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Empire d'Allemagne



LES BEAUX-ARTS.

L'Allemagne n’a pas cru devoir prendre part à l’Exposition universelle de 1878. Elle a eu tort. Aucune animosité n’était à craindre, en effet, sur ce terrain pacifique. Au contraire, de la lutte courtoise engagée entre toutes les nations du continent, il ne pouvait surgir qu’un rapprochement moral entre les deux pays voisins.

La salle réservée aux beaux-arts allemands est une des mieux aménagées au point de vue de la lumière. Les tableaux sont bien placés ; il n’y a pas, au milieu de la salle, de compartiments qui divisent la lumière et créent des ombres ; le jour tombe d’en haut et se diffuse discrètement, mais plus que suffisamment, à travers de légères toiles blanches.

De tous côtés, on lit : — l’exposition allemande est hors concours ; elle le mérite en effet.

Nous pourrions peut-être alléguer que les artistes allemands ne nous ont envoyé que des œuvres spécialement choisies, c’est-à-dire leurs chefs-d’œuvre ; ce n’est pas une raison pour nous de ne les pas admirer et nous éprouverons, au contraire, un loyal plaisir à leur donner de toutes nos forces la dose d’éloges que notre conscience nous commandera de leur attribuer.

Dans son rapport officiel sur les beaux-arts à l’Exposition de Londres (1874), M. G. Lafenestre a porté sur les artistes allemands le jugement suivant :
« Doués en général d’un esprit plus littéraire que pratique, les Allemands ne sont, même les plus illustres, dessinateurs que par volonté et coloristes que par hasard... La plupart n’ont d’autre mérite que ce « mérite aujourd’hui banal d’arranger facilement et agréablement quatre ou cinq personnages dans un cadre intime et domestique. Le reste, qualité du dessin, qualité de la couleur, qualité de la lumière en général, leur importe peu. »

Nous avons cru devoir mentionner cette appréciation d’un homme assez autorisé ; mais nous ne nous y associons pas complètement et nous estimons que l’art allemand mérite d’être jugé avec plus d’impartialité, et surtout d’être jugé de plus haut.

Au sujet de l’art allemand, M. Marius Vachon a écrit dans le Rappel :
« L’école de Dusseldorff, qui a détrôné définitivement l’école de Munich, tend de plus en plus à s’éloigner de son caractère primordial.

« Le souci de la forme est moins subordonné à la préoccupation du sujet, qui formait la base de son esthétique ; la physionomie de ses productions semble montrer que les artistes n’estiment plus guère aujourd’hui avoir assez fait pour l’art en imaginant un sujet plus ou moins plaisant ou plus ou moins sentimental.

« On remarque chez eux une certaine tendance de bon augure à revenir aux sains et féconds principes que nous ont légués les grands maîtres dans leurs œuvres magistrales.

«Ils reconnaissent que la peinture est autre chose que de l’enluminure. »

Cent soixante-dix-huit artistes ont envoyé à l’Exposition des toiles et des sculptures ; dans ce chiffre ne se trouvent point comprises les œuvres de gravures et de lithographie, ni d’autres sujets méritants dont voici la nomenclature :
Galerie de Shakespeare ; libraire-éditeur, G. Grote, à Berlin.—Du XVIe siècle (Jensen); libraires-éditeurs, Velhagen et Clasing, à Leipzig. — Galerie de Gustave Freitag ; libraire-éditeur, E. Schlœmp, à Leipzig.—La Suisse (Kaden) ; libraire-éditeur, J. Engel-born, à Stuttgart. — L’Italie (Stieler, Paulus et Kaden); libraire-éditeur, J. Engelborn, à Stuttgart. — Poésies de Schiller ; libraire-éditeur, J.-G. Cotta, à Stuttgart. — Des montagnes allemandes ; voyage sur le Rhin, libraire-éditeur, A. Krœner, à Stuttgart. —Le métier d’art ; libraire-éditeur, W. Spemann, à Stuttgart. — Imagerie de Munich, libraires-éditeurs, Braun et Schneider, à Munich. — Journal des Beaux-Arts (Dr C. de Lützow) ; Album pour la xylographie moderne en Allemagne ; libraire-éditeur, E -A. Seeman, à Leipzig.

Le genre allégorique est splendidement représenté par le célèbre tableau de M. Henneberg , la Poursuite de la Fortune, qui a obtenu un si grand succès au salon de Paris.

L’espace nous manque pour donner au compte rendu de cette exposition, aussi intéressante au point de vue des œuvres qu’au point de vue de l’école, tout le développement qu’il comporterait.

Nous nous bornerons donc à citer les principales toiles. Nous noterons d’abord la Forge :
La Forge de M. Adolphe Menzel, décoré en 1867, a fait beaucoup parler d’elle avant d’arriver au Champ de Mars.

La forge est en plein travail, les blocs de métal incandescent sortent des fourneaux pour passer sous le laminoir, illuminant d’un feu intense le visage bruni des ouvriers dont le reste du corps se perd dans l’ombre; quelques-uns se jettent de l’eau à la face pour résister à cette chaleur brûlante ; d’autres sont assis dans un coin, prenant leur repas : ce n’est pas leur tour de donner. Aucun détail n’est oublié dans cet immense atelier noir, avec son centre si terriblement lumineux ; on y distingue les instruments les plus divers, les engrenages, les volants, les marteaux énormes; les reflets de la fournaise .sur les visages des forgerons sont rendus avec une exactitude inouïe, qu’on aurait pu croire impossible.

Cette Forge est magnifique ; elle a été inspirée au célèbre artiste par une pensée excellente, et elle ouvre certainement une voie nouvelle, qui est peut-être celle de la grande peinture de l’avenir.

M. Louis Knaus, — un des grands peintres de l’Allemagne, qui a été honoré de la médaille d’honneur en 1867 et promu au grade d’officier de la Légion d’honneur, nous a envoyé un certain nombre de tableaux qui plaisent par leur bonhomie, par leur naturel, par leur gaieté et leur nuance sentimentale.

Nous citerons entre autres:—une Fête d'enfants qui montre attablés en plein air une collection d’enfants de tout âge, mangeant, se disputant, riant ; elle est d’un arrangement minutieux quoiqu’on n’y sente nullement l’effort, et d’une bonne et saine gaieté ; le Marchand d'habits et son fils, et le petit marchand de peaux de lapin enchanté d’avoir fait Une bonne affaire, ont des physionomies singulièrement expressives et vivantes; de même les Paysans délibérant autour du poêle de faïence et la pipe à la bouche. Une toile d’une exécution tout aussi heureuse, mais d’un caractère bien différent, c’est /’Enterrement au village. On est en hiver et la neige couvre les champs et les toits ; les croque-morts descendent le cercueil par un étroit escalier de pierre; en Las, dans le chemin, les enfants de l’école attendent, pour former cortège au défunt ; auprès d’eux les parents, les amis, les connaissances, avec des visages offrant les expressions les plus variées, rendues par l’artiste avec un bonheur qui surprendrait chez un autre.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878