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Russie


Russie à l'exposition de Paris 1878

LES BEAUX-ARTS.

L’exposition des beaux-arts est, — nous ne le cacherons pas, — une de celles qui nous ont particulièrement charmé, parce qu’on y trouve une originalité, un cachet spécial, enfin le génie du pays.

Une peinture russe, de même qu’une peinture suédoise ou allemande, se reconnaîtra à première vue ; au contraire, une peinture anglaise, italienne ou suisse se distinguera moins facilement, parce que les artistes de ces pays s’efforcent à présent d’être tout excepté eux-mêmes.

Les artistes russes s’inspirent évidemment et tendent à s’inspirer de plus en plus de la manière française, mais, tout en s’adaptant cette manière, ils restent eux-mêmes.

M. Marius Vachon a dit : « Le genre dans lequel les artistes russes nous paraissent montrer une véritable supériorité et une originalité incontestable, c’est le paysage. Il existe actuellement chez eux une école de paysagistes que l’on peut mettre en parallèle avec celles de tous les autres pays,et qui n’a point à redouter l’épreuve de la comparaison, même peut-être avec l'école française.

« Nous trouvons dans leurs œuvres un vif sentiment des beautés de la nature, une grande poésie, une forme sobre et sévère, sans sécheresse ni aridité. La simplicité dans le sujet et dans les moyens d’exécution semble être la caractéristique de leur manière. On ne rencontrera point chez eux les superbes pétarades de coloris de Diaz, les grandioses inspirations de Th. Rousseau, les compositions élyséennes de Français, etc., ni la préciosité des Italiens - et des Espagnols, non plus que les immenses panoramas et les champêtres fantaisies des Anglais. Ils tiennent plutôt de nos naturalistes sévères, de Tassaert, de Daubigny, Millet, etc., et semblent ne demander l’intérêt et la grandeur qu’à la reproduction fidèle et sincère de leurs sujets. Le choix est vaste ; dans son immense étendue^ la Russie tient de toutes les latitudes. Aussi, la physionomie des paysages exposés est-elle très-variée.»

Ce jugement nous paraît admirablement porté et nous le partageons en tous points. Nous ajouterons que le sentiment entre beaucoup dans l’art russe ; si le Russe peint sans prétention, sans autre prétention du moins que celle de demeurer dans le vrai, il est certain qu’il peint toujours avec âme.

Nous nous occuperons tout de suite de la toile, non la meilleure peut-être, trop de défauts y font opposition aux qualités qui sont réelles, mais la plus grande de cette exposition : il faut aller dans la section autrichienne pour trouver plus grand ; les dimensions du Charles-Quint à Anvers de M. Mackært dépassent seules les dimensions extraordinaires des Torches vivantes de Néron, de Siemiradski. Ces torches vivantes, on sait ce que c’est : des martyrs chrétiens ficelés sur des poteaux enduits de poix que la torche des bourreaux s’apprête à enflammer. Il y en a toute une allée ! L’immonde empereur préside à cette scène aussi ridicule que cruelle dont la lâcheté humaine lui permet de se régaler ; vautré sur une litière de parade, tenant en laisse son tigre moins cruel et moins stupide que lui, il est entouré de courtisans, de fonctionnaires et de familiers de bas étage couronnés de fleurs, la face épanouie de joie apparente, l’âme rongée par la crainte ; au-dessous, le peuple avili se pressant en une foule désordonnée pour assister à ce spectacle, et offrant toutefois çà et là, sur quelque visage flétri d’homme ou de femme, une expression d’indignation et de colère.

Cette toile est en tous points magnifique ; au premier abord, on serait tenté de lui reprocher une certaine débauche de couleurs; mais on reconnaît bientôt que cet excès de coloris n’est que l’expression de la vérité historique. Sous ce ciel exagérément bleu, durant cette époque de luxe effréné, où la débauche se parait richement, et cédait avec excès à cette passion de la couleur inhérente à quiconque naît sous le ciel italien, il était nécessaire que l’artiste usât de sa palette et, ce faisant, il a simplement obéi à la vérité.

Le motif palpitant de cette grande scène, ce n’est point le pâle César blasé qui a besoin de gémissements humains pour s’amuser, ce n’est point cette cour effarée de débauche forcée, qui s’amuse surtout par peur, parce qu’elle sait que le despote ferait tomber la tête de quiconque ne s’amuserait pas ; le motif palpitant et saisissant de vérité, c’est l’esclave qui, froidement, gaiement même , aussi calme que s’il accomplissait une besogne ordinaire, met le feu au poteau où se trouve attaché un chrétien bien ficelé, bien enveloppé d’étoupe et enduit de goudron.

Le même artiste expose un autre tableau, de dimension moindre : la Coupe ou la femme.

Des juifs présentent à un vieux préteur un objet d’art, une coupe magnifique, et une femme d’une merveilleuse beauté dont il enlève les voiles à la manière de l’avocat d’Aspasie devant le sénat athénien.

Malheureusement, il faut choisir. Le vieillard tient la coupe, et convoite la femme.

Il n’y a pas à dire, il faut opter... la coupe ou la femme...

Notre choix serait vite fait, mais le vieillard hésite.

La femme est si jeune et si belle que, par intérêt pour la pauvre enfant, on souhaite que le vieillard choisisse la coupe.

M. Kaelher expose le portrait du grand duc Wladimir Alexandrowitch. C’est une toile officielle, mais une bonne toile. Elle appartient à l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg.

Parmi les autres toiles, nous citerons le Combat naval livré par Pierre le Grand près de l'ile d'OEsel, de M. Bogolaboff, un artiste en évidence depuis plusieurs années, et la vue de Pétersbourg par une nuit d’été, du même artiste; la Nuit de M. Mansterhjelm, la Première neige, la Forêt de sapins et la Forêt de pins de M. Schihckine, enfin la Noce dans un palais de glace sur la Neva pendant l’hiver de 1741, sujet original bien traité par M. Jacoby et très-remarqué du public.


LE MUSÉE PÉDAGOGIQUE.

Le musée pédagogique, —une institution qui n’existe pas encore chez nous, est dans l’exposition russe la grande curiosité du groupe de l’enseignement.

Il a pour objet de fournir aux maisons d’enseignement leur matériel, leurs instruments, leurs livres, etc., etc.

De plus, il s’occupe de trouver des méthodes et de perfectionner celles existantes ; il fait pour les instituteurs des conférences et des lectures. Un journal fondé sous les auspices du musée traite des questions scolaires et sert à mettre en communication tous les membres du corps enseignant.

« On comprend, dit très-judicieusement M. Louis Liévin,dans le journal la France, toute l’utilité immédiate d’un pareil établissement. C’est une maison de commerce dont les opérations sont garanties par l’Etat et qui voyage pour le compte du gouvernement, traitant l’instruction publique comme on traite une affaire, avec cette différence qu’elle ne se réserve aucun bénéfice. C’est là un côté très-intéressant pour nous et qui tranche avec nos habitudes et nos façons de procéder. En France, l’école existe quand l’instituteur est nommé, et quand il y a quelques élèves; en Russie, on s’occupe d’abord du matériel, de remplacement scolaire, puis de la construction de la classe ; on en calcule les dimensions, on fixe le nombre des fenêtres, leur hauteur, leur largeur, le nombre de vitres qu’elles auront; on mesure les ouvertures par lesquelles entreront l’air et la lumière, puis on s’occupe du chauffage et de l’éclairage. On meuble ensuite la salle ainsi disposée, on orne les murs, on dispose les collections, et quand on a ainsi pourvu à l’organisation matérielle, on crée l’instituteur comme Dieu créa l’homme le septième jour.

« L’excellent esprit de méthode et de pratique russe se retrouve dans la composition du musée, dans le choix des articles et des objets qui y figurent. Tandis qu’en France l’esprit de routine limite à un très-petit nombre d’espèces les « choses » dignes d’être montrées aux élèves, le génie russe, beaucoup moins réservé, ne recule devant aucune réalité.En France,l’enseignement craint de s’embourber ; en Russie, il va droit devant lui, sans souci des ornières; il y a des mots qu’on ne prononce pas chez nous, des choses auxquelles on ne fait jamais allusion ; l’hygiène même a des coquetteries imprévues, et il semble que la nature de l’homme semble à l’homme lui-même trop grossière pour être étudiée dans ses détails. Le Russe ne connaît pas, heureusement pour lui, ces délicatesses menues et infinies du Français; il suffit de parcourir le musée pédagogique de l’Exposition pour s’en convaincre. On est frappé sinon tout de suite, du moins après examen, de la conception toute différente du plan d’études. L’hygiène avec toutes ses précautions nécessaires y tient précisément la première place, et les organisateurs du musée n’ont éprouvé aucun embarras à commencer par le commencement et à apprendre à leurs élèves à conserver d’abord leur vie, en leur indiquant avant toutes autres, les notions d’hygiène et de sobriété.
Cette préoccupation caractérise renseignement russe. C’est aussi là sa profonde originalité. »

Le musée pédagogique date de 1864.

Il comprend trois grands groupes: l’éducation, l’instruction et l’hygiène.

Le musée pédagogique russe est, — on le voit, — une invention d’une incontestable utilité, — invention dont il faut féliciter hautement les trouveurs.

Du reste, le ministère de l’instruction publique en Russie a parfaitement compris la méthode à employer pour rendre l’enfant apte à recevoir l’instruction ; il fait donner à l’enfant des notions primordiales en lui montrant les faits et en le familiarisant avec eux. Quand l’enfant est avancé en âge, on lui enseigne la théorie qu’il s’assimile sans peine, et au contraire avec rapidité, grâce à la grande connaissance des faits.

Ce sentiment très-juste est parfaitement défini par les règlements, qui s’expriment en ces termes :
« Il faut, disent ces règlements, donner pour but réel et effectif à nos écoles inférieures et moyennes de former des hommes, c’est-à-dire de produire chez la jeunesse ce développement égal et complet des forces intellectuelles, morales et physiques, avec lequel seulement sont possibles, d’une part une vue sûre et rationnelle de la vie, de l’autre la faculté de savoir user de la vie. Il est indispensable de développer dans les masses la conscience de leurs droits, d’éveiller l’amour du travail intellectuel et d’inspirer à chacun le respect de lui-même et le respect de l’humanité en général... L’enfant rencontre un contraste pénible lorsque, une fois entré à l’école, on lui présente non plus ce qu’il voit, ce qu’il entend, mais ce que le maître juge à propos de lui communiquer. Pour adoucir ce brusque passage, qui souvent dégoûte dès le début l’enfant de l’étude, l’enseignement intuitif est d’un grand secours. »

Parmi les nombreux procédés d’enseignement qu'expose le musée pédagogique, il en est un que nous devons signaler, car il constitue une véritable invention, une véritable trouvaille ; il a pour objet de faciliter à l’enfant la compréhension des phénomènes de l’optique.

Afin de lui faire comprendre le phénomène matériellement, on a imaginé de représenter les jeux des rayons de la lumière à l’aide de fines petites baguettes qui se dirigent comme le feraient les rayons eux-mêmes, se brisant, se rejoignant, se heurtant, se renversant suivant les lois de la nature.

Grâce à un tel procédé, l’intelligence la plus rebelle est forcée de comprendre.


LA VIEILLE LITTÉRATURE RUSSE.

Une société s’est fondée sous la dénomination d'Amis de l’ancienne littérature, et elle accomplit une œuvre de restitution, à laquelle se sont voués depuis longtemps chez nous nombre d’éditeurs. Elle fait réimprimer les anciens textes devenus rares et qui se trouvent par conséquent en danger de se perdre.

Voici la liste des plus curieuses publications qu’elle a déjà fait paraître, qui se tirent à deux cents exemplaires seulement et qu’on ne laisse pas entrer dans le commerce.

N° I. Description de vingt monastères du mont Atbos (reproduction d’un livre fort rare publié en 1839 au mont Athos).
N° II. Neuf images miraculeuses de la Mère de Dieu ; reproductions d’anciennes gravures religieuses.
N° V. Histoire des Romains. C’est la première édition d’un manuscrit slavon-russe du xvii0 siècle, traduit sur le texte latin des Gesta Romanorum. L’imprimerie Tranchel, de Saint-Pétersbourg, a fondu pour cette édition des caractères spéciaux fort élégants.
N° IX. L’invention de la tête du prophète et précurseur saint Jean-Raptiste (fac-similé d’une œuvre de xv® siècle).
N° X. Discours de saint JeanChrysostome sur la décollation de saint Jean-Raptiste (ibid.).
N°XII, XIII. Fac-similé de manuscrit religieux.
N°XVI. Reproduction du recueil de contes indiens intitulé Stcfamde et Ichnilat.

Au numéro huit de la seconde série un grand intérêt s’attache ; en effet, ce numéro contient l’alphabet russe corrigé par Pierre le Grand, ainsi que l’ukase qui prescrit à l’avenir l’usage général de cet alphabet.

L’épreuve qu’on a reproduite est corrigée de la main même du grand empereur qui, en tête du livre, a écrit de sa main :
« C’est avec ces lettres qu’on doit imprimer désormais les - livres historiques et industriels ; celles qui sont effacées ne doivent pas être employées. »


LIBRAIRIE. IMPRIMERIE. PHOTOGRAPHIE.

L’imprimerie et la librairie sont représentées par dix-sept exposants et l’exposition est on ne peut plus satisfaisante; nous remarquons principalement les estampés exposées par la fabrique des papiers de l’Etat,— c’est ce qu’il y a de mieux réussi comme tirage,— et les elzévirs de l’Université impériale de Varsovie.

Dans la classe de la papeterie, nous retrouvons encore la fabrique des papiers de l'Etat qui défie toute concurrence, puis la grande fabrique d'Epstein dont la réputation est européenne.

N’oublions pas une véritable curiosité, c’est une boîte portative, avec fournitures de bureau, à l’usage des indigènes.

Exposant, le gouverneur général du Turkestan.

Dans la classe de l’application usuelle des arts du dessin et de la plastique, se trouve un petit retrait prenant le jour sur la rue des Nations, à travers des vitraux rouges.

C’est là que le docteur Sevittoux a exposé deux superbes corps de femmes, admirables de beauté et moulés sur nature.

Le premier modèle est couché sur le ventre afin de bien montrer la performance dorsale du corps ; le second modèle repose sur le dos, les deux bras se rejoignent derrière la tête afin de livrer aux regards la face du corps dans tout son développement charnu et musculaire.

A part l’incontestable mérite de ces deux épreuves, le public, qui accourait en foule, était, — nous devons le reconnaître, — un peu attiré par l’attrait du nu et par la façon un peu fantastique dont le spectacle lui était présenté.

Nous ne dirons de la photographie qu’une seule chose, c’est qu’elle atteste de grands progrès.

Les instruments de musique, les instruments de précision, ne nous arrêteront pas ; en ce qui concerne la géographie, nous devons constater l’extension qu’elle paraît avoir acquise, à en juger par le grand nombre de cartes géographiques et géologiques que nous y voyons. Parmi les appareils de chauffage, figure le poêle national, le samovar, qui sert à la fois à chauffer le logis et à faire le thé.


LE MOBILIER ET LE VÊTEMENT.

La Russie est encore tributaire de l’Europe, et particulièrement de l’Angleterre,pour un grand nombre d’industries, telles que la coutellerie, l’horlogerie par exemple.

Nous nous attacherons, en conséquence, à placer surtout sous les yeux du lecteur les industries où les Russes ont une incontestable supériorité.

Leurs meubles n’offrent pas une grande originalité ; un détail cependant à noter : leurs lavabos sont tous à eau courante.

La maison Schrader, de Saint-Pétersbourg, a de remarquables armoires en bois de poirier noirci.

Il faut aussi considérer, comme meubles, ces magnifiques guéridons et meubles de toute sorte en malachite, de la maison Wœrfel. Cette même maison montre,à l’angle de la galerie transversale, un bloc énorme de malachite qui pèse 1,080 livres et qui représente une valeur de plus de 17,000 fr.

Un peu plus loin, on voit un vase colossal et deux coupes géantes également en malachite. Les coupes valent 35,000 fr. pièce et
63.000 fr. la paire. La valeur du vase est de 50.000 fr.

A la vitrine de M. Lizeray, on admire un magnifique écran de cheminée vendu à S. M. l’impératrice de Russie. Le cadre de l’écran est en bois doré, et son principal attrait aux yeux du visiteur, c’est qu’il a été sculpté par des ouvriers russes, ce qui permet de juger le degré auquel est arrivé en Russie l’art du sculpteur.

L’orfèvrerie constitue le véritable triomphe de l’exposition russe. On ne peut qu’admirer le magnifique fragment en or de la balustrade des choeurs pour la cathédrale au nom du Sauveur, à Moscou.

Cette grille a quatre grammes d’or par pied carré.

Citons encore les chefs-d’œuvre de la maison Artchinnikoff, qui a entre autres des cloisonnés superbes.

La verrerie est représentée principalement par le prince de San Donato, M. Demidoff.

Voici maintenant la section des vêtements, des étoffes, des fourrures. Nous y remarquons cette étoffe de coton rouge appelée koumatch, portée par les paysans de certaines provinces ; d’épaisses soieries du Caucase ; des draps de laine et de poils de chèvre et de chameau; de riches étoffes d’or et d’argent destinées aux robes d’apparat des popes; enfin les fourrures: zibeline, martre, loutre, castor, hermine, renard noir, renard bleu, etc. Il n’y a que deux exposants pour les fourrures, MM. Odmoouchévski de Saint-Pétersbourg et Greenwaldt de Riga. Chez l’un ou l’autre de ces messieurs, on trouve sans peine un bon paletot fourré de renard bleu moyennant la bagatelle de 10,000 francs en chiffres ronds, ou un simple collet pour 4,000 francs. Il est vrai que cinquante renards, à la peau desquels on n’a pris qu’une étroite bande de 5 à 6 centimètres sur le dos, sont entrés dans la confection du paletot. Nous ne dirons rien des grandes vitrines, élevées dans l’avenue transversale, où sont réunis les animaux empaillés dont les congénères ont fourni aux vêtements exposés en face leurs précieuses fourrures.


LES MINES. L’ALIMENTATION. LES MACHINES.

Nous passerons sur les tissus qui sont très-largement et très-remarquablement représentés et nous arriverons aux mines, qui sont très-importantes en Russie.

On compte, en effet, des mines d’acier, de fer, de zinc, de tôle et de cuivre, de charbon, etc.; il y a même en Sibérie, dans la province de l’Amour, des mines d’or.

« Nous voilà dans une petite salle, remplie d’un immense entassement de produits agricoles. En minces échantillons, d’une variété prodigieuse, sous deux vitrines construites en forme de granges couvertes de chaume, vous contemplez, mais vous restez incapable de compter les espèces de grains et d’herbes que la « terre noire » produit.

« Cette « terre noire » s’étend du Pruth au Caucase, et sa fécondité, dit M. Chassin, est telle que, depuis Hérodote, malgré de perpétuelles migrations de races ennemies, malgré des mouvements militaires qui n’ont pas cessé jusqu’à l’époque présente, chaque fois que le reste de notre continent a eu faim, c’est elle qui lui a fourni à manger. »

La classe de l’alimentation se compose de conserves de viandes et de poissons, ainsi que de légumes et de fruits secs, qui sont très-appréciés et qui constituent un commerce considérable d’exportation. Le sucre y figure en grande quantité.

Les boissons se composent de vins, bière, eaux-de-vies, kümmel, etc., etc.

La maison Wolfschmidt a notamment d’excellent kümmel.

Voici quelques détails sur cette nouvelle boisson. Nous les empruntons à M. Jules Richard :
« La plante de cumin se rencontre surtout aux environs de Riga, où les distilleries sont fort nombreuses.

« Tandis que les Allemands le mettent dans leur pain, que les Hollandais s’en servent pour aromatiser leurs fromages, et que les Turcs le font entrer dans leurs ragoûts, les Russes ont trouvé son véritable emploi, et grâce aux qualités stomachiques et excitantes de la plante qu’ils y mêlent à forte dose, leur liqueur peut servir à la foi d’apéritif et de digestif, suivant qu’elle est prise avant ou après les repas.

« En Russie, le kümmel se prend de ces deux façons différentes.

« LesRusses, qui sont de fort mangeurs, ont l’habitude, — avant d’attaquer sérieusement le premier service, souvent même avant de se mettre à table, — de se livrer à une consommation sérieuse d’une foule de hors-d’œuvre excellents : caviar, sardines confites dans le poivre et autres mets nationaux.

« Le kümmel joue dans cette sorte de prologue, un rôle important.

« On commence à Paris à adopter la mode slave, et à faire circuler le kümmel pendant la minute qui précède le « Madame est servie.»

Nous ne parlerons pas de l’annexe, elle ne contient rien d’exceptionnel, mais nous ne quitterons pas l’exposition russe sans mentionner sa carrosserie élégante, aristocratique, et particulièrement ses ravissants traîneaux.


L’EXPOSITION FINLANDAISE

Ce chapitre serait incomplet si nous ne consacrions pas une mention spéciale à l'exposition finlandaise, qui a son compartiment spécial à la gauche de l’exposition russe.

Quelques détails d’abord sur la Finlande. Nous les empruntons à l’excellente notice que M. Uchatius, directeur du bureau de statistique, a rédigée en vue de l’exposition universelle.

La Finlande, en langue du pays suomi ou suomenmoa, constitue le versant nord-est de la grande dépression de la surface terrestre qui a donné à l’Europe septentrionale sa configuration et dont la mer Baltique occupe la partie la plus profonde. Elle est baignée au sud et à l’ouest par les golfes de Finlande et de Bothnie et confine à la presqu’île Scandinave au nord-ouest et à la Russie à Test.

La superficie de la Finlande contient environ 6,800 milles géographiques, soit 375,000 kilomètres carrés. Cette surface offre un aspect singulier. Sur la carte, elle présente une confusion de terre et d’eau où Ton à peine à se retrouver. Les côtes, d’une étendue de 1,400 kilomètres, sont comme déchiquetées, surtout au sud et au sud-ouest ; elles sont en outre.bordées, sur une largeur qui par places atteint plusieurs milles, d’innombrables îlots et rochers, qui constituent ce que l’on appelle le skârgârd (archipel). Il est impossible à un étranger de se diriger sans pilote dans ce labyrinthe de détroits et de golfes, entre ces îlots, ces rochers et ces récifs qui s’étendent devant lui à perte de vue aussitôt qu’il approche des côtes. Cet archipel offre l’image de la configuration du pays lui-même dans ses traits généraux. Ici les îlots sont des collines et des monticules, les golfes, les détroits sont représentés par des vallées, dont les lacs occupent encore souvent le fond, surtout dans l’intérieur des terres. En naviguant sur ces lacs, on se croirait dans l’archipel : même multitude d îlots, entre lesquels l’eau tantôt se resserre en étroits canaux, tantôt s’étale en vastes bassins, qui mesurent souvent plusieurs milles ; seulement ici la nature est plus riante : les rochers nus et arides de l’archipel sont remplacés par des îles verdoyantes et boisées ; les hauteurs sont couvertes de forêts de pins d’un vert sombre, et sur les rivages on aperçoit des villages et des champs cultivés.


LES LACS FINLANDAIS.

Aucun pays en Europe et peut-être au monde ne peut se comparer à la Finlande pour le grand nombre des lacs. On compte qu’ils occupent les 12 % de la superficie totale ; mais cette proportion n’exprime pas à beaucoup près toute la partie envahie par les eaux ; il faut y ajouter 20 % de marais et de tourbières, pour le dessèchement desquels la nature et l’homme devront encore pendant bien des siècles réunir leurs efforts. En considérant ces circonstances avec la carte sous les yeux on en vient tout naturellement à penser que la Finlande a été le fond inégal, encore incomplètement desséché, d’une mer qui, en se retirant, a laissé de l’eau dans les parties les plus basses. Un fait avancé depuis bien longtemps par une tradition populaire et que sont venues confirmer des observations poursuivies depuis plus d’un siècle, appuie encore cette hypothèse : c’est que le sol de la Finlande s’élève constamment au-dessus du niveau de la mer. On a calculé, au moyen de points de repère fixés sur les rochers baignés par la mer, que cette élévation est de 1 mètre par siècle sur les côtes du golfe de Bothnie et au Qvarken, et d’environ 6 décimètres sur celles du golfe de Finlande.

La Finlande a une flore et une faune riches. Sa flore se rapproche de celle de la Scandinavie. Le pin et le sapin abondent en Finlande; l’ours, le renard, l’élan, le lièvre, le phoque, sont les individus les plus nombreux de sa faune.

La population de la Finlande est de 1,912,647 âmes.

Elle se décompose en l,875,426 luthériens, 36,653 grecs orthodoxes et 566 catholiques romains.

En Finlande, on a maintenu l’ancienne décomposition de la population aux temps féodaux.

C’est ainsi qu’en 1875 le dénombrement finlandais a donné les divisions suivantes :
Hommes. Femmes.
Nobles et chevaliers........ 1,248 1,553
Clergé et corps enseignant..3,403 4,512
Autres personnes notables... 8,636 10,425
Bourgeois.................. 11,209 12,126
Paysans................... 805,137 842,545
Non classés............... 104,067 107,159

Ce fut après les guerres de 1809 que la Suède céda la Finlande à la Russie ; en 1811, l’empereur Alexandre assura à ce pays la conservation de ses institutions, compléta son unité et reçut le titre de grand-duc de Finlande.


LES JOURNAUX FINLANDAIS. — LES BEAUX-ARTS.

La presse périodique compte actuellement (en 1878) 55 journaux et revues, dont 30 en finnois et 15 en suédois. De ces journaux, 21 paraissent à Helsingfors, dont 5 tous les jours, 2 tous les deux jours, 1 une fois par semaine et 13 une ou deux fois par mois. Abo a deux journaux quotidiens: les 13 autres journaux paraissent dans les petites villes deux ou trois fois par semaine. Les plus grands journaux quotidiens se publient en suédois, mais ce sont les journaux finnois qui ont le plus fort tirage ; le plus répandu de ceux-ci compte de 6 à 7,000 abonnés, tandis que le plus répandu en suédois n’en a que de 4 à 5,000.

Les beaux-arts sont bien représentés et montrent que les artistes finlandais tiennent à honneur de lutter avec leurs confrères du continent.

La peinture et la sculpture tiennent bien leur rang ; parmi les marbres, nous citerons entre autres la Psyché avec la lampe de M. Walter Runeberg, qui est membre de deux académies des beaux-arts, celle de Saint-Pétersbourg et celle de Stockholm.

Le sujet est charmant :
D’après Apuléius, Psyché était une princesse d’une beauté si éclatante que les hommes, oubliant Vénus, lui rendaient les honneurs divins.

La déesse, irritée, demanda à son fils Cupidon de punir Psyché en lui inspirant un grand amour pour le plus misérable des mortels, mais Cupidon lui-même ne put résister à sa beauté.

Alors un oracle ordonna que Psyché, vêtue d’un linceul, allât attendre sur une montagne l’époux qui lui était destiné, être redoutable par qui tremblaient les habitants de la terre, du ciel et de l’enfer.

La triste Psyché fut conduite aux fiançailles redoutées, mais, laissée seule un moment par les convives, elle se sentit soulever par de doux zéphyrs, qui du haut de la montagne où elle se trouvait, la transportèrent dans la vallée en la déposant doucement sur l'herbe fleurie.

Elle était couchée là, recouvrant par un doux repos le calme de son esprit troublé, lorsqu’un léger bruit la fait tressaillir. C’est l’Amour, son époux, qui repose, invisible, auprès d’elle. Psyché le supplie de la laisser revoir ses sœurs, et, malgré tous ses efforts, l’Amour est obligé de la laisser partir en lui recommandant de se méfier de leur jalousie.

En effet, les sœurs de Psyché, envieuses de ses richesses, lui conseillent de mettre son époux invisible à mort, et à cette fin lui donnent une lampe et un poignard.

La nuit, quand dort l’époux qu’elle n’a pas encore vu, elle se lève de sa couche, élève la lampe pour découvrir son visage; mais à peine la première lueur éclaire-t-elle l’être charmant étendu à ses pieds, que le poignard tombe de sa main tremblante. Les armes voluptueuses du puissant dieu sont suspendues près de son lit ; Psyché se blesse à une flèche, mais le dieu courroucé s’enfuit.

Pénétrée de douleur, elle cherche l’Amour, mais à la fin elle est réduite à s’abandonner à Vénus, sa rivale. Celle-ci la soumet aux épreuves les plus dures et, pour tuer Psyché, elle lui ordonne d’aller chercher une coupe de l’eau qui tombe de la montagne dans le lac Stygien pour nourrir les eaux murmurantes du torrent de larmes de l’Enfer.

Ce n’est qu’en arrivant à la cime de la montagne qu’elle comprend combien sa tâche est difficile. D’affreux serpents se cramponnent aux rochers perpendiculaires, et l’eau même lui crie d’horribles menaces. Un aigle, plein de reconnaissance pour l’Amour, vient au secours de Psyché et remplit sa coupe de l’eau redoutable.

Psyché, acceptant la coupe avec gratitude, se hâte de retourner auprès de Vénus.


COUP D’OEIL GENERAL SUR L’EXPOSITION FINLANDAISE

Nous bornerons le compte rendu de cette exposition à un coup d’œil général, par cette raison que, si elle a une physionomie qui lui est propre, elle rentre cependant un peu, comme fonds et comme détail, dans la composition de l’exposition russe.

Nous voyons d’abord défiler devant nous les écoles primaires avec les travaux d’élèves ; vient ensuite l’administration supérieure des écoles de la Finlande, qui expose des travaux statistiques et des cartes du pays.

L’administration supérieure des écoles de la Finlande fonctionne depuis 1870. Jusque-là, l’inspection des écoles du pays était entre les mains de l’autorité ecclésiastique. L’administration se compose d’un président et d’un conseil de six membres, dont trois inspecteurs des écoles primaires et un inspecteur des écoles communales. Toutes les institutions d’enseignement du pays, excepté lUniversité et les écoles professionnelles, dépendent de cette administration. La surveillance de l’enseignement religieux appartient comme auparavant aux consistoires.

Les autres parties de l’exposition n’offrent d’intérêt qu’au point de vue comparatif, en ce sens qu’elles permettent de déterminer la mesure des progrès accomplis par le commerce et l’industrie.

Nous noterons d’abord des papiers et des échantillons de pâtes de papier faites avec du sapin et du tremble. A une époque où la consommation du papier est si considérable et où la matière première ne suffit plus aux exigences de la production, on ne saurait trop porter son attention sur l’utilisation du bois. Le lecteur se souvient sans doute que la Suède et la Norvège se livrent très-heureusement à cette nouvelle industrie.

La fabrication des allumettes représente un chiffre d’affaires assez important, mais qui ne saurait être comparé à celui des deux pays que nous venons de citer.

Mentionnons enfin l’exposition forestière avec ses spécimens de bois, le beurre de Finlande qui est si estimé, et les conserves et produits alimentaires ; les boissons consistent en porter, punch suédois et eaux-de-vie.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878