaient dans le théâtre du Petit-Bourbon, situé à l’endroit où on éleva plus tard la colonnade du Louvre, en face de Saint-Germain-l’Auxerrois. La salle entière avait dix-huit toises de long sur huit de large, et à l’un des bouts était placée la scène qui, avec ses coulisses, en occupait toute la largeur. En 1653, on la donna aux comédiens italiens, qui alternèrent avec la troupe de Molière, et elle fut démolie en 1660.

En 1645, Mazarin fit jouer sur-ce théâtre, par des comédiens d’Italie, une pièce intitulée la Finta Pazza, qui n’était pas encore un opéra, mais plutôt une comédie mêlée de chant et de danse. On a construit la maquette de cette pièce d’après le dessin original de la décoration qui existe aux Archives nationales.
Cette décoration est l’œuvre d’un artiste italien, Torelli. On mettait alors les décorateurs italiens bien au-dessus des barbouilleurs français qui travaillaient pour l’hôtel de Bourgogne. La maquette de la Finta Pazza semble justifier cette opinion.

Au milieu d'un grand luxe de décors, on y trouve une véritable entente de la scène et un emploi habile des changements à vue.

C’est encore à un artiste italien, Pizzoli, qu’appartient le seul dessin représentant la salle de la Comédie-Française, rue Mazarine. C’est un décor préparé pour la reprise de la Psyché de Corneille et Molière en 1685. Il a permis de déterminer les dimensions de ce théâtre que l’on ne connaissait point exactement jusqu’ici.

D’ailleurs, presque tous les décors étaient faits alors par des artistes italiens, surtout à l’Opéra, qui, sous la direction de Lulli, développait de plus en plus le luxe de la mise en scène. Cette vogue continua au XVIIIe siècle. C’est à l’un de ces artistes italiens qu’on doit une véritable révolution dans la disposition générale du décor. Jusqu’en 1730, les décors, des deux côtés de la scène, allaient en se rapprochant vers le fond et le plafond s’abaissait . de la même manière, de sorte que la scène avait l’apparence d’un cornet vu par le gros bout. Servandoni imagina de rétrécir, au contraire, les premiers plans et d’écarter les derniers en haut.comme sur les côtés. Cette disposition nouvelle agrandit beaucoup la scène et la fit paraître à l’œil bien plus grande encore qu’elle n’était. C’est à cette idée si simple que la mise en scène doit le développement énorme qu’elle a pris de nos jours. Malheureusement il ne reste aucun dessin authentique des créations de Servandoni, de sorte qu’on a dû placer seulement à l’exposition théâtrale des œuvres de ses élèves.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878