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Espagne


Espagne à l'exposition de Paris 1878

LES BEAUX-ARTS.

C’est beaucoup par ses morts que l’Espagne brille à la galerie des Beaux-Arts. Voici d’abord une trentaine de tableaux de Fortuny, un peintre enlevé jeune à l’art et, quoique célèbre, presque inconnu du public français, si ce n’est par les expositions de la maison Goupil. Fortuny est là tout entier, et la foule se presse autour de ces toiles charmantes, éclairées de la chaude lumière de l’Espagne, du Maroc et de l’Orient. On admire, — et pourtant combien l’engouement est moins grand aujourd’hui, combien les copistes inintelligents du jeune maître lui ont fait de tort en accentuant ses défauts, ce qui était bien plus facile que d’imiter ses qualités si grandes! Voici le Retire, la Posada, la Fontaine arabe, les Charmeurs; voici la Répétition de la Comédie qui séduit toujours, mais qu’il ne faut pas examiner de trop près. Que de couleur! Que de lumière! — Quel dommage qu’il y en ait un si grand abus quelquefois! Puis voici quelques petites toiles d'un autre mort, presque un vieux mort déjà, Zamacoïs : le Réfectoire, le Favori du roi, etc.; fous et moines, acteurs inconscients de scènes pittoresques d’un esprit plein de finesse et de bonne humeur.

Dans le voisinage de Fortuny, on ne peut passer sans admirer les charmantes petites toiles de M. Rico, dans lesquelles on sent l’influence du maître ; mais officiellement c’est M. de Madrazzo, connu du public français, quoiqu’il n’expose plus chez nous depuis longtemps, qui est le représentant autorisé de l’école espagnole, avec ses portraits gracieux, remarquables surtout par l’étonnant relief des étoffes, et ses aimables scènes de genre.

Voici une grande toile historique d’une belle exécution, intitulée : Origine de la République romaine (la mort de Lucrèce), de M. Plasencia; une autre grande toile de M. Martinez Cubells : l’Éducation du prince don Juan, qui nous présente l’enfant royal prenant sa leçon du haut du trône et entouré de courtisans, est traitée avec beaucoup de science et de goût. C’est d’ailleurs dans la peinture historique, en dehors des artistes de grande renommée que nous citions plus haut, que l’école espagnole moderne se distingue principalement.

Nous citerons dans cet ordre de travaux : Jeanne la Folle (Dona Juana la Loca), de
M. Pradilla. Jeanne accompagne le cercueil de Philippe le Beau, son mari, transporté à Grenade, et qui, d’après sa volonté, ne voyage que de nuit ; le cortège est arrêté au milieu d’une campagne glacée, sous un ciel d’hiver. Ce tableau, très-admiré, est digne en effet d’admiration. Voici la Mort de Francisco Pizarro, de M. Ramirez y Ibanez, une fort belle page aussi; Philippe II à Hampton Court, de M. Léon y Escosura ; l'Appel aux armes, de M. Peyro Urrea ; Guillen de Vinatea devant Alphonse IV, de M. Sala; le Convoi de saint Sébastien, de M. Ferrant y Fischermans.

Citons d’autre part les intérieurs de chapelles, de sacristies et de cathédrales, de
M. Gonzalvo y Perez; l'Intérieur d'auberge, de M. Benlliure y Gil ; Une aventure de Don Quichotte, de M. Moreno y Carbonero; une très-curieuse scène de M. Santa-Cruz y Bustamante, représentant une chapelle ardente : un superbe catalfaque est au milieu, gardé par des valets en grande livrée, jouant, buvant et fumant ; un de ces messieurs allume sa pipe au cierge le plus proche à l’aide d’un morceau de papier, un autre ronfle sur un divan. Puis encore des scènes de genre diverses, parmi lesquelles de fort remarquables, telles que : Avant la course, adieux à leurs familles des toreros costumés de la manière lapins brillante, avant de se rendre à la course, par M. Ferrandiz y Badinez ; Après l'averse, à Madrid, de M. Ferriz; l'Ancien Majo et le Marché aux légumes, de M. Jimenez y Aranda; le Maître d'armes, de M. Egusquiza; la Femme couchée, de M. Cazado. Ajoutons enfin plusieurs bons paysages de MM. de Haes, J.-M. Velasco (Mexico), Morera y Galicia, etc.
Telle qu’elle est, et certes elle est loin d’être pauvre, l’exposition artistique de l’Espagne accuse des progrès très-sensibles, accomplis dans une période pourtant agitée et par conséquent peu favorable au développement des arts, sur celle de 1867; elle fait mieux : elle promet énormément pour l’avenir, et, dans l’état des choses, il parait impossible que ces promesses ne soient pas tenues.


ASPECT GÉNÉRAL.

Franchissons maintenant la voûte en fer de la porte d’entrée. L’exposition espagnole est divisée en quatre salles. Dans la première, nous remarquons d’abord l’exposition de l’Institut de géographie et de statistique de Madrid ; celle des principaux libraires classiques, notamment de MM. Bastinos, de Barcelone, de la Ilustracion espanola y americana et de l’Imparcial de Madrid ; des pianos d’une excellente facture, des photographies, des billards, etc.

Nous rencontrons plus loin des faïences plus remarquables que nous ne nous y attendions, des tissus de coton à bon marché et des tissus précieux; des éventails de quatre sous vendus seulement un franc. Plus loin, la cordonnerie espagnole expose de véritables chefs-d’œuvre, et nous n’entendons parler ici que de l’art illustré par saint Crépin, et non pas de ces merveilleux tableaux en relief, naturellement, que certains de ces disciples de toutes les Espagnes ont exécutés avec des morceaux de semelles hors de service. La vannerie fait ici une excellente figure, ce qui ne nous étonne pas ; et l’art de préparer les cheveux aussi, progrès plus récent.

La quatrième salle est réservée à l’exposition du ministère de la guerre, avec un coin pour celle du corps national des ingénieurs des ponts et chaussées. C’est la plus intéressante. C’est dans cette salle, organisée par une nation éminemment, trop éminemment belliqueuse, qu’on peut étudier, avec plus de fruit que sur n’importe quel point, du Champ de Mars, l’art de la guerre. Voici des modèles réduits de forts, de redoutes, de campements, d’infirmeries de campagne, du service des subsistances ; des pièces de campagne et de siège, en acier et en cuivre, et des armes de toute catégorie et de toute forme ; des mulets tout harnachés et bâtés, chargés de cantines contenant des pharmacies ou des appareils télégraphiques, des cacolets, etc., et conduits par des soldats de l’artillerie, du génie, des équipages militaires. Voici des mannequins revêtus de tous les costumes de l’armée (tenue de campagne), fantassin de ligne, chasseur à pied, chasseur à cheval, artilleur, hussard, lancier, garde royal, gendarme, douanier, soldats des diverses armes de l’administration. Plus loin, des cordages et des poulies, puis des.plans, dessins, modèles d’organes cinématiques, échantillons géologiques, etc.


L’ENSEIGNEMENT ET LES ARTS LIBERAUX

L’enseignement est moins avancé en Espagne que dans les autres pays ; on sent que l’instruction est loin d’y être vulgarisée comme chez les nations voisines.

L’enseignement secondaire, lui, est mieux partagé et les instituts de Logrono, Orense, Cadix, Teruel et Palma exposent des mémoires, des statistiques, des rapports qui ne sont pas sans valeur.

Il faut noter encore le tableau synoptique de l’enseignement dressé par l’école spécial des ingénieurs des ponts et chaussées.

L’imprimerie et la librairie sont, en revanche, largement représentées ; cette classe ne compte pas moins de 96 exposants ; la grande majorité des ouvrages traitent do sujets militaires.

La papeterie espagnole ne nous semble pas en progrès ; en revanche, la fabrication du papier à cigarettes a atteint le point culminant du progrès, et les papiers à cigarettes espagnols défient plus que jamais toute concurrence.

La photographie a des spécimens bien réussis des principales vues empruntées aux sites renommés, aux monuments, aux musées de l’Espagne. C’est toujours avec la plus grande curiosité que le public se porte vers ces collections, et on peut dire que, dans toutes les expositions étrangères, la photographie, sous ce rapport au moins, a obtenu un incontestable succès.

Dans la classe de la musique, figure, entre autres instruments, la guitare nationale.

En Espagne, comme dans tous les autres pays, le relief pittoresque des mœurs d’antan s’efface ; sans doute, le temps est passé où les amoureux allaient pincer de la guitare k sous les fenêtres de leurs belles, mais l’usage de la guitare n’en persiste pas moins, et nous nous sommes laissé dire que la guitare était encore, avec la cigarette, la consolation du soldat en campagne.


LE MOBILIER. LA CÉRAMIQUE. LES BRONZES.

La sculpture sur bois a été de tout temps lin des travaux préférés de ce peuple galant, musicien, poète, amateur passionné des arts de toutes sortes.

Nous avons remarqué particulièrement une très-belle chaise gothique, style du XVe siècle, de la maison Toledo Fernandez, une armoire ancienne en sapin sculpté de M. Pons.

La céramique est représentée par 52 exposants ; elle est aussi curieuse par l’originalité de la forme que par la qualité du produit.

« La céramique espagnole, dit M. Ch. Davillier dans son beau livre l'Espagne, illustré par Gustave Doré, occupe une place distinguée dans les cabinets d’amateurs. Les azulejos (carreaux vernissés) des Arabes avaient atteint un haut degré de perfection à une époque où les faïences du reste de l'Europe étaient encore grossières. Les belles faïences hispano-mauresques aux brillants reflets métalliques sont également les premières en date ; dès le XVe siècle elles faisaient en France l’ornement des dressoirs princiers. Du reste, ce reflet métallique ne contient pas d’or et encore moins du cuivre, comme plusieurs auteurs l’ont avancé par erreur. Il s’obtient à petit feu par des fumigations d’arsenic ou autres, d’antimoine ou de bismuth, par exemple. Les centres les plus renommés de cette fabrication étaient Malaga, d’où est sorti le fameux vase de l’Alhambra à dessins bleus et reflets d’or sur fond blanc ; Valence, dont la faïence, loza valenciana, était en grande réputation dès le moyen âge et s’expédiait en Italie et dans le Levant ; Majorque, d’où dériverait par corruption le nom italien de faïence, majolica; puis Barcelone, Séville, Murcie, Teruel et plusieurs autres. »


LA VILLE d’EIBAR.

En ce qui concerne les armes, nous emprunterons au livre de M. Louis Laude : Basques et Nacarrais, d’intéressants détails sur la fabrique de M. P. Zuloaga, d’Eibar.

« Eibar, petite ville du Guipuzcoa, occupe un des rangs les plus honorables parmi les rares cités industrielles de l’Espagne ; elle fabrique des armes auxquelles les eaux d’une petite rivière, affluent de la Deva, donnent une trempe excellente. Les vieilles maisons, dont quelques-unes conservent encore leurs fenêtres mauresques, sont disposées en ateliers où s’entassent les travailleurs aussi actifs, aussi nombreux que dans les cités ouvrières de Londres ou de Mulhouse ; afin d’obtenir plus d’espace , on les surcharge d’appentis jusqu’à former au-dessus des balcons et des toits mille superfétations bizarres ; toutes se penchent et se pressent jalousement des deux côtés de la rivière comme pour revendiquer leur part de cette eau précieuse. Du matin au soir, sort du cœur de la ville un bruit confus de ruche mêlé au tapotement continuel des petits marteaux contre l’enclume et au grincement des limes sur l’acier, et, passant par les rues, à travers les portes entr’ouvertes, on voit contre les murs étinceler en faisceau les canons- de fusil et les baïonnettes.


LES BIJOUX D’EIBAR.

« En dehors des armes, Eibar fabrique des bijoux qui, pour la délicatesse et le fini du travail, peuvent soutenir la comparaison avec les meilleurs articles de Paris. Ces bijoux, tout particuliers, sont en acier incrusté d’or, et déjà le débit en est grand tant à l’étranger qu’en Espagne. On exécute aussi dans le même genre des tables d’autel, des lampadaires, des coffres et des vases de toute dimension, et jusqu’à des statues. C’est de la maison Zuloaga, la plus considérable d’Eibar, qu’est sorti ce magnifique tombeau du maréchal Prim qu’on admire aujourd’hui dans la basilique d’Atocha. Située en.plein désert, bien qu’aux portes de la ville, cette église sert de sépulture aux généraux espagnols les plus illustres de notre siècle. Là dorment leur dernier sommeil, à l’ombre des plis glorieux de cent étendards conquis sur l’ennemi : Castanos, qui vainquit à Bailen ; Palafox, qui défendit Saragosse ; Concha, qui périt à Abarzuza.

« On a salivent reproché aux Espagnols leur amour de la phrase et du pathos ; ce n’est pas le cas ici. De simples plaques de marbre, à peine ornées, rappellent seulement les noms avec les titres des héros : rien de plus modeste, mais rien non plus d’aussi saisissant; les murs complètement nus sont blanchis au lait de chaux. Concha, il est vrai, aura bientôt à l’entrée de l’église sa statue équestre dont une souscription publique vient d’assurer l’exécution. En attendant, le tombeau du maréchal Prim est le seul qui témoigne d’une préoccupation esthétique. Il est placé dans une chapelle à droite, près de la porte. Le fier aventurier est représenté étendu en grand uniforme au-dessus du sépulcre où ses restes reposent ; les mains sont croisées sur la poitrine, la tête est nue, et ce visage tourmenté, si bien saisi par notre ami Henri Régnault, garde encore jusque dans la mort une énergie singulière. Une sorte de baldaquin le recouvre, portant ces mots à l’intérieur : Crimée, Maroc, Mexico, Cadix, et au dehors, en médaillons, les têtes des Gracques, de Régulus et de Marius. Des deux côtés du tombeau, de splendides bas-reliefs reproduisent les événements les plus importants de la vie du défunt : le combat de los Castillejos et la proclamation de la République.
Représenter ainsi couché tout du long, sans pose indiquée, sans un geste, un général de nos jours avec son frac étriqué, ses bottes d’ordonnance et son pantalon de cheval, c’était là une entreprise audacieuse et dont le succès fait grand honneur à l’artiste qui a tracé le plan du monument. La statue, comme le baldaquin et le corps même du sépulcre, est formée de deux seuls métaux : l’or et l’acier, et l’éclat de l'un s’alliant aux reflets bleuâtres de l’autre remplace fort bien la couleur chaude du bronze et le poli des marbres les plus précieux.

« Pendant la guerre carliste, le chef de la maison avait transporté ses ateliers sur la frontière de France, à Saint-Jean-de-Luz; il est maintenant revenu à Eibar et occupe relativement un nombre d’ouvriers considérable. Je les trouvai assis chacun à un établi garni d’un petit étau, un paquet de fils d’or presque imperceptibles et quelques menus outils à portée de la main. La plaque d’acier que l’on veut orner est d’abord entamée avec le poinçon; un dessin plus ou moins grossier sert de modèle à l’ouvrier et lui indique les figures souvent fort délicates qu’il doit reproduire ; après quoi, prenant un fil d’or avec une pince, d’un coup sec de maillet, il l’assure dans les rainures laissées par le poinçon ; quoique cette opération se fasse à froid, l’or est si solidement appliqué qu’il s’usera avec l’acier lui-même avant de s’en détacher. Les fonds s’obtiennent au moyen de hachures, et il faut voir avec quelle prestesse, quelle précision, la main exercée trace ces lignes entre-croisées distantes à peine d’un quart de millimètre. L’atelier occupe aussi plusieurs apprentis, jeunes garçons d’une douzaine d’années, tous choisis parmi les enfants du pays ; on leur apprend à dessiner, à manier le poinçon et le maillet, et en moins de quatre ou cinq ans ils font de parfaits ouvriers. Cela tendrait à prouver que, du jour où l’industrie espagnole voudra se relever, ni les bras ni l’intelligence ne lui manqueront. »

L’opération, telle que nous venons de la décrire, consistant dans une superposition de fils d'or sur des surfaces rondes et plates, préparées à l aide du couteau à hacher, n’est autre que l’ancienne damasquinure. Par malheur la difficulté des procédés, le prix exorbitant de la main-d’œuvre, faisaient obstacle à ce travail de luxe ; aussi a-t-on cherché dans la gravure en creux des moyens plus expéditifs et plus économiques pour arriver au même résultat; même les découvertes chimiques ont permis de simplifier l’opération de la gravure et d’obtenir des creux par l’emploi des défoncements à l’eau-forte ; M. Zuloaga lui-même n’a pas dédaigné d’avoir recours à ce procédé. Du reste, son exposition actuelle n’est pas moins intéressante que les précédentes. Ont y voit un petit nombre de grosses pièces, mais toutes bien choisies : deux lampadaires valant chacun 50,000 francs, deux grands vases de forme mauresque, estimés 4,500 francs pièce, une garniture de cheminée de 35,000, un plat de 13,000, etc. Outre cela, une foule d’objets plus petits, mais tous offrant la même délicatesse de travail, tels que croix, coffrets, agrafes, pommes de canne, porte-allumettes ou boutons de manchettes, permettent de satisfaire à des fantaisies moins coûteuses. Nous avons profondément regretté pour notre part de ne pas voir la reproduction ou tout au moins une réduction exacte de ce mausolée de Prim dont nous parlions tout à l’heure et qui, à coup sûr, est le chef-d’œuvre de M. Zuloaga ; il y a perdu un grand élément de succès et l’exposition espagnole une de ses principales attractions.


LE VÊTEMENT. LA MÉTALLURGIE, l’ALIMENTATION.

150 millions d’affaires, 700 manufactures, 12 millions de broches, 100,000 ouvriers, tel est le bilan de l’industrie cotonnière en Espagne ; l’industrie des étoffes peintes, indiennes ou coton, s’est introduite aussi en Espagne et elle y donne de bons résultats.

Nous passerons rapidement sur le vêtement, nous bornant à signaler d’abord une véritable curiosité : des chemises en madapolam de 21 à 33 francs la douzaine, — il nous semble que c’est là le dernier mot du bon marché, — puis les soies ; le collège de l’art de la soie a envoyé, notamment, un magnifique portrait du roi Alphonse XII.

Les dentelles, les tulles, les passementeries abondent, et si, au point de vue de l’art, elles n’ont peut-être plus tout à fait le cachet et le fini d’autrefois, elles n’en constituent pas moins des objets ravissants et délicieux.

Nous ne dirons que peu de chose des bottines et de la chaussure en général.

Notons un petit chef-d’œuvre fait tout en cheveux, c’est la cathédrale de Burgos.

A l’actif de la métallurgie, il faut citer d’excellents échantillons de fer, provenant pour la plupart de la maison Ybarra, qui possède plusieurs mines dont on peut observer les vues photographiques.

La partie du sol espagnol la plus riche en fer, c’est la Biscaye ; tout le pays, de ce côté, repose sur des gisements de fer. M. Louis Laude, que nous citions tout à l’heure, raconte comme il suit, dans son volume Basques et havanais, l’intérieur de la mine de Triano:
« A Triano, un spectacle imprévu frappa nos regards. La voie ne peut, à cause des difficultés du sol, s’élever jusqu’au sommet de la crête ; elle s’arrête au pied, à Ortella, et l’on y transporte le minerai à mesure qu’il est arraché de la mine, dans des chariots longs traînés par des bœufs ; toute la journée, ces chariots, au nombre de plus de mille, montent et descendent avec des grincements plaintifs et forment, au long de la pente, une procession sans fin. Des ouvriers sont continuellement occupés à recharger la route usée par ce frottement incessant ; malgré tout, le sol n’est qu’une poussière où les roues des chars s’enfoncent jusqu’à l’essieu, les bœufs jusqu’aux genoux : une poussière fine, rougeâtre, faite des débris impalpables du minerai. Et cette poussière est partout, pénètre partout ; les champs, les arbres, les maisons, les moindres ustensiles de ménage, la peau des animaux et jusqu’à celle des gens, tout est couvert d’une couleur dérouillé indélébile. Il nous manque d’avoir vu les mines par un temps de pluie, mais nous imaginons l’épouvantable bourbier que cela doit faire. Pourtant nous préférerions encore cet aspect à celui des mines de charbon où tout est noir comme la nuit.

« L’exploitation s’étend sur une longueur de plusieurs kilomètres, elle se fait sur un grand nombre de points à la fois, indépendants les uns des autres ; toute la montagne n’est réellement qu’un immense bloc de fer ; en certains endroits le minerai est si riche qu’il a tout l’aspect du métal le plus pur. Aussi se borne-t-on à le détacher par blocs au moyen de la poudre ; peu à peu, dans ce travail à air libre, les ouvriers auront fait disparaître les anciennes galeries dont quelques-unes sont fort vastes et remontent à plus de vingt siècles. Pendant que nous recueillons ces détails, un contre-maître nous fait signe de nous écarter, les trous de mine ont été creusés, les pétards sont en place, il ne reste qu’à mettre le feu ; à un signal connu, tout le monde s’éloigne; les chariots qui, plus haut ou plus bas, se disposaient à passer, s’arrêtent et forment comme une barrière au flot toujours croissant de ceux qui les suivent. Tout à coup partent cinq ou six détonations précédées d’éclairs fugitifs, d’énormes éclats de roche volent dans les airs, tombent, retentissent et se brisent avec fracas; lentement le vent dissipe la fumée, on attend quelques instants encore, puis la file des voitures reprend sa marche un moment arrêtée. Souvent sur plusieurs points des trous de mine éclatent à la fois, le sol tremble et l’atmosphère est tout imprégnée d’une odeur enivrante de poudre. »


SON EXCELLENCE DON JOSÉ DE SANTOS.

L’organisation de l’exposition espagnole est due à Son Excellence don José de Santos.
Il est de notre devoir de le féliciter de l’initiative prise par lui et de féliciter aussi son pays des produits de toutes sortes qu’il a exposés au Champ de Mars.

Les concitoyens de don José de Santos sont reconnaissants, — et ils ont raison de l’être, — des services de leur commissaire général; nous n’en voulons pour preuve que le magnifique buste qui figure dans une des premières salles et qui porte cette inscription :
Al. Exmo. ST. D. José Emilio de Santos il fomento de la produccion nacional y los expositores.

Au pied du buste figurent dans un magnifique fouillis de nombreux attributs des sciences, des arts, de l’industrie et du commerce.


LES SOLDATS ESPAGNOLS.

Tout le monde reconnaît l’excellence de l’idée qui a fait confier la garde des principales expositions étrangères aux soldats de chaque pays.

Parmi les diverses nations, l’Espagne est la nation qui a le mieux réalisé l'idée, voulu et obtenu le résultat cherché.

En effet, l’armée espagnole est presque au complet : le dragon, coiffé du casque brillant, la longue rapière (vulgo latte) lui battant les mollets, l’artilleur et le fantassin font tour à tour le service.

Le dragon porte une veste noire à courtes basques et un pantalon noir à bandes rouges, avec défaussés épaulettes en métal; l’artilleur a la tunique noire ornée de gros bourrelets rouges en guise d’épaulettes, la casquette plate, plus élevée devant que derrière, rouge et décorée d’un bourdalou blanc; le fantassin est vêtu d’une longue capote grise à bourrelets-épaulettes verts, d’un pantalon garance et d’une casquette grise à bourdalou rouge.

Il va sans dire que la guerre est largement représentée dans l’exposition espagnole.

Le Ministère de la Guerre a envoyé des exemplaires de ses travaux les plus intéressants, entre autres l'itinéraire descriptif militaire de l'Espagne, l’atlas de la guerre d’Afrique.

On éprouve un véritable et religieux plaisir k contempler les copies d’épées précieuses :
l’épée du roi Pélage, l’épée du Cid, les épées de Ferdinand III et de Pierre de Castille, l’épée d’Isabelle la catholique, l’épée de Gonzalve de Cordoue, l’épée de Philippe IV et la masse d’armes de Charles-Quint.

©Les Merveilles de l'Exposition de 1878