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Enseignement en France



ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.

Le lecteur qui a eu la bienveillance de nous suivre jusqu’ici dans nos pérégrinations à travers les merveilles de la section étrangère, a vu avec quel soin nous avons, dans chaque pays que nous traversions, noté le degré auquel s’élevait l’instruction publique.

Nous avons eu lieu de donner de nombreux éloges, notamment à la Russie pour son musée pédagogique qui, centralisant la méthode d’enseignement et cherchant sans cesse, après un progrès trouvé et mis en pratique, un autre progrès à réaliser théoriquement et pratiquement, réalise, à notre point de vue du moins, le dernier mot de l'initiative empressée et méthodique, ardente et réfléchie.

Nous avons donné également des éloges à l’Angleterre qui, en matière de mobilier scolaire, nous a paru primer toutes les autres nations, mêmes la Belgique ; en effet, son mobilier scolaire révèle, à notre sens, une meilleure entente des besoins de l’enfant au point de vue de l’hygiène et du confortable.

Nous allons, maintenant, placer sous les yeux du lecteur l’Exposition de la France enseignante.

Avant d’entrer dans le détail de cette Exposition, on nous saura gré de noter ici, — afin qu’il en soit gardé bon souvenir, — les efforts que la France fait depuis quelques années pour développer son enseignement à tous les degrés et les succès déjà remportés dans cette grande et pacifique lutte de la lumière contre l’ignorance, du progrès contre la routine.

L’instruction primaire, — qui est sans contredit la plus intéressante de toutes, puisqu’elle s’applique au plus grand nombre, — figurait au budget de 1874 pour une somme de 4,739,916 francs.

Au budget de 1879, elle figurera pour la somme de 5,382,916 fr ; c’est une augmentation de près de cinq cent mille francs.

On fait tout pour que l’instruction soit aussi gratuite que possible ; ce n’est pas assez, et elle va devenir obligatoire en France comme elle l’est dans tant de pays étrangers.

De tous côtés, par l’initiative du gouvernement ou par l’initiative des particuliers, des institutions utiles se fondent dans le but de répandre l’instruction.

A Paris, la ville vient de créer et va faire ouvrir trois écoles dites de demi-temps, pour l’instruction des enfants, âgés de 10 à 12 ans, employés dans les ateliers et qui, d’après la loi du 10 mai 1874, doivent recevoir l’enseignement primaire pendant le temps libre du travail.

Pour la catégorie des apprentis âgés de 12 à 15 ans, dit le journal La France, auquel nous empruntons ces détails, la loi ne permet pas qu’ils travaillent plus de six heures par jour, tant qu’ils n’auront pas justifié, par la production d’un certificat; d’une instruction primaire suffisante. On avait pensé d’abord à recevoir aussi ces enfants dans les écoles de demi-temps avec les apprentis de 10 à 12 ans, mais cette réunion aurait été, dans la pratique, une cause de complications. Les heures de travail ne sont pas les mêmes, les degrés ou les conditions d’ignorance varient. Les différences d’âge ne sont pas moins essentielles à considérer quand il s’agit d’une œuvre de moralisation. D’ailleurs, la loi du 15 mars 1850, en assimilant les apprentis de 13 ans aux adultes, a permis de pourvoir à cette difficulté à Paris, puisque la Ville offre tous les soirs des cours d’adultes dans toutes les écoles, à tous ceux qui veulent les suivre.

On a donc régulièrement organisé, dès l’année dernière, l’admission des Apprentis à ces cours du soir. Les résultats de cette organisation ont été excellents. Sur 10,688 adultes, hommes ou femmes, qui ont suivi ces cours l’hiver dernier, il y avait 6,191 apprentis ou apprenties. C’est le cours élémentaire, naturellement, qui, dès la première année, comptait le plus d’élèves ; cependant le cours moyen et le cours supérieur en ont reçu 2,572.
L’examen qui a eu lieu au mois de juin, a donné des résultats très-favorables, en sorte qu’un grand nombre de ces élèves ont été en mesure de produire le certificat exigé par la loi pour être admis à travailler plus de six heures par jour.

En ce qui concerne les écoles mixtes, — on appelle ainsi les écoles où les enfants des deux sexes reçoivent l’enseignement en commun, — le Congrès libre de l’enseignement qui a eu lieu au Trocadéro a émis un avis favorable à leur développement.

L’école mixte est indispensable dans la plupart des petites localités; il est tel endroit, trop peu important pour posséder une école, et où les parents sont contraints d’envoyer leurs enfants à deux kilomètres, au hameau voisin ; ce hameau, lui-même, a eu grand’peine à se faire bâtir une école ; maintenant qu’elle est construite, il a grand’peine à la soutenir.

Si on lui imposait deux écoles, l’une pour les filles, l’autre pour les garçons, ou il fermerait son école, et adieu l’instruction ! ou il affecterait l’école exclusivement à l’un des deux sexes et l’autre serait condamné à l’ignorance.

M. Louis Liévin l’a dit avec raison :
« L’école mixte, par cela même qu’elle est mixte, soulève des questions mixtes qui sont à la fois des questions de pratique et des questions de morale. Il s’agit de savoir si l’école mixte est d’une pratique facile et, de plus, si elle n’entraîne aucune conséquence fâcheuse pour la morale publique. Dans ce cas, en effet, la difficulté serait tranchée, et l’intérêt supérieur de la morale devrait l’emporter sur toute autre considération de commodité ou d’économie. Mais, dans le cas contraire, la solution devrait être favorable aux écoles mixtes, car, au point de vue de l’utilité et de l’économie, il n’y a aucune démonstration à essayer. Il est évident qu’il sera plus économique de bâtir une école que deux écoles, et qu’un seul matériel scolaire faisant l’office de deux coûtera moins cher que deux matériels scolaires séparés. Il y aura profit non moins évident à n’entretenir qu’un maître au lieu de deux.

«Le seul point d’interrogation qui subsiste est donc de se demander si l’instruction en commun, si la co-éducation des deux sexes est un système contraire à la moralisation présente et future des enfants élevés selon ce système. »

Les écoles mixtes fonctionnent avec succès aux États-Unis, et M. Buisson, qui a fait le rapport officiel sur l’instruction primaire à Philadelphie, nous paraît avoir levé tous les doutes et dissipé toutes les inquiétudes en ce qui touche la question de moralité quand il a dit au sujet des élèves des écoles mixtes : « Habitués à vivre côte à côte, ils ne sont pas plus en danger que frères et sœurs dans la famille. Moins on affecte de les séparer, de les cacher les uns aux autres, moins il y a de mystères et de curiosités inquiètes. Enfants, ils ne s’étonnent pas d’avoir en commun le travail et le jeu ; adolescents, ils continuent de se trouver ensemble sans surprise et sans trouble : ce commerce aimable autant qu’innocent, ne leur étant pas nouveau, n’éveille pas chez eux d’émotions nouvelles. »

M. Louis Daunat, dans sa brochure sur la Californie, formule une opinion semblable : « Les maîtres en général s’accordent à dire, écrit l’auteur de cette élude que nous examinerons prochainement plus en détail, que les garçons et les filles élevés côte à côte se considèrent comme frères et sœurs : que ce résultat est conforme aux instincts de l’homme, chez lequel les désirs naissent moins des facilités données que des obstacles opposés à leur satisfaction. »

Il faut donc considérer les écoles mixtes comme un puissant moyen de répandre l’instruction et poursuivre énergiquement leur développement.

Terminons ce coup d’œil général par un dernier détail : depuis quelque temps des écoles ont été instituées à bord des vaisseaux de l’Etat à l’imitation des écoles régimentaires et le nombre des matetots illettrés diminue de jour en jour.


LA SITUATION SCOLAIRE.

Nous entendons par situation scolaire le nombre des établissements de toute classe qui enseignent et celui des enfants qui reçoivent l’enseignement à tous les degrés.

Nous allons en établir rapidement le tableau :

Enseignement primaire.
(Etablissements laïques.)

Ecoles publiques de garçons................. 20,629 élèves
— de filles.................... 9,024
— mixtes......................
— de hameau.................... 13,212
Ecoles libres tenant lieu d’écoles publiques de
garçons............................. 38
— de filles....................... 205
Ecoles libres de garçons...................... 1,437
— de filles...................... 4,236
— mixtes.......................... 327
Totaux........ 51,722

(Etablissements congréganistes.)
Ecoles publiques de garçons................... 2,126
— de filles..... ................ 9,667
— mixtes.......................... 987
— de hameaux...................... 288
Ecoles libres tenant lieu d’écoles publiques de
garçons............................. 58
— de filles..,................... 1,464
— mixtes........................... 59
Ecoles libres de garçons........................ C12
— de filles..................... 4,476
— mixtes.......................... 231
Totaux...... 19,968

Le nombre des élèves qui reçoivent l’instruction dans les diverses écoles se décompose ainsi :
Ecoles publiques laïques...... 1,826,241 garçons 829,672 filles
Ecoles libres laïques............ 96,838 191,958
Total..... 2,938,709 élèves.

Ecoles publiques congréganistes. 436,958 957,082
Ecoles libres congréganistes.... 90,646 330,333
Total..... 1,871,019 élèves.

Enseignement secondaire.
Lycées et collèges communaux............. 71,650 élèves


ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.

L'enseignement supérieur comprend sept facultés de théologie, onze facultés de droit, quinze facultés des lettres, quinze facultés des sciences, trois facultés de médecine, trois écoles supérieures de pharmacie, vingt écoles supérieures préparatoires de médecine et de pharmacie.

Les établissements affectés aux hautes études sont : le Collège de France, le Museum d’histoire naturelle et le Conservatoire des arts et métiers.

A cette liste, le lecteur devra ajouter la nomenclature, trop longue pour figurer ici, des écoles spéciales de l’État, telles que Saint-Cyr, l’Ecole normale, etc.


LES PETITS COLLÈGES.

Nous ne terminerons pas cet aperçu général sans mentionner une innovation très-heureuse et qui, nous n’en doutons pas, se généralisera ; nous voulons parler des petits collèges.

Les plus jeunes enfants se trouvent, grâce au petit collège, isolés des élèves plus âgés dont le contact ne leur est pas nécessaire. ; l’isolement de ces jeunes enfants permet de leur donner des soins appropriés à leur âge, et d’user, vis-à-vis d’eux, d’une indulgence spéciale que les nécessités de la discipline interdiraient s’ils vivaient en commun avec leurs camarades plus âgés.


L’EXPOSITION DU MINISTERE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

La part réservée à l’exposition du ministère de l’instruction publique en 1867 était assez restreinte. Quand le visiteur avait dépassé le portique, d’assez belle ordonnance, où se lisaient ces paroles : « Dans le pays du suffrage universel, tout citoyen doit savoir lire et écrire, » il ne trouvait qu’un nombre assez peu considérable de travaux d’élèves, de documents relatifs à l’enseignement, de dessins des écoles du gouvernement, d’appareils géographiques, de modèles et de reproductions du matériel scolaire. L’emplacement le plus étendu était affecté à quelques spécimens des missions scientifiques, qui prenaient alors, sous l’impulsion de M. Duruy, un nouvel essor. Un portique mexicain, élevé sur les plans de M. Léon Méhesdin, divers instruments du culte boudhique, parmi lesquels un « moulin à prières » attira principalement l’attention ; quelques trophées, des albums de photographies, et c’était tout. L’enseignement libre, l’enseignement congréganiste surtout, était plus largement représenté que celui de l’État : les envois des écoles des Frères occupaient tout un côté de la place réservée aux classes 89 et 90 ; les sujets religieux dominaient : la statue de l’abbé de La Salle, s’élevant au seuil du portique, n’avait pas pour pendant celle d’un maître de l’Université.

Cette année, l’exposition proprement dite du ministère, conçue dans un esprit véritablement libéral, occupe à elle seule trois grandes salles. Elle offre une vue très-complète des travaux entrepris et des progrès accomplis depuis 1867, qu’elle résume avec un ordre, une méthode, une clarté remarquables.

La circulaire aux recteurs du 18 décembre 1877, qui fut un des premiers actes de M. Bardoux, contenait cet appel : « Entourés que nous sommes d’émules et de rivaux, efforçons-nous de faire éclater à tous les yeux les généreux efforts de l’Université. L’Exposition nous fournira le moyen de montrer à nos détracteurs la pureté des doctrines professées par notre personnel enseignant, en même temps que le solide mérite et l’immense variété de ses travaux... » Ce passage a été le mot d’ordre de l’exposition actuelle, et il a été fidèlement suivi. Cet amas de livres et de choses, résultat d’un prodigieux et incessant mouvement d’idées, constitue un ensemble dont l’importance n’échappera qu’à un esprit prévenu. Ce simple exposé, témoignant par ses œuvres de ce qu’elle est, de ce qu’elle produit, de ce qu’elle pense, était la meilleure, la plus digne réponse que pût faire à l’Université cléricale l’Université nationale.

Le grand public, celui qui ne voit que par les yeux et qui n’a le temps que de parcourir les galeries du Champ de Mars, s’arrête d’abord aux produits des missions scientifiques, qui sont accumulés dans la première salle. Le musée ethnographique provisoire, dont l’idée seule est une preuve du développement de ces études et de l’intérêt que commence à y prendre la foule, a singulièrement excité le goût du public pour ces collections curieuses, acquises, la plupart du temps, au prix de dangers et de fatigues inouïs. Le nom des missionnaires, a dépassé le cercle du monde savant, et tous ceux qui ont suivi les conférences de janvier et février rendent la justice qu’ils méritent à nos courageux voyageurs français, dont quelques-uns, comme M. Wiener, ont dû faire plus d’une fois le coup de feu pour se rendre maîtres d’un objet convoité. L’histoire des missions scientifiques, disséminée dans des rapports et des articles, est un livre populaire à faire, — le livre d’or de la science. Et quel livre ! quel sujet de tableaux variés et d’éblouissantes descriptions que celui qui, du fond de l’Inde inconnue, avec ses merveilles de couleur, ses déploiements de pompes, signes extérieurs de mythes redoutables, ses richesses d’architecture, ses pagodes carrées, ses statues aux yeux de diamants gros comme des œufs, nous transporterait au milieu de l’Asie centrale, à peine ouverte aux Européens et leur dévoilant à regret les splendeurs de ses palais, de ses harems et de ses bazars; qui, nous faisant traverser l’Atlantique, nous conduirait en pleine Amérique du Sud, retrouvant pour nous les restes d’un monde disparu, relevant les idoles tombées, forçant les ruines à nous révéler les secrets de l’époque grandiose qu’elles attestent, et, quittant ce berceau de civilisations écroulées, nous ramènerait audacieusement au cœur de l’Afrique centrale, dans ces contrées sans limite, sans autre histoire que le flot perpétuel des migrations de leurs races inquiètes.

Dans l’exposition du ministère, les objets rapportés par M. Charles Wiener et ses reproductions tiennent un des premiers rangs comme importance. Il a fait quelque part, dans des pages aussi émouvantes que le roman le plus intéressant, le récit de sa mission au cœur du Pérou et de la Bolivie, accomplie au milieu de toutes les difficultés et de tous les obstacles imaginables. Ayant à lutter à la fois contre l’hostilité des Indiens, les énervements d’un climat brûlant, contre la nature même, il est parvenu à rapporter en Europe plus de 4,000 pièces curieuses, mais au prix de quelles fatigues ! N’est-ce pas lui qui, peur s’emparer de deux momies, placées dans de petites grottes creusées au flanc d’énormes roches schisteuses, se faisait descendre à cheval sur un bâton perpendiculairement à la corde que tenaient ses guides ! Ruse, patience, courage, il a dû, pour mènera bien sa mission, déployer toute l’énergie des aventures de Cooper : il a fait de la science la carabine au poing. La Porte monumentale reproduite sous sa direction, ainsi que la Fontaine monolithe péruvienne, sont de remarquables travaux qui lui font le plus grand honneur.

C’est aussi à l’Amérique méridionale et centrale que MM. Pinart et de Cessac ont été demander l’inestimable collection de terres cuites, d’agates, d’onyx, de cristaux qu’ils exposent, et parmi lesquels on remarque une tète de mort en cristal de roche d’une pureté merveilleuse. Les voyages de M. Pinart ont été également plus qu’accidentés. Il est un des premiers Européens qui aient pénétré dans le territoire des Apaches, sur les contins de l’Arizona méridional, dont les habitants gardent avec terreur le souvenir du grand chef Cachise. Il faut une force d’âme peu commune pour s’avancer dans ces régions redoutables lorsque, à leurs frontières, on a lu, comme le raconte M. Pinart dans son rapport, des inscriptions ainsi conçues, écrites sur des centaines de tombes : Un tel, captured and tortured to death by Apaches (un tel, capturé et torturé par les Apaches, jusqu’à ce que mort s’ensuive), ou : Unknown, killed by Apaches (inconnu tué par les Apaches). Mais tout a été dit sur ces dévouements de nos savants, et les éloges sont ici superflus. Les objets les plus curieux dus aux recherches de MM. Pinartet de Cessac proviennent du Mexique et du Pérou.

Le nom du commandant Roudaire est trop populaire pour qu’il soit utile d’insister sur ses envois. Son gigantesque plan en relief des chotts algériens est une véritable merveille.

L’art khmer a été le sujet, pendant le temps qu’a été ouvert le Musée ethnographique, de conférences intéressantes de M. le lieutenant de vaisseau Delaporte. On retrouve à l’Exposition une réduction d’une porte khmer monumentale qui a été exécutée en collaboration avec. M. Emile Soldi, statuaire.

Le courant géographique actuel va surtout, d’une façon marquée, vers l’Asie et l’Afrique centrales. Aussi les objets envoyés par MM. Ujfalvy, qui a exploré le Turkestan russe, et Marche, qui a parcouru tout le bassin de l’Ogoued, offrent-ils, pour ainsi dire, un intérêt d’actualité, intérêt qu’ont doublé la gravité des événements d’Orient et les complications qui étaient en jeu. Les cartes de l’Asie centrale sont récentes ; les contrées qui la composent n’ont été longtemps tracées qu’en délinéaments vagues : au commencement du XIXe siècle, on n’avait sur elles de renseignements que par les géographes arabes. MM. Burnaby, Mac-Aghan, Mayef, Abramoff, Lusilin, Venukoff, sont les premiers voyageurs qui aient établi d’une façon certaine leurs bornes et leur configuration. Les envois de M. Ujfalvy montrent que la France marche de pair avec les Anglais, les Russes et les Américains, pour l’exploration des plateaux de l’Asie centrale. Remarquons, en passant, que M. Mac-Aghan, moins connu que M. Stanley, est également un rédacteur du New-York Herald. Son livre, Une Campayne sur l'Oxus, dans lequel il a résumé ses recherches et découvertes, mérite une place d’honneur à côté de son illustre collaborateur.

Les plans et cartes de M. Marche sont aussi d’un intérêt puissant et maintiennent noblement la part de la France dans les découvertes africaines. Comment la curiosité ne serait-elle pas excitée au plus haut point pour ce monde qui est forcé peu à peu, qui se révèle sous les pas des pionniers, et dont chaque parcelle de terre est une conquête glorieuse pour la civilisation? En dix ans, quels progrès accomplis! Il y a dix ans, bon nombre d’Egyptiens instruits, de ceux qui avaient pénétré loin dans les terres, croyaient encore fermement à la tradition qui rapporte qu’au delà des bouches du Soubat, dans la région de Bahr-el-Abiad, il existait, entre autre animaux géants, des mouches monstrueuses, « grandes comme des chevaux. » Ce détail donne la mesure de l’ignorance et de l’incertitude qui régnaient alors. Qui croirait aujourd’hui, je ne dis pas parmi les Européens, mais parmi les Égyptiens, ceux-là même qui n’ont pas suivi le colonel Chaillé-Long dans ses expéditions au lac Victoria-Nyanza et au Makraka Niam-Niam, à de semblables contes?

Les envois de M. Édouard André (collection d’histoire naturelle), du docteur Crevaux (produits de la Guyane), de M. Carlo Lansberg (verres phéniciens), les objets de l’âge préhistorique de M. Rivière, qui ne se fâche pas de son surnom d'homme préhistorique de Menton, surnom qui rappelle une de ses plus belles découvertes, mériteraient une étude spéciale. Que dire aussi de l’exposition du docteur Harmand, qui a visité ces curieuses contrées du Cambodge et du Laos, royaumes dont la fondation est, suivant la tradition sacrée, attribuée à Prea-En, roi des Anges, lequel laissa dans le temple élevé en son honneur son épée étincelante comme le diamant? M. Harmand est le digne continuateur de la tâche commencée par Mouhot en 1860 et par M. de Lagrée en 1860, de ces savants qui, les premiers, rendirent compte d’une façon exacte des merveilles du temple d’Angcor, gigantesque édifice aux colonnes carrées, aux escaliers de jade, aux tours sculptées à jour, aux statues colossales,
symboles des mystères du culte boudhique, reste prestigieux d’une époque de grandeur incomparable.

Il faut encore signaler les objets découverts par M. de Sainte-Marie à Carthage, sa reproduction d’une porte phénicienne copiée sur les dessins d’une des pierres du mur qu’il eut la bonne fortune de retrouver, et qui, long de près d’un kilomètre, offrait un dessin différent sur chacune de ses pierres. L’exposition de M. de Sainte-Marie, actuellement en mission à Raguse, a été organisée par M. Ph. Berger, bibliothécaire de l’Institut. On sait que tous ces objets se trouvaient à bord du Magenta et qu’ils ont dû être repêchés après la catastrophe qui détruisit ce navire.

Telle est, dans son ensemble, l’exposition ethnographique du ministère, dont l’initiative revient à M. de Watteville, directeur des sciences et lettres, et à M. X. Charmes, chef du cabinet du ministre et du service de l’Exposition. Elle est complétée par l’inestimable collection des archives des missions scientifiques.

Par leur nature même, les ouvrages de l’esprit, source supérieure des découvertes pratiques, échappent à l’appréciation des yeux. Mais s’il est impossible de faire figurer dans une Exposition les travaux du corps universitaire, s’il est impossible de montrer à tous la valeur de certaines recherches, le progrès intellectuel qui se manifeste dans telle ou telle méthode, les mérites de pensée et de style d’une thèse originale, on peut du moins en faire voir le nombre, la variété et la suite.

C’est là l’idée véritablement neuve qui a inspiré l’appel du ministère à tous les maîtres leur demandant les ouvrages publiés par eux de 1867 à 1878, et qui permet d’exposer sous ses deux faces le labeur du pays, composé des efforts alternatifs de la pensée spéculative et de la réalisation pratique. Ainsi se trouve en quelque sorte tournée la difficulté de montrer d’une manière complète les produits de l’esprit.

La bibliothèque ainsi formée, qui ne comprend pas moins de 8,000 volumes, offre donc une infinie variété. A côté des travaux des historiens, des mathématiciens, des chimistes, on y trouve des œuvres littéraires, poétiques, de pure imagination. La modeste brochure, la grammaire ou le traité d’arithmétique le plus élémentaire d’un instituteur y tiennent leur rang, comme les œuvres les plus élevées des professeurs du haut enseignement ou des membres de l’Institut. On comprend dès lors l’importance du Catalogue, qui n’est plus qu’un simple guide nécessaire pour se diriger dans cette vaste collection, mais bien une œuvre de bibliographie spéciale, une vue d’ensemble, un résumé des travaux du corps enseignant. Il a été dressé par M. Lorédan Larchey, bibliothécaire de l’Arsenal.

Dans la même salle, le public lettré avait à sa disposition, le matin, la riche collection des Documents inédits, la Revue des Sociétés savantes, les ouvrages principaux auxquels le ministère a souscrit, les catalogues des bibliothèques de province. Toute la France savante, toute la France qui instruit est donc là, dans ce petit coin de l’Exposition où passent, sans s’arrêter, les indifférents; et de ces rayons où se pressent ces livres qui, à des degrés divers et dans un langage différent, enseignent tout le vrai, le juste, l’utile, se dégage la pensée commune qui fait la force de ce consortium magistrorum, de cette grande famille de l’Université dont les travaux sont une des plus nobles expressions de l’activité nationale.

L’exposition des instruments de précision, des appareils, des machines inventés par les professeurs, et qui sont le pendant naturel de l’exposition de leurs ouvrages, offrait une certaine difficulté de classement. On ne pouvait, en effet, les distraire des classes auxquelles leur application dans les sciences ou l’industrie les rangeait logiquement, et il était nécessaire cependant qu’ils fussent rattachés aux envois des membres de l’Université. L’habile administration qui a présidé à l’exposition du ministère a concilié tous les intérêts en inscrivant ces instruments sur le catalogue de l’instruction publique, qui renvoie ensuite aux classes auxquelles ils ressortissent. De cette façon, les savants inventeurs ne cessent pas de faire partie du ministère, sans être privés par ce fait des récompenses dont ils peuvent être l’objet dans d’autres groupes. On n’a gardé dans les salles 6, 7 et 8 que les instruments faits pour les démonstrations scientifiques ou destinés à faire pénétrer plus facilement dans l’esprit des enfants les notions de l’enseignement primaire ; on y remarque les instruments de la chaleur solaire de M. Mouchot, les miroirs polarisants de M. Descloizeaux, les moulages de M. Talrich, les bouliers compteurs, les sphères de M. Grévin, etc. La plupart de ces objets ont d’abord figuré à des expositions régionales, organisées dans chaque rectorat.

Il nous faut passer rapidement sur les travaux des élèves qui comprennent près de cent mille cahiers et dessins. On doit citer l’Ecole des arts décoratifs de la rue de l’École-de-Médecine, celles de Lyon, de Dijon, l’École de sculpture de Nancy, dont les envois montrent la situation florissante de ces établissements.

Nous avons hâte d’arriver à une exposition des plus intéressantes, qui portera des fruits certains en servant à propager plus que jamais une excellente idée, celle des musées scolaires. Depuis quelque temps, cette idée était, comme on dit, « dans l’air, » et quelques tentatives avaient déjà été faites. Dans plusieurs gares du Midi, en effet, il existe une sorte d’exposition permanente des productions et des curiosités locales ; dans le Calvados, un avocat de Lisieux qui a beaucoup fait pour l’instruction, M. Groult, a même créé, sous le nom de Musées cantonaux, nombre de ces collections, où il réunit les produits particuliers du sol, les spécimens des principaux terrains de la région, les photographies des curiosités du pays ; mais ce n’étaient là que des essais isolés, premiers tâtonnements d’hommes de bonne volonté : le mouvement ne s’est généralisé que depuis ces années dernières. Les musées scolaires exposés (celui de Roubaix est le type parfait de l’installation désirable), en excitant l’émulation, vont fixer expressément le caractère qu’ils doivent avoir, celui d’une collection formée par l’instituteur et ses élèves de tous les produits spéciaux de la contrée qu’ils habitent.

Il est inutile d’insister sur l’utilité que doivent offrir plus tard aux inventeurs, aux agriculteurs, à tous ceux qui cherchent, ces musées commencés, pour ainsi dire, sans frais, et dont la formation est un agréable passe-temps.

A côté s’élève la bibliothèque scolaire modèle, installée avec le plus grand soin par M. Edouard Gœpp, chef de bureau des bibliothèques ; il l’a composée d’un choix d’ouvrages admis par le ministère. En 1855, trois ans après leur fondation, le nombre des bibliothèques scolaires était de 4,851, avec un nombre de volumes de 180,854, qui avaient été prêtés à 179,267 personnes. Au premier janvier 1875, on comptait 16,449 bibliothèques ; 1,540,697 volumes ; 962,416 lecteurs. Pendant l’année même de la guerre, le nombre de prêts fournis par les 13,638 bibliothèques s’éleva encore à 789,077. — En résumé, depuis 1862, sept millions de volumes ont été prêtés aux familles.

L’exposition du ministère offre encore des travaux de couture des écoles de filles. M. de Watteville a trouvé le moyen d’intéresser d’autres que les mères de famille aux complications du « point de chaînette », des « piqûres » et des « surjets ». Au lieu d’envoyer de simples modèles, les écoles ont adressé, suivant les instructions reçues, des mannequins et des poupées habillés du costume du département d’où ils viennent. Quelques-uns de ces spécimens, ceux de la Vendée, de la Haute-Saône et du Nord, sont de véritables petits chefs-d’œuvre.

Si nous avons traduit fidèlement les impressions que nous avons rapportées de notre examen de l’exposition spéciale du ministère de l’instruction publique, nous aurons donné une idée de l’intérêt qui s’y rattache et indiqué suffisamment la place hors ligne qui lui est acquise dans l’Exposition universelle de 1878. Il est permis d’ajouter que c’est aux progrès incessants de notre enseignement universitaire, à l’esprit qui l’anime, à la science de ses maîtres, que l’on peut, avec vérité, attribuer les merveilles des arts et de l’industrie que l’on admirera d’ailleurs dans le palais du Champ de Mars. Il était donc bon que la source et la cause de ces merveilles fussent mises en lumière, et l’on ne saurait décerner trop d’éloges aux organisateurs, M. de Watteville et M. X. Charmes, ainsi qu’à leurs collaborateurs, MM. Gœp, Larchey, Passier, Sommé, etc. Il était difficile de présenter une vue d’ensemble plus complète, mieux entendue, de la situation intellectuelle de la France en cette année 1878 qui restera comme la date heureuse de l’affirmation du relèvement national.

Pour compléter ces renseignements, nous mentionnons au hasard : l’Association polytechnique pour l'instruction gratuite des ouvriers, qui rend des services incalculables, la Ligue de l’enseignement ,l’Ecole commerciale pour les jeunes filles, Y Institution des enfants arriérés à Gentilly, la Maison rurale d'enfants de Ry, l’Orphelinat de Rustcluld, l’Orphelinat d'Auteuil, la Société Franklin pour la propagation de bibliothèques populaires en France, la Société pour l'instruction élémentaire, la Société pour l’enseignement professionnel des femmes, la Société des Crèches.

Signalons enfin les remarquables travaux de Mme Marie Pape-Carpentier, une digne, intelligente et charitable femme qui, depuis des années, se consacre sans relâche à l’enseignement.


L’HYGIENE PEDAGOGIQUE

Cette étude ne serait pas complète si nous ne placions ici sous les yeux du lecteur une intéressante étude que le docteur Ad. Nicolas a publiée dans la Liberté et qui nous fait connaître les conclusions d’un rapport du docteur E. Daily sur l’hygiène pédagogique :
« Dans des travaux antérieurs sur l’orthopédie, et en dernier lieu, dans une communication récente faite à l’Académie de médecine, le docteur Daily insistait sur le rôle que joue la pesanteur dans la production des déformations, quand, au lieu de répartir également les charges qu’ont à supporter les pieds ou le siège dans la station debout ou assise, on s’efforce de maintenir l’équilibre par un effort musculaire ; quand, au lieu de compenser les surcharges, en adoptant une attitude qui les neutralise, on impose au corps une rectitude précaire, et pour ainsi dire artificielle, par une attitude forcée.

Nombre de voussures dorsales, de torsions vertébrales, sont dues, on le sait, à des attitudes vicieuses ; nombre de migraines, de saignements de nez, de maladies des yeux et même des organes intérieurs n’ont pas d’autre cause, et il ne faut pas toujours en accuser le mobilier des écoles. M. Daily recommande d’examiner fréquemment les enfants, à ce point de vue, afin de s’assurer de quelle manière se répartit chez eux le poids du corps.

Il faut même les observer pendant la marche. L’enfant doit marcher1 en posant les pieds sous un angle très-aigu, et éviter de faire porter exclusivement le poids du corps sur telle ou telle partie de la plante, talon, pouce ou orteils.

Les conséquences d’une marche défectueuse sont extrêmement graves et pèsent sur la vie entière. Que de membres déformés par l’habitude d’une attitude des pieds contraire aux lois de l’équilibre physiologique ! La plus commune est le pied en dehors. Les enfants qui marchent sur le bord interne du pied font peser le poids du corps sur l’articulation du cou-de-pied, de façon que le muscle assez faible qui relève le bord interne de la plante est incapable de lutter avec son antagoniste qui relève le bord opposé ; les conditions de cette lutte, d’où résulte à l’état normal l’attitude régulière du membre, sont trop inégales quand le poids du corps vient favoriser l’action du muscle antagoniste. Bientôt, la plante du pied, qui doit cependant à sa construction en voûte un degré de résistance exceptionnel, s’affaisse ; la jambe se fatigue ; certains muscles s’atrophient; le genou se tourne en dedans et la déformation se propage à tout le squelette. En outre, les membres ainsi déformés sont incapables d’une fatigue continue, tant en raison de la répartition vicieuse de l’effort, qui se porte tout entier sur un groupe musculaire, à l’exclusion de son antagoniste, qu’à raison de la douleur. M. Daily, dont la compétence orthopédique est connue, croit pouvoir assurer qu’un enfant sur dix, au moins, offre cette déformation à un degré plus ou moins marqué.

La question do la chaussure n’a pas moins d’importance à cet âge. Que de pieds déformés (je dirais tous!) à cause des chaussures trop petites, trop larges, trop dures, trop hautes ou mal faites!

Il faut donc veiller à ce que les écoliers soient assis d’aplomb sur le siège. D’ailleurs, toute attitude permanente prolongée est très-vicieuse. Les inconvénients qui en résultent pour les différents organes dépendent de la manière dont se coordonne l’attitude, des conditions défectueuses faites à tel ou tel organe en particulier, de la situation de ce que j’ai moi-même appelé, dans le temps, le centre d’effort, qui est à l’attitude active ce que le centre de gravité est à l’attitude simplement équilibrée.

L’attitude assise est importante à surveiller chez les garçons, mais encore plus chez les filles, qui présentent vingt fois plus de déformations vertébrales que les garçons.

La station assise sur un seul côté du siège est recommandée par la plupart des maîtres et des méthodes d’écriture. Elle est instinctive, quand on se sert habituellement de la main droite. La mode la favorise. Elle devient plus habituelle et plus prolongée chez les jeunes filles, lesquelles restent d’ordinaire plus longtemps assises que les garçons.

Or, cette attitude est éminemment vicieuse, et entraîne les mêmes conséquences que le hancher dans la station debout, c’est-à-dire une inclinaison avec torsion latérale double des vertèbres lombaires et du bassin autour de l’axe du corps ; d’où ces déformations chroniques du squelette, qui remontent, pour la plupart, à la seconde enfance .

Il faut, dit M. Daily, varier les exercices le plus souvent possible, et ne pas rester plus d’une heure ou une heure et demie dans la même forme de station, et éviter que la poitrine ne soit comprimée en avant par le poids des épaules. On trouve, dans le même travail, des conseils sur l’art de respirer, dont tout le monde pourrait faire son profit. Il faut veiller à ce que les enfants se tiennent bien droits, et ne laissent point aller leurs épaules en avant. Quand on commande alors aux jeunes filles de se tenir droites, elles se renversent en arrière, se creusent les reins, et, pour maintenir le centre de gravité d’aplomb, elles portent la tête en avant, se voûtant le dos en proportion de ce qu’elles se creusent les reins. Dès l’enfance, l’habitude se prend d’avoir le dos voûté ; en même temps que cette voûture s’accomplit, le ventre proémine et il se produit une concavité dorsale et l’ensellure lombaire très-commune pendant la grossesse. Il en résulte une fatigue habituelle, et l’aggravation progressive des difformités avec l’âge.

Quelle est donc l’attitude normale, et comment corriger ces attitudes défectueuses? Il faut, conclut M. Daily, exiger que le plan antérieur du corps soit toujours à la poitrine et non au ventre ou à l’estomac; il faut exiger que les omoplates soient presque parallèles à l’axe transversal du thorax et que le dos soit plat; il faut, enfin, exiger que le creux des reins ne.soit pas excessif et que le plan postérieur du bassin soit très-légèrement incliné de bas en haut et d’avant en arrière. En un mot, le plan transversal médian doit se trouver à peu près à égale distance des deux extrémités de l’axe antéropostérieur. Le banc et le pupitre de l’école ont une part d’influence sur les attitudes vicieuses; mais, sans renoncer à modifier le mobilier scolaire, c’est l’éducation qu’il faut corriger avant tout.


L’ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES

Il est juste de consacrer un chapitre spécial à une très-utile institution, presque née d’hier : l’Ecole libre des sciences politiques.

M. Louis Liévin, dans le journal la France, l’a très-judicieusement appréciée dans les termes que voici :
« L'Ecole libre des sciences politiques est de création récente ; mais elle est en pleine prospérité, et son éminent fondateur, M. Emile Boutmy, recueille déjà les fruits de sa courageuse initiative. Il s’agit, en effet, d’une branche nouvelle de l’enseignement public, ou plutôt d’une bouture spéciale d’enseignement nouvellement greffée sur un tronc déjà vieux. Avant que M. Boutmy eût fondé son école, la diplomatie existait certainement, mais on ne l’enseignait pas. Aujourd'hui, grâce à lui, il y a un cours où l’on apprend la procédure d’une négociation. Grâce à lui aussi, l’histoire parlementaire et constitutionnelle de la France est sortie du journal, où elle était exclusivement confinée, pour monter en chaire ; elle y gagne en gravité et en diffusion efficace. Cette histoire parlementaire et constitutionnelle dont le journalisme rappelle de temps en temps et à la hâte un épisode incertain, est un enseignement indispensable. Est-il, en effet, une étude dont l’importance égale celle des Constitutions dont chacune est comme une borne commémorative laissée sur la route par les explorateurs qui nous ont précédés? N’est-il pas intéressant de voir par quels circuits, par quels détours, à travers quels obstacles la caravane libérale a dû cheminer depuis 1789, toujours en route et toujours entravée, mais n’oubliant jamais son but, se remettant en marche résolûment après chaque désastre?

Tous ces faits n’étaient pas coordonnés, les principes dont ils ont amené la découverte n’étaient pas fixés, ni leur physionomie, ni leur chronologie n’étaient connues. Tel vous redirait en détail les évolutions de la bataille d’Actium qui ignore absolument les phases de notre régime électoral, et connaît mieux l’histoire du sénat romain que celle des sessions parlementaires de la Restauration. Certes, il n’est pas mauvais de savoir ce que fit le sénat après la bataille de Cannes, mais il est bon de ne pas ignorer comment Charles X fut amené à signer les ordonnances de 1830.

En faisant de cette étude une science et de cette science une étude, M. Emile Boutmy a donné à l’enseignement des jeunes gens une impulsion qui sera durable. S’il est permis, en effet, d’ignorer ce qui ne s’enseigne pas, l’ignorance politique abusait de la permission ; elle s’étalait avec , complaisance j et s’imposait avec cette audace des grands seigneurs d’autrefois qui mettaient leur amour-propre à ne savoir lire que des billets doux et à ne pas mettre l’orthographe à leurs réponses. Dans quelques années, ce « genre » de ne rien connaître aux choses du temps présent, à l’administration, à l’organisation financière, à la législation commerciale, à la diplomatie, cette affectation aura fait place à la nécessité pour tout le monde de posséder ces notions, obligatoires pour l’homme qui veut vivre libre. Ce détachement de la science politique ne convient pas aux citoyens d’une république.

M. Emile Boutmy aura le mérite d’avoir compris que la France devait apprendre à se connaître; de là la fondation d'une école destinée à enseigner tout ce qui se fait en France, et tout ce qui s’est fait historiquement au point de vue spécial de la politique, de l’administration, de la finance, de tout ce qu’on néglige, ordinairement, dans les ouvrages d’histoire.

M. Boutmy, auteur d’un livre sur la Réforme de l'enseignement supérieur, s’est adjoint des hommes qui, comme lui, avaient prêché l’exemple avant de professer : M. Albert Sorel, l’auteur d’une Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande; M. Flourens, maître des requêtes au conseil d’État, connu dans le monde savant par son histoire de l’Organisation administrative et judiciaire de la Belgique; M. Paul Leroy-Beaulieu ; M. G. de Molinari ; M. Alexandre Ribot, et enfin M. Vergniaud, le jeune secrétaire de la préfecture de police, qui vient d’acquérir de nouveaux titres à l’estime publique, et de non moins précieux, par sa belle conduite à la rue Béranger.

L’école libre des sciences politiques a obtenu à l’Exposition de Vienne la médaille du mérite, l’Exposition de 1878 ne peut que lui confirmer cette haute distinction dans le sens du mot le plus littéral et le plus honorifique.


LES MISSIONS SCIENTIFIQUES.

Nous avons promis au lecteur de revenir sur les missions scientifiques. Nous allons tenir notre promesse.

Tous les visiteurs ont admiré la superbe induction de la porte d’Angkor. Tout le monde a été saisi des dimensions étonnantes, des dimensions en quelque sorte fantastiques de cette gigantesque et massive construction, avec ses nombreuses et larges marches, avec ses éléphants reliant leurs trompes et formant des cariatides bien propres à frapper l’imagination.

La fontaine péruvienne dont M. Vienner, — encore un millionnaire de la science, — a rapporté un spécimen, n’a pas attiré moins l’attention des spectateurs, et, en vérité, elle la méritait bien.

C’était un énorme monolithe du sommet duquel l’eau jaillissait et s’écoulait le long de rigoles capricieusement creusées dans le roc probablement par l’eau elle-même.

La partie de l’exposition des missions scientifiques sur laquelle nous appuierons le plus est celle relative au projet de mer intérieure à créer au sud-est de nos possessions d’Algérie, dont le commandant Roudaire a conçu le projet.

Une grande carte en relief, dressée par lui, représentait à l’Exposition le plan de cette mer; le Journal des Voyages, qui ne laisse jamais échapper une question intéressante et dont la compétence est d’ailleurs incontestable en cette matière, a donné sur ce plan et sur les idées du commandant Roudaire des détails intéressants que nous allons lui. emprunter :
« Les résultats qui seraient obtenus par l’exécution de ce beau projet sont si importants qu’ils expliquent l’attention toute particulière que le public apporte à l’étude de cette question. M. Ferdinand de Lesseps, un des hommes les plus compétents en ces matières, n’a pas craint d’affirmer publiquement soit à la Société de géographie de.Paris, soit à l’Institut dont il est membre, que la création d’une mer intérieure amènerait une abondance de pluies dans le désert et rendrait ainsi la fertilité à ces régions qui furent le grenier de l’Europe. Il a rappelé à l’appui de son dire ce qui s’est passé à la suite du percement de l’isthme de Suez. Les contrées que traverse cette nouvelle voie de communication étaient autrefois désertes et incultes; la pluie y était si inconnue que les maisons n’avaient que des toitures très-légères qu’aurait traversées la moindre averse. Dès que les deux mers ont été réunies, les nuages n’ont pas. tardé à s’amonceler et ces régions condamnées par la sécheresse à la stérilité sont devenues tout à coup fertiles par suite de pluies fréquentes.

« M. Roudaire, qui était alors capitaine d’état-major et qui, depuis, est devenu commandant de la même arme, fut le premier qui songea à mettre à profit une série de lacs desséchés qui se prolonge depuis nos possessions jusqu’à la Méditerranée et qui pourrait être mise en communication avec cette mer au moyen d’un simple canal. Le niveau de ces lacs, placé dans la plupart des cas bien au-dessous de celui des eaux de la Méditerranée, démontrait dès le principe que le projet de mer intérieure était loin d’être irréalisable.

«MM. les ministres de la guerre et de l’instruction publique et M. le gouverneur général de l’Algérie comprirent l’importance de l’entreprise et lui accordèrent leur appui. Une mission fut organisée en novembre 1874, et M. le capitaine Roudaire en obtint la direction. Définitivement constituée à Biskra le 1er décembre, elle se composait pour le département de la guerre de trois officiers d’état-major et d’un médecin. D’un autre côté, la Société de géographie de France, désirant s’associer à une œuvre de cette importance, joignit aux membres de l’expédition l’un de ses secrétaires, M. Duveyrier, dont la connaissance spéciale qu’il a du Sahara, des mœurs et de la langue arabes, devait être un élément précieux pour l’entreprise. Le ministre des travaux publics y délégua un élève ingénieur des mines. Trente hommes du bataillon d’Afrique, vingt soldats du train et quelques spahis complétèrent le personnel auxiliaire.

« Ce n’était pas une mince entreprise. Il ne s’agissait rien moins que de déterminer le contour de la région à inonder, c’est-à-dire d’une superficie d'au moins 6,000 kilomètres carrés, et d’en faire le nivellement. On reconnut que presque partout le sol des chotts était profondément creusé au-dessous du niveau de la mer. Dans Certains points, cette profondeur atteignait jusqu’à 27 mètres; dans les endroits les plus élevés, elle ne dépassait guère la cote de zéro.

«Dans cette expédition préliminaire, le capitaine Roudaire étudia d’une façon définitive et complète toute la partie des chotts . située dans notre territoire, et sa conclusion fut des plus favorables à la création d’une mer intérieure. Cependant l’étude définitive du projet ne pouvait être faite qu’après le nivellement des chotts de Tunisie et du seuil qui les sépare du golfe de Gabès. C’était le but que s’était tracé M. le capitaine Roudaire en revenant en France.

« Cependant ce projet était devenu le sujet des discussions de tout le monde savant. Les nations rivales virent dans son exécution le pronostic d’un agrandissement de notre pouvoir et généralement elles s’y montrèrent hostiles. Une expédition italienne se rendit même en Tunisie. Arrivée à Tunis le 24 mai 1875, après la plus insuffisante et la plus hâtive des explorations, elle revint en Europe donnant des renseignements inexacts, des cotes erronées et des conclusions défavorables au projet. Le capitaine Roudaire ne se découragea pas, et l’Assemblée nationale ayant voté des subsides, la Société de géographie ayant, de son côté, prélevé une petite somme sur son fonds do voyage, le jeune officier se remit à l’œuvre, Comme on n’était plus sur le terrain français, il fallut renoncer à emmener des militaires. C’est accompagné seulement d’un jeune peintre, auquel venait d’être accordé le prix de Salon, M. Cormon, et d’un ingénieur civil, M. Baronet, qu’il alla continuer son nivellement.

« La partie la première visitée et dont l’inspection était d’autant plus importante qu’elle pouvait décider de la possibilité d’exécution de l’entreprise, était le seuil de Gabès. Deux cours d’eau, appelés l’un et l’autre Oued-Mélah par les Arabes, prennent leur source, ainsi qu’on peut le voir sur la carte exposée au Champ de Mars, au point le plus élevé qui sépare les chotts tunisiens de la Méditerranée. Ils coulent en sens inverse et vont, l’un vers la mer, l’autre vers le chott Fejej, à travers un terrain composé exclusivement de sables amoncelés.

« Les Arabes, pour expliquer cette unité de nom entre deux rivières qui suivent une pente contraire, affirment qu’autrefois elles ne formaient qu’un cours d’eau qui, mettant en communication les chotts et le golfe de Gabès, servait pour ainsi dire de source à une mer intérieure. La distance occupée par ces deux rivières ensemble n’excède pas vingt kilomètres.

« Après qu’il se fut édifié sur la facilité de la création d’un canal, M. le capitaine Roudaire vint reprendre son nivellement au point du chott Rharsa, où il l’avait abandonné. Nous ne suivrons point l’expédition dans le travail compliqué de nivellement qu’elle eut à accomplir. Qu’il nous suffise de dire que partout il fut démontré qu’on pourrait, sans grands frais, reconstituer cette mer, qui ne fut sans doute jadis autre chose que la baie de Triton. Le chott Rharsa est séparé du chott El-Djerid par un bourrelet de sable d’environ 3 ou 4 kilomètres de largo, mais qui, dans certains points, s’élève à 40 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce serait, avec le percement du seuil de Gabès, le seul travail important à exécuter.

« Nous appelons l’attention de nos lecteurs sur un fait des plus singuliers, qui a été particulièrement étudié par le savant officier, et qui fait encore en ce moment l’objet d’investigations nouvelles que, grâce à la libéralité de nos députés, le commandant Roudaire a pu entreprendre. Le chott El-Djerid est, dans presque toute son étendue, situé à un niveau supérieur à celui de la mer, mais sa surface qui, au premier abord, paraît être un lac desséché, n’est en réalité qu’une croûte formée d’un mélange de sable et de sel, et dont l’épaisseur varie de 60 à 80 centimètres. Cette espèce de couvercle, dont la formation n’est pas encore très-clairement expliquée, s’étend sur un immense lac souterrain d’eau saumâtre. Sans avoir la prétention de résoudre cette question scientifique, il nous paraît que le phénomène encore inexpliqué peut avoir une cause assez simple. Lorsque le passage qui mettait en communication la mer intérieure avec la Méditerranée fut bouché par les sables, les grands fleuves qui alimentaient primitivement cette masse d’eau s’étaient taris par suite de la destruction des forêts. La vaporisation devenant très-considérable, le sel contenu dans les eaux se cristallisa, et, surnageant sur les eaux de plus en plus denses, y forma une sorte de croûte qui reçut les sables emportés par le vent et alla ainsi en s’épaississant jusqu’à nos jours.

« Quoi qu’il en soit, le capitaine Roudaire, dans un grand nombre de points différents, fit creuser des trous dans ce sol ; partout il trouva cette masse liquide, et une pierre attachée à une corde pour jouer le rôle de sonde pénétra dans l’eau saumâtre sans jamais pouvoir en toucher le fond. Ce recouvrement du lac salé souterrain est, on le comprend, un terrain peu sûr et peu solide. Les Arabes refusent de s’y aventurer, et chaque année quelque terrible accident vient justifier leurs craintes.

« Quelque temps avant l’arrivée des explorateurs, un Arabe conduisant un chameau sur lequel était montée une femme eut l’imprudence de s’écarter un peu de la route étroite et plus solide que suivent les habitants. Il s’aperçut tout à coup avec effroi que les jambes de son chameau entraient lentement dans le sol et que l’animal faisait de vains efforts pour se dégager. Fou de terreur, il courut à la route et alla demander du secours dans le village le plus voisin. Quand on arriva, il était trop tard. On chercha vainement. Le chameau et la femme qu’il portait avaient disparu et rien sur le sol refermé n’indiquait même la place où ils avaient été engloutis.

« Dans bien des circonstances, M. le capitaine Roudaire a pu constater que les grands vents font onduler la surface solide qui recouvre lé chott. Les chameaux effrayes se couchent alors tremblants et refusent d’aller plus loin.

« Le projet de mer intérieure a déjà donné lieu à bien des polémiques. Il a rencontré d’ardents détracteurs ; par contre, des hommes compétents et des savants consciencieux l’ont ardemment appuyé. Pour nous, nous nous contenterons de souhaiter à son auteur la réussite que mérite sa persévérance. »

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878