Grande exposition universelle des travaux de l'industrie de toutes les nations - Londres 1851

Industrie de toutes les Nations

1er Mai 1851 - 11 Octobre 1851


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Russie

Russie à l'exposition de Londres 1851

L’Art et le Goût Russe

L'art et le goût en Russie ne peuvent être que des émigrés, diront les gens pour qui Russie et Sibérie, Moscovite ou Cosaque sont encore synonymes ; mais ils seront obligés de changer d'opinion en entrant dans l'enceinte où sont établis les magnifiques témoins de la civilisation artistique de cet empire, qu'on croit arriéré et impénétrable au progrès, parce qu'il est loin du foyer des lumières industrielles.
Arrêtons-nous devant la vitrine de M. Sasikoff, argentier de la Cour impériale, qui a ses ateliers à Saint-Pétersbourg et à Moskou. On ne l'accusera pas d'avoir copié ou surmoulé la France, car il n'a pu trouver qu'en Russie ce beau modèle de sapin couvert de neige, au pied duquel se passe un des plus importants épisodes militaires de l'histoire russe, la mort de Demittri Donskoï, rendant l'âme, comme le chevalier sans peur et sans reproche, entre les mains de ses compagnons d'armes.

Le fait se passe après la bataille de Koulikoff, en 1380, style grégorien. Il est impossible d'adresser un reproche de composition de dessin ni d'exécution à ce groupe, aussi riche qu'original et savamment modelé. L'expression des physionomies et le fini de la ciselure feraient envie à nos plus grands maîtres, qui sont cependant devenus si habiles en ce genre depuis une trentaine d'années. M. Auron lui-même n'aurait rien à critiquer à l'anatomie du cheval qui figure au milieu de cette pièce vraiment impériale, destinée elle-même à être placée au centre de la table du Tsar, d'un boyard ou d'un riche marchand russe , comme M. Goutchkoff, par exemple, riche à 150 millions de fortune. Des bougies plantées à profusion dont le sommet est couronné par une corbeille de fleurs et de fruits qui s'harmonisent mieux qu'on ne le croirait avec l'arbre, stérile, mais pittoresque qui la porte.

L'ensemble de cette belle pièce du milieu est un emblème complet du pays qui l'a produite; guerre, frimats, fertilité, beaux-arts. Trois autres plus petits sujets, véritablement russes, sortis de l'ébauchoir de M. Sasikoff, sont frappants de vérité locale.
C'est un chasseur moscovite ramassant un lièvre qu'il vient de tuer et un ours dansant avec son cornac, qu'il semble prêt à étouffer de tendresse; n'oublions pas la jeune paysanne se mirant dans un puits, dont le sujet est tiré d'une ballade populaire de Pouschine, ni des oursons gaminant dans les branches d'un bouleau, ni des coupes et cornes à boire, dans le style bizantin-russe, qui paraît destiné à devenir le fondement de l'église artistique du Nord, dont M. Sasikoff, élève de l’Ecole impériale, sera compté au nombre des premiers pères, si Dieu lui prête vie ; car, chose affligeante à dire, mort le fondateur d'une maison artistique, morte la maison.

Les fils n'héritent pas toujours des talents du père, en héritant de ses écus ; nous en avons la triste preuve à l'Exposition même, par l'absence d'une des plus illustres maisons de Paris, dont le goût a disparu avec son fondateur ; car le goût est une propriété ou une faculté personnelle ; un instinct pour ainsi dire individuel et fort rare. Il faut le répéter souvent aux écrivains Parisiens, qui prennent le goût pour une plante de terroir dont la rue Vivienne serait la pépinière. Ils semblent ignorer les pérégrinations du goût, qui, parti de l'Inde où il a laissé de nombreuses traces de son séjour, a longtemps habité la Grèce, puis Rome, puis Bizance, d'où il est passé avec les Maures chez les Espagnols qui l'ont porté à Naples ; de Naples il a gagné Florence pour venir s'abattre en France avec les artistes italiens que François Ier a eu l'heureuse idée d'attirer à sa cour.

Si le goût paraît s'être définitivement fixé en France , si une école l’estétique s'y est fondée, si Paris est devenu la métropole des beaux-arts et de la mode, depuis un demi-siècle, à quoi le doit-on?
Ces messieurs ne s'en inquiètent guère; et vous répondent: « Le goût est dans l'air, dans la lumière, dans le vin, dans le climat, dans l'esprit français. C'est une plante naturelle au sol, enfin ! » Hélas !
ils ne savent pas que cette plante est douée de la locomobilité la plus grande, puisque c'est la plante des pieds, et qu'il suffirait d'attirer une centaine de professeurs de goût hors de France pour désorganiser sa brillante école par les mêmes moyens qui ont servi à la fonder.

Que l'Angleterre, l'Allemagne ou la Russie, donnent aux créateurs du goût, la propriété de leurs oeuvres pendant que la France agitée l'abolira ou l'étouffera, et vous verrez les artistes déserter en masse un territoire inhospitalier qui ne les nourrira plus, pour aller abriter leurs pinceaux et leurs burins à l'étranger, sous l'égide des lois qui protégeront le mieux la propriété de leurs oeuvres.

Cela ne souffre aucune objection.

La France a été jusqu'ici le seul pays qui ait protégé cette propriété pendant que les autres pays la laissaient exposée au libre pillage de la contrefaçon.
La France devrait donc assurer chez elle les hommes de goût et de génie du monde entier. Nous pouvons le dire à la louange de la France ; parce que l'hospitalité faite aux arts est une vertu digne de la sympathie universelle ; et c'est ce qui es t arrivé ; vous pouvez vous assurer de la vérité de cette dernière assertion en passant en revue la riche pléiade des dessinateurs de fabrique de Paris, de Lyon et de Mulhouse ; vous y trouverez presqu'autant de noms polonais, suisses, allemands, italiens et même anglais, que de noms français.

D'où vient que ces artistes ont abandonné leur patrie, si ce n'est parce que leur patrie ne les protégeait pas ; car, on a beau dire, il n'y a que les gens heureux qui aient une patrie; tout le reste est cosmopolite. Or, la France seule défend encore les produits du génie contre les écumeurs de l'art qu'on appelle surmouleurs, surfondeurs, surcalqueurs surestampeurs, race de frelons qui pullulent en Prusse; en Suisse et en Belgique.

Pour qui travailleraient les artistes originaux des contrées livrées à la contrefaçon? Quel fabricant consentirait à payer leurs travaux quand il peut butiner sans frais sur les chef-d'oeuvres littéraires, artistiques et scientifiques de la France, en violant le droit des gens et rétablissant le droit d'aubaine à leur profit?

La Russie a compris que ce vol était fatal à ses sujets ; l'Autriche le comprend, et déjà s'élèvent des écoles rivales qui ne sont pas à mépriser ; l'Angleterre a fait un petit pas en vendant une propriété de deux ou trois ans aux dessinateurs et modeleurs de fabrique, ce qui a suffi pour donner à l'Ecole britannique un premier élan qui ne s'arrêta plus, si le gouvernement consent à devenir un peu plus généreux à leur égard.

Non, non, jamais l s'écrient les flatteurs exclusifs du goût français. Nos meilleurs artistes, attirés par des appointements énormes, ont perdu leur talent après deux ou trois ans de. séjour dans les fabriques de provinces, et ils ont dû venir se retremper à Paris

Cela peut être, et cela sera tant qu'ils n'auront pas formé d'Ecole nationale, tant que quelques élèves ne seront pas assez nombreux pour constituer des centres, des foyers, des corporations artistiques; mais il n'en est pas moins probable qu'un temps va venir où commencera la lutte du libre:échange entre plusieurs écoles ; non moins estimables, mais moins similiformes que cette Ecole française, qui envahit aujourd'hui toute la terre et qu'on a, non pas le malheur, mais le désappointement de rencontrer dans les salons du pacha d'Egypte comme ceux du roi de Suède, dans le palais de Postdam et dans le château de l'Hetmann des cosaques, chez Abder Rhaman et chez Soulouque ; à Bombay et à Archangel; à Ispahan et à Lahore.

Il n'est pas jusqu'au khan de Tartarie qui n'ait son salon orné d'un grand lustre de Denière, de candélabres de Thomire, de fauteuils de tartan et d'un piano d'Erard, dont l'empereur de Russie lui a fait cadeau, avec le palais de bois à côte duquel il continue à bivouaquer, parce que c'est son goût, sous une tente de poil de chameau, à l'ombre de la grande muraille chinoise.

Vous conviendrez que ces rencontres de visages connusse Paris à Pékin, du Japon jusqu'à Rome, dépoétisent l'Orient, bout autant que la redingote.
Quelque gracieuse que soit l'uniformité turque, elle finit par déplaire ; l'admiration est un sentiment qui ne demande qu'à finir.

Chaque pays doit avoir son goût spécial, son cachet différent, comme son pavillon.

Trouvez-le mauvais si vous voulez, mais n'oubliez pas que des goûts et des couleurs on ne peut disputer.
Il suffit que chacun trouve à se satisfaire.

Les riches pourront avoir, avant peu d'années, des appartements différents, ornés des chefs-oeuvre de chaque école, quand il y aura des croies partout; et il y en aura quand ils voudront donner la propriété de leurs oeuvres aux artistes qui leur font ces plaisirs. L'homme d'Etat qui lira ces lignes et ne les comprendra pas, ne peut être un homme de goût ; nous le vouons, pour la vie, aux trente mille bronzes de l'empire.




Joaillerie Russe.

john et bolin, Joaillers de la cour de Saint-Pétersbourg.


Que peuvent nous apporter, en fait de bijoux, les barbares du Nord, comme on nous les faisait appeler dans les collèges de l'empire?—Un diadème; ce sera sans doute un réchaud découpé en pointes et doré à la détrempe? — Mais non; car l'ouvrier en demande 120,000 fr., et c'est très-bon marché diton, pour 1,800 diamants de la plus belle eau et pesant 260 karats, ajoutez-y 1,770 roses et 41 opales dont la principale est sans rivale par ses brillantes couleurs; c'est, en terme de l'art, un arlequin. — Ce n'est pas tout, il y a encore une rivière de 67 rubis pesant plus de 60 karats, d'une pureté irréprochable; et ce qui n'est pas toujours facile à rencontrer dans cette sorte de gemme, à moins de s'adresser à MM. Goudin et Ebelmen, qui se flattent de faire mieux que la nature. le jour où ils auront fait un feu aussi violent que celui du laboratoire volcanique du grand chimiste que vous connaissez tous, au moins de nom.

Les dames ne peuvent se détacher de l'écrin de MM. John et Bolin, qui reste entouré d'alouettes, comme le Ko-i-nor, de sorte que nous avons eu beaucoup de peine à compter les facettes qui les magnétisent et qui nous éblouissaient nous-mêmes au point de ne pouvoir distinguer le sertissage.

Il a fallu qu'on nous dise qu'il n'y en avait pas et que chaque pierre était montée sur griffe , procédé russe qui ne permet pas le remplissage et que nos joaillers ne se soucieront pas d'employer ; ils diront que la dame qui portera ce diadème , semblable à la déesse de la Rosée, qui sème des perles sur son passage, émaillera sa route de rubis et de diamants.
Ce qu'entendant nos bonnes ménagères, elles s'en tiendront aux montures foisonnantes, qui font d'une tête d'épingle un diamant gros comme une noisette.
Pourquoi donc se priver de diamants puisqu'on est sur le point d'en faire ?

Nos savants-académiciens sont très-avancés, car ils sont déjà parvenus à changer un gros diamant en un petit morceau de coke de première qualité ; il n'y a plus qu'à faire l'opération contraire. Un alchimiste de nos amis, car il y a encore des alchimistes, a essayé de faire un gros diamant avec des petits; il a rempli un tube de platine très -épais avec de la poudre de diamant. Après en avoir chassé l'air au feu de forge, il l'a fermé hermétiquement, puis il l'a fait traverser par un courant électrique de deux cents couples pour donner au diamant une chaude suante, dans l'espoir que la poussière se souderait sous l’effet d'une pression vigoureuse et subite; mais la malheureuse pile de Deleuil était trop puissante; elle a fondu l'enveloppe de platine et dispersé la poudre de diamant. Cela ne le décourage pas, il s'occupe de rassembler assez de tungstène pour refaire un tube plus réfractaire que le platine. Voilà pour la voie sèche; voici pour la voie humide; si l'une ne réussit pas il est sur de l'autre; il comprimera jusqu'à la liquéfaction du gaz acide carbonique dans un appareil de Tollorier, dans lequel il placera du sodium et du potassium, qui mélangé à ce liquide, s'empareront de tout l'oxygène de l'acide carbonique. Il ne lui restera donc plus que du carbone liquide qu'il fera chrystaliser dans une glacière, après quoi il aura, dit-il, un diamant gros comme le poing ou une géode tapissées d'autres cristaux, dont il nous a montré de nombreux échantillons à l'Exposition.

L'un ou l'autre cas échéant, il sera très-satisfait du succès.

Il n'y a plus que la question de temps qui l'embarrasse, il ne vent pis attendre cent ans; ni M. John, auquel il a proposé le libre-échange de son diadème contre son invention. Il ne veut pas même donner son bracelet, tressé par un artiste russe, en bandes d'or, d'un demi centimètre d'épaisseur et d'un pouce de largeur, surmonté d'une couronne de brillants et de deux grosses perles, dont une de 13 carats et d'un orient si miraculeux qu'il a séduit l'épouse de l'alchimiste. Mais sa valeur étant de 8,750 fr. l'alchimiste s'est rabattu sur une Sévignée composée seulement de deux perles de 13 et 15 carats roulant sur le doigt ou sous un autre bracelet en turquoise et diamants d'un travail exquis que l'alchimiste méprise profondément, bien assuré, dit-il, qu'avant peu, il fera baisser tons ces prix-là à zéro. Proficiat! lui a répondu M. liolin; car on sait le latin eu Russie comme à Paris ; ce qui prouve que les modes, connue les nouveautés les plus absurdes, sont celles qui se propagent le plus.

Candelabre de Félix Chopin. — Chopin est un; de l'aristocratie russe et de la cour impériale. Il a bien payé sa dette en composant un candélabre de six mètres de hauteur dans le style de Louis XV et planté dans une vaste corbeille de fleurs. Nous publions la gravure de cette pièce vraiment impériale, remarquable dans son ensemble et ses détails et si originale par l'accomplissement des vases de chine, aux fleurs de bronze doré qui les embrassent. Ces vases, servant de lampes Carcel, ont été introduits en France par M. A. Hubert, inventeur de l'hydrogène liquide, l'un des 20 ou 30 arbitres du goût et de la mode dans les arts industriels; M. Chopin l'a compris et nous l'en félicitons. 11 a trouvé, en empruntant un modèle de Clodion, le moyen de faire de l'art avec de la géométrie; c'est une invention véritable, car rien n'est moins pittoresque qu'un cube ou qu'une sphère ; mais M. Clodion a surmonté cet obstacle en faisant poétiser par Chopin l'épisode du premier ballon, dans sa pendule style Louis XV, sous le règne duquel cette grande invention a vu le jour.

Sur un nuage heureusement modelé, des enfants et des génies ailés qui semblent sortir de la maison Thomire actuelle, forment des groupes très-réjouissants occupés à allumer des feux sous la Mongolfière dont Zéphir et la Renommée, deux musculeux compagnons, se sont déjà emparés; Zéphir, qui est assez grand pour s'appeler Borée, facilite l'ascension avec les génies ailés. Ces enfants de l'air se bousculent autour de l'aérostat sur lequel la Renommée s'appuie d'une main, en tenant de l'autre sa trompette, qui annonce au monde cette grande nouvelle, dont malheureusement les résultats utiles ont jusqu'ici trompé les espérances qu'elle avait fait concevoir à son origine. M. Petin a beau nous crier patience! venez voir mes trois grands ballons; on ira, mais la navigation aérienne ne datera que du jour où l'on aura supprimé les ballons pour leur subsister la vis d'Archimède mue avec rapidité par un moteur à la fois très-puissant et très-léger.

Si au lieu d'attacher des chevaux et des boeufs à son ballon, ce qui ne peut le mener que là où le vent le mènera, M. Poitevin y attelait un régiment d'oies ou de cygnes sauvages, ses expériences auraient un intérêt plus grand sans le conduire beaucoup plus loin ; car le ballon offre trop peu de résistance et trop de surface au vent pour tenir tète au plus léger zéphir.

Le ballon actuel peut fournir des motifs d'emblèmes, de contes agréables, même des sujets de fable, mais ils ne seront jamais utiles qu'au caissier de l'Hippodrome.



La Russie Industrielle.

On ne s'imagine pas, dans nos pays à préjugés, que l'empire polaire auquel, jusqu'à ce jour, la politique n'a donné que les proportions faméliques d'un ogre continental, puisse faire pacifiquement quelque chose de ses griffes; c'est pourquoi l'exhibition des produits de l'industrie russe dans le palais de l'Exposition de Londres a profondément étonné, non seulement les représentants des diverses nations exposantes, mais encore le commun des voyageurs, qui ne s'attendaient pas à cette manifestation artistique des barbares du Nord.

Le cosaque offrant son concours à l'oeuvre industrielle des peuples, voilà un phénomène qui dépasse toutes les prévisions, et certes, le fait est de nature à donner de l'ombrage à bien des gens, car c'est encore une peur qui menace de s'en aller ; or, la peur est une mine dont l'exploitation fournit, chez nous, des dividendes tels que les compagnies spéciales ne sont aucunement disposées à la voir disparaître.

En considérant surtout l'élégance des bronzes sortis des ateliers russes, lesquels rivalisent avec nos plus habiles faiseurs, on s'est demandé, et cette question attestant l'ignorance de ceux qui l'ont posée, désoblige bien plus ces derniers que le peuple à propos duquel elle a été formulée, on s'est demandé, comment la Russie avait pu s'y prendre pour se donner une si gracieuse contenance au milieu de la civilisation du monde. Il en est même qui, mettant leurs préventions à la place des faits et s'obstinant à ne voir les objets qu'au travers de systèmes préconçus, dénient un mérite quelconque aux produits russes, par la raison tacite, mais réelle, que ce sont des produits russes.

Nous avouons que l'introduction . de la Russie dans le concert universel parla porte de l'industrie, est un événement très-considérable, et qui est de nature à étonner ceux qui ne voient que le côté superficiel des choses; mais pour ceux qui regardent le fond, et qui ne laissent pas influencer leur jugement par les questions déforme, les Russes ont les mêmes raisons d'être industriels que les Américains, au génie desquels ils adhèrent, précisément parce qu'ils sont placés dans une situation politique diamétralement opposée. Nous avons quelques motifs de savoir que les débats politiques jettent les individus en dehors de la sphère industrielle, et ruinent les nations en arrêtant la consommation qui, par sa halte, paralyse nécessairement l'action productive ; or, en Russie, on ne discute pas le gouvernement, et en cela les Russes jouissent des mêmes avantages que les Américains, qui ne le discutent plus.

En second lieu, les Russes sont aussi indifférents aux révolutions du palais, que le sont les Américains aux mutations du personnel des bureaux ; et, sur la Neva comme sur l'Hudson, un mouvement populaire est et demeure purement local, n'impliquant en aucune façon la responsabilité sociale, et laissant par conséquent, dans un repos complet, tout le reste de l'empire.

Ainsi soustraite aux discussions d'état, la Russie se trouve avoir, comme l'Amérique, l'industrie pour centre d'activité, et il n'est pas douteux que sa marine, que ses chemins de fer, que ses échanges, en un mot, auraient déjà pris un grand développement, si l'Europe révolutionnaire ne l'avait pas, depuis soixante ans, tenue sur le qui vive.

Si la Russie eût été placée dans les conditions géographiques des Etats-Unis, si, voulons-nous dire, elle eût été séparée par une barrière maritime du foyer des révolutions, elle couvrirait probablement aujourd'hui tous les marchés du monde de ses productions, car elle joint à la souplesse du génie chinois la ténacité flegmatique des races anglosaxones.

On croit, et l'on dit que le Russe n'est pas propre à l'art parce qu'il est tenu dans un état de servage.
D'abord le Russe n'est pas tenu dans un état de servage, il s'y tient, ce qui est bien différent.

Ensuite il ne nous semble point prouvé que l'état de dépendance soit contraire à l'art; la misère, au contraire, qui est le ternie fondamental de toute dépendance, puisque le pauvre appartient au premier qui lui veut fournir l'alimentation, la misère donne usuellement la raison des inventions les plus ingénieuses; et cela s'explique à merveille : l'art n'est proprement que la perception de l'idéal. Pour l'homme confortablement établi, pour celui qui se meut dans le luxe et la magnificence, pour le riche qui s'appartient en propre et qui ne dépend de personne, l'idéal est sorti de la région des rêves pour-passer dans les faits, il est réalisé; le personnage qui le voit, qui le sent, qui le palpe, est dispensé de l'imaginer; cet homme n'est plus, ne peut plus être un artiste ou un inventeur, c'est un consommateur.
Mais, par un effet inverse de la même raison, celui qui vit dans une gêne extrême, dans une dépendance excessive et qui cependant est désireux d'améliorer son sort, d'élargir sa destinée, rassemble toutes ses forces dans son imagination et, détournant ses regards de la réalité qui représente néant, il se lance dans les champs de l'idéal; c'est alors que trouvant le secret de quelque invention d'utilité ou d'agréments publics, il ramène ce secret à son industrie et tout aussitôt l'art est produit; nous ajoutons que l'artiste est affranchi autrement dit enrichi du même coup. D'où il faut conclure que du moment où il affranchit l'homme, l'art est essentiellement une denrée de la servitude. L'art antique prête un appui singulier à cette assertion.

Maintenant, il y a servitude et servitude : l'artiste français que ses devanciers, abusant du droit du premier occupant, dénigrent, dédaignent, jalousent et empêchent de se produire au grand jour, que l'Institut où les comités astreignent à force visites, à force révérences, à force bassesses pour, finalement, lui fermer les portes du sanctuaire, n'est pas, sans doute, attaché à la glèbe, mais en est-il moins esclave?

L'artiste américain qui n'a ni à ménager ni à craindre la puissance de ses confrères, qui est dispensé de passer par le contrôle de l'Institut et des comités, qui ne connaît que le véritable souverain : le public, mais qui, pour arriver à"cette majesté d'autant plus lointaine qu'elle est plus disséminée est obligé de parler, de faire parler, d'écrire, défaire écrire, de placarder des affiches, de payer des journaux et d'attendre que dix voix aient porté son nom à cent mémoires, que cent l'aient inséré dans mille, pour atteindre, au moyen de cette ascension ardue, le degré de popularité qui doit l'affranchir, n'est pas, sans doute, attaché à la glèbe, mais en est-il moins esclave?

Les voyageurs ont remarqué, avec raison, que la classe industrielle se formait généralement d'étrangers en Russie ; en est-ce assez pour dénieF aux Russes toute aptitude dans cette voie ? De ce que les plus grands peintres et les plus grands musiciens connus étaient Italiens ou Allemands, s'ensuit-il que la France ne connaît rien ni en peinture, ni en musique?
Nous avons une grande réputation artistique, les Américains ont acquis une grande renommée industrielle et commerciale; mais en y regardant de près on trouverait probablement que la plupart de nos artistes ne sont pas originaires de France et que les plus grands négociants des Etats-Unis ne sont pas nés en Amérique. L'artiste, l'industriel, le commerçant, sont purement et simplement les agents du génie national ; ils sont tels parce que le pays au sein duquel ils opèrent les fait ainsi; ils ne font pas les populations à leur image, ils prennent, au contraire, la physionomie du peuple qu'ils administrent; que prouve, dès lors, leur qualité d'étrangers? absolument rien, si ce n'est qu'il est absurde d'en faire une question ; un homme ne devient grand dans un pays qu'à la condition d'avoir servi l'idée, le sentiment ou l'instinct de ce pays ; de cette sorte c'est le génie du pays qu'il faut voir dans l'art de l'homme et non pas le génie de l'homme dans l'art du pays. Si, donc, il y a des artistes et des industriels en Russie, c'est que la nation à l'instinct de l'art et le sentiment de l'industrie; cet instinct et ce sentiment sont véritablement nationaux, et cette considération rend complètement illusoire la nationalité de l'agent.

Il y a aujourd'hui deux industries en grand progrès dans l'empire russe, deux industries élémentaires dont le développement doit faire fleurir tous les arts dans ce pays ; ces deux industries sont ; l'agriculture et la minéralogie. Le paysan russe attaché au sol par la puissance d'une affection traditionnelle, s'en considère comme propriétaire, oubliant totalement ou plutôt n'ayant jamais appris que la redevance payée par lui au seigneur, est la négation de ses prétentions ; il paie cette redevance comme il paierait l'impôt dans un autre pays ; il accepte, à la vérité, un autre seigneur quand le premier a aliéné le domaine, mais comme il n'est jamais arraché au champ qu'il cultive, il ne s'imagine pas que ce champ puisse appartenir à un autre qu'à lui ; et ce champ est effectivement sa propriété puisqu'il le croit ; la meilleure preuve que nous puissions fournir de cette maîtrise du paysan russe, c'est celle-ci : Lorsqu'il arrive qu'un seigneur obéré se trouve dans la nécessité de vendre son domaine, c'est-à-dire (au point de vue des paysans) de mettre un autre seigneur à sa place, les serfs, craignant que le nouveau seigneur ne vaille pas l'ancien, rachètent celui-ci au moyen d'une cotisation s'élevant à la somme qui devait payer la transmission du droit de propriété. Plus riches que le seigneur qu'ils achètent, les serfs russes ne sont ils pas véritablement ses maîtres? Mais, à part cette singularité qui prouve que la liberté humaine dépend de la manière de voir et ne mérite pas une discussion sérieuse, reste l'affection du paysan russe pour le sol qu'il cultive et nous entendons expliquer par là, la supériorité de l'industrie agricole en Russie; celui-là, en effet, cultive bien qui cultive avec goût, et l'homme qui cultive avec le plus de goût est celui qui cultive son champ : or, la propriété la plus incontestable est celle que l'on croit avoir.

Quant à la minéralogie nous doutons que, dans aucun pays, cette science ait été plus profondément étudiée qu'en Russie ; les premières intelligences de l'empire ont été dirigées vers cet objet, qui constitue une des principales sources de la richesse du pays et qui contient en germe toutes les industries auxquelles les nations civilisées doivent leur illustration.
Les Américains , tant du Sud que du Nord, voient chaque année des délégués du gouvernement russe autour de leurs excavations minières, étudiant les circonstances géologiques des divers minerais et se familiarisant avec les diverses pratiques de l'exploitation; c'est à l'aide de ces études spéciales que les Russes font aujourd'hui des fouilles si fécondes et si précieuses sur l'Oural et dans les entrailles de la Sibérie.

Eh bien, nous croyons qu'un pays qui joint à la richesse de ses ressources alimentaires le luxe des métaux, doit être un terrible destructeur en temps de guerre, et un producteur hors ligne en temps de paix. Mais la guerre est, sans doute, à sa fin si nous en jugeons par ce congrès général des pacifiques produits du génie humain ; et c'est ce qui nous fait dire que la Russie n'attend que la paix pour donner aux arts urbains le développement qu'ont déjà acquis ses industries agricole et minéralogique. Comme tous les gouvernements, le gouvernement russe, hostile aux barbares et ruineuses agitations de l'oisiveté jalouse, envieuse et spoliatrice, est favorable à l'accroissement légitime et régulier du bien-être privé et de la prospérité générale par voie d'art, d'industrie et de commerce. Mais, il y a plus, avant de nous occuper, en détail, de l'Exposition russe ( ce que nous ferons dans le prochain numéro , en appuyant notre examen de magnifiques dessins qui sont, en ce moment, confiés à nos meilleurs graveurs), nous croyons devoir compléter les considérations qui précèdent en donnant quelques renseignements sur la production manufacturière de la Russie ; ces renseignements sont puisés à des sources authentiques et constatent les progrès des arts industriels dans cet immense empire.

La Russie possède un million de broches à filer ; plus de 400 fabriques pour le tissage et l'impression des cotonnades. — On compte plus de 20 millions de têtes de mérinos dans le midi de la Russie.
Elle exporte pour 25 millions de fr. de lainages ; elle emploie, par an, au-delà de 600,000 kilogr. de soie dans ses fabriques, dont 400,000 kilogr. de soie indigène importée du Caucase et du midi de là Russie.

Ses productions en métaux sont de: 140 millions kilogr. de fer; 30,000 kilogr. d'or de la Sibérie : 16,500 kilogr. d'argent.
L'exploitation du platine, qui se faisait sur une grande échelle, a presque cessé depuis la suppression de la monnaie rouble-platine.
L'exportation, en général, de la Russie atteint le chiffre annuel de 450,000,000 de fr. pour l'Europe, et de 50 millions pour l'Asie. — L'exportation de ses grains va souvent au-delà de 80 millions de fr. par an.

Son importation, en général, est un peu plus considérable.
— Elle exporte aussi des marchandises manufacturières pour près de 40,000,000 de fr.
Enfin, ce qui peut donner une plus juste idée de l'accroissement incessant de ses manufactures, c'est qu'en outre de l'énorme quantité de matières tinctoriales employées dans le pays, elle en importe pour une valeur de plus de 28,000,000 de fr. — Par exemple, elle importe d'Europe 1 million 250,000 kilogr. de garance, et 330,000 de l'Asie. — Elle en exploite une quantité double, au moins, dans le Caucase, soit près de 2,500,000 kilogr.—Elle exporte en Chine un million de mètres de draps.


Fabriques.

M. Goutchkoff, un des exposants russes, occupe dans ses manufactures de laine peignée et imprimée à Moscou , 3,500 ouvriers — Ils produisent annuellement 4,800,000 mètres de marchandises.
M. Moltchanoff, dans ses deux fabriques de cotonnade, occupe 2,000 ouvriers. Le seul village de Schercmedioff, dans le gouvernement de Wladimir, qu'on appelle la Manchester de la Russie., compte plus de 40,000 ouvriers de fabrique. Sa production, en marchandises, s'élève à 160,000,000 de francs.

Les brocards qu'on admire à l'Exposition, occupent, dans le seul gouvernement de Moscou, vingt huit fabriques produisant une valeur de quinze millions de francs, et la fabrication de la soie s'y compte pour trente-deux millions de francs.


Déjà, si nos lecteurs s'en souviennent, le morceau capital de l'orfèvrerie russe a été l'objet d'un examen dans cette publication ; M. Jobard parlait, le 26 juillet dernier, de ce remarquable postaff, représentant un sapin saupoudré de neige, au pied duquel se meurt, soutenu par deux hommes d'armes et pleuré, peut-on dire, autant par son cheval de bataille que par son fidèle écuyer, un héros indigène du XIVe siècle , Dmitri-Donskhoi ; cette splendide pièce d'argent massif, pesant deux cent trente livres et contenant 91 pour 100 de métal pur, est d'une exécution à laquelle les écoles seules peuvent faire des reproches de style, attendu qu'elle révèle une manière originale et parfaitement russe; c'est, à notre avis, ce qui en fait le principal mérite ; car, de ce que l'auteur s'est affranchi de toute imitation, il faut induire que, déjà, une école russe s'est formée.

Nous ne revenons sur ce sujet que pour avoir occasion de parier des progrès subits qu'ont faits, dans l'empire russe, et l'orfèvrerie et les arts qu'elle met en mouvement M. Ignace Sazicoff, l'auteur du postaff en question, a fait faire un pas énorme à l'établissement de son père, qui avait passé sa vie à arrondir des rayons et des auréoles autour de la tête des saints. Le luxe des églises est fort grand en Russie, et jusqu'à ces derniers temps on ne s'imaginait guère, dans ce pays, que l'on pût, sans profanation , faire tourner au profit des misérables humains la magnificence à laquelle, dans l'opinion des anciens, les bienheureux seuls avaient droit; maison a fini par reconnaître que tous les hommes étant appelés, sinon élus, l'humanité tout entière se trouvait dans un état présumé de sainteté ; d'où il suit qu'elle s'est résolue à s'appliquer de son vivant les auréoles qu'on ne lui décernait jadis qu'après sa mort; en sorte que les argentiers font aujourd'hui pour les salons ce qu'ils ne faisaient autrefois que pour les chapelles. Est-ce bien, est-ce mal ?
Nous ne nous en faisons point juge; nous nous bornons à constater le fait, afin d'expliquer pourquoi les orfèvres contemporains, ayant beaucoup plus de bienheureux à orner que leurs ancêtres, se sont vus forcés d'agrandir leurs établissements et de perfectionner leur industrie.

M. Sazicoff, le père, pouvait suffire, seul, à sa besogne; on peut s'en convaincre en parcourant, soit à Moscou, soit à Pétersbourg, les églises qu'il a illustrées et en considérant la vaisselle qui sortit de ses ateliers ; mais l'oeuvre de son fils a pris de plus vastes proportions et voilà pourquoi il s'est adjoint des artistes distingués tels que le baron Clot, sculpteur d'un grand talent, M. Sousoff, à qui la Russie doit un ouvrage recommandante sur la géologie et l'archéologie, M. H. Monighetti, architecte de la cour, etc.

Pour ceux qui ont vu et admiré les quatre chevaux du pont d'Anitchcoff, à Saint-Pétersbourg, le mélancolique coursier placé derrière le prince Demitri sous le sapin neigeux, porte un dessin connu; nous ne savons pas si ce cheval est du baron Clôt, mais nous pouvons affirmer que celui qui l'a dessiné appartient à l'école de l'artiste dont le pont d'Anichcoff exhibe les chefs-d'oeuvre; et nous ajoutons que cet artiste, tout aussi étranger aux genres asiatiques qu'aux styles européens, s'est inspiré d'une hardiesse tellement indocile que nous ne comprenons pas sur quelles données peut être fondée l'accusation d'éclectisme que certains critiques ont portée contre lui : il nous semble que les artistes russes n'ont étudié tes divers maîtres que pour se préserver de les copier.

L'exposition russe a cela de particulier qu'elle se divise en deux compartiments dont un contient des objets purement impériaux, c'est-à-dire non susceptibles d'être appréhendés par le commerce parce qu'ils représentent des valeurs exorbitantes, et dont l'autre se compose d'articles échangeables, autrement dit similaires aux produits universels. C'est dans le premier compartiment, on le devine, que s'élève la pièce d'orfèvrerie dont il vient d'être fait mention : là, encore, se trouve une série de vases de diverses formes et grandeurs sortis des mêmes ateliers que le surtout de table, un [Mit en argent doré orné de fines ciselures, une tasse en forme de coquille; un gobelet conique et tordu comme une corne se terminant par une tête de cheval soutenu par un oiseau ; des coupes byzantines, etc.

Un confrère de M. Sazicoff, se refusant à suivre le mouvement usurpateur du siècle, et restant dévotement dans l'orfèvrerie de piété, a exposé deux bas reliefs en argent repoussé, représentant divers sujets pieux et une descente de croix.

Quant à la joaillerie russe dont il a déjà été parlé dans notre avant-dernier numéro, elle est représentée par MM. Kaemmerer et Saefftigen, joailliers de l'empereur, lesquels ont exposé un collier en rubis, un bouquet en diamants et turquoises, et un diadème d'une valeur de 90,000 fr. en diamants et émeraudes cabochons; cette "partie de l'industrie russe a pour organes principaux MM. Jahn et Bolin, dont le magnifique diadème, dessiné pour le Palais de Cristal, se trouve inséré dans la présente livraison.

Tous les objets contenus dans le compartiment impérial sont d'une grande magnificence, particulièrement la porte et les vases en jaspe vert ou malachite, exposés par la famille Demidoff. Il est difficile de supputer la dépense vraiment extraordinaire qu'a dû nécessiter la composition d'un pareil travail.
On sait que la malachite, pierre assez précieuse pour avoir été employée à l'ornement de bijoux tels que broches et bracelets, ne se trouve que par fragments extrêmement exigus ; il suit de là que, pour obtenir des blocs de dix pieds d'élévation sur cinq de largeur, c'est-à-dire pour exécuter la porte qui fait depuis quelques jours l'admiration des visiteurs de l'Exposition, il faut avoir affecté à cette oeuvre des sommes fabuleuses. Cette porte a été faite par le même procédé que les mosaïques; elle est d'un poli merveilleux et se trouve enrichie d'or moulu. Les vases sont au nombre de quatre, tous de différentes grandeurs et de formes variées; l'or moulu leur a été prodigué comme à la porte.

On voit aussi des vases gigantesques de porcelaine peinte, provenant d'Alexandrowski, le Sèvres de la Russie; de somptueux tapis pouvant hardiment se présenter en concurrence des produits, jadis sans rivaux, de la Perse et des Gobelins. Les bijoutiers de Paris ont été étonnés et presque confus du perfectionnement et de la délicatesse, que l'artiste russe a atteint dans leur profession ; il y a surtout un certain coffret en marbre noir qui les a émerveillés ; ce petit bijou, orné de grappes en améthistes et de cerises en cornalines, est tout ce qu'on peut voir de plus élégant.

Tout autour de la porte et des vases en malachite se trouvent disséminés sans ordre et avec une prodigalité superbe des fragments de jaspe et d'or provenant des mines du prince Demidoff; ces miettes vaniteuses, jetées çà et là par le dédain de l'opulence, donnent à tout le tableau un caractère de grandeur narquoise qui ressemble assez au sourire hautain qu'adresse te géant aux pygmées qui l'ont nargué.

Toute cette riche collection à travers laquelle se distinguent des trophées d'armes, forme un brillant et royal musée; les objets qu'on admire ne sont pas faits pour des citoyens, encore moins pour des sujets. On voit, on devine, on comprend, que dans aucun cas, ni dans aucun pays, ils ne peuvent être livrés au commerce; cela fait partie de la maison de l'empereur. L'empereur absorbe ces richesses manufacturées, comme il s'applique une garde du corps ; il lui appartient, comme il appartient à tous les monarques, en qui se résume la magnificence publique, d'avoir des manufactures impériales de porcelaines, de vases de Jaspes et de tapis, sans regarder aux frais de confection et dans l'unique but d'orner ses palais.

Mais comment de pareils établissements seraient ils fondés, si l'empereur ne les fondait pas? Qui eut fondé Sèvres et les Gobelins, si la monarchie française eut abandonné les arts à l'entreprise privée? Personne. Et si personne n'eût fondé ces établissements, ce ne sont point précisément les porcelaines et les tapisseries princières qui auraient fait défaut à la consommation, puisque ces objets n'arrivent point au marché, ce sont les porcelaines ordinaires et les tapisseries communes qui nous auraient manqué ; c'est le perfectionnement des faïences et des terres cuites, l'amélioration des papiers peints, c'est, en un mot, l'IMITATION. Les arts de deuxième, de troisième et de quatrième ordre, ces arts modestes et secondaires qui ornent, assainissent et réconfortent les domiciles vulgaires, ne sont qu'une génération de l'art de premier ordre ; c'est pour imiter la porcelaine supérieure, qu'on a trouvé la porcelaine ordinaire, c'est pour imiter la porcelaine ordinaire qu'on a trouvé la faïence; c'est aussi pour imiter les tapisseries tissues, qu'on a fait le papier peint; et c'est encore pour imiter les beaux tapis, qu'on s'est mis à tisser les tapis inférieurs. On n'eût jamais songé à tailler le cristal, si nul n'eût voulu payer l'oeuvre du lapidaire. Les arts populaires ne devant leur naissance qu'à une aspiration vers une magnificence primaire ou idéale, il est donc nécessaire au luxe public que le luxe princier s'établisse à titre antérieur.

Ainsi, par une loi fatale du progrès humain, la vanité même des princes a couvé te germe du bienêtre universel ; ces établissements, que les monarchies de l'Europe entretenaient et entretiennent encore à grands frais, pour aviver le faste de leurs cours, ces établissements contre lesquels tant de niais et tant d'aveugles ont crié et crient, sont des nids d'artistes, d'où s'échappent périodiquement les agents grâce auxquels la famille de l'ouvrier trouve dans son modeste appartement, la reproduction imitée des objets que le banquier étale somptueusement dans son salon. Mais il y a des gens qui ne veulent pas de luxe du tout; ceux-là ne produisent évidemment rien, car, s'ils produisaient, leur industrie, comme toutes les industries, tournerait au profit du luxe, ce qui les mettrait en contradiction avec eux mêmes; mais s'ils ne produisent rien, ils sont inutiles, et, dès-lors, ne voulant pas de luxe, ils devraient commencer par se supprimer eux-mêmes, attendu qu'étant inutiles, ils sont un luxe.

Avant Pierre-le-Grand, la Russie,—tout te monde sait cela,—se trouvait dans un état à peu près complet de barbarie. Certes, les lumières ont marché rapidement dans ce pays depuis cent soixante ans, et l'on est forcé d'avouer que si le peuple russe a acquis de l'illustration, c'est à l'initiation de ses empereurs qu'il te doit; qu'il fut apte à s'illustrer, cela n'est pas douteux, puisqu'il a si bien répondu à l'appel intelligent de ses instituteurs; mais il nous semble prouvé qu'il n'eût pas su marcher de lui-même.

Mais c'est surtout depuis le règne de l'empereur Nicolas que tes arts ont pris du développement en Russie ; n'y eût-il de ce fait d'autre preuve que l'examen auquel nous venons de nous livrer dans le compartiment privilégié de l'Exposition russe, que la vérité de notre assertion serait démontrée ; mais il est, en outre, de notion vulgaire dans le monde artistique français que, sur aucune terre d'Europe, l'artiste n'est accueilli avec autant d'empressement qu'à Pétersbourg; là, donc, les arts sont plus puissamment encouragés que partout ailleurs, c'est donc là, surtout, que doivent se multiplier leurs établissements; et si nous ajoutons que, pour sa part, l'Empereur est, sinon un artiste, du moins un homme qui possède une profonde connaissance de l'art en général et des notions pratiques de chaque art en particulier, on comprendra combien cette intelligence, pourvue des vastes moyens d'action que lui confère la confiance illimitée du peuple, peut semer d'idées et opérer de choses.

L'institution à laquelle est due la supériorité des productions que nous venons d'énumérer, celle, par conséquent, qui mérite te plus de fixer l'attention, c'est l'académie des Beaux-Arts, placée sous la protection spéciale de S. A. I. le duc de Leuchtemberg.
Les élèves de cette académie sont recrutés dans toutes les classes, sans distinction ; cependant les bourgeois et les marchands sont ceux qui lui fournissent le plus de sujets; il est rare que les nobles entrent dans cette carrière, et si l'on voit quelquefois une signature nobiliaire sur une oeuvre d'art, il faut en induire, non pas que le gentilhomme s'est fait artiste, mais bien que l'artiste a été anobli. Quiconque, en effet, a fait ses études à l'académie des Beaux-Arts et est sorti triomphateur du concours, devient noble.
Le concours a lieu chaque année ; tous les premiers prix sont envoyés à l'étranger, en Italie principalement, aux frais du gouvernement, à moins qu'ils ne veuillent s'entretenir de leurs propre deniers, ce que font quelquefois ceux qui sont dans une position de fortune suffisante ; parce qu'en vivant à l'étranger à ses frais, l'élève peut y demeurer le temps qu'il veut, tandis que, dans le cas contraire, c'est-à-dire quand il voyage aux frais du gouvernement, il est tenu de rentrer quand il est réclamé par l'Empereur. En tout cas, il suffit qu'ils soient élèves de l'Académie des Beaux-Arts pour que le gouvernement leur garantisse un emploi.

Cette académie est la poule aux oeufs d'or de la Russie; elle fournit des directeurs intelligents à toutes les industries nationales, sur lesquels se modèlent naturellement les établissements privés, qui occupent moins d'étrangers qu'on ne se l'imagine, au moins dans les sommets directoriaux. Les nombreux Français, Anglais et Germains, auxquels la plupart des publicistes ont attribué le perfectionnement des industries russes, ne sont généralement pas en position d'exercer la suprématie qu'on leur suppose; ils ne sont pas, en Russie, de simples ouvriers, sans doute, mais ils sont rarement directeurs aussi; on les place communément comme contre-maîtres. C'est un préjugé de croire que les beaux travaux de la Russie sont dus à des étrangers: " Un de nos plus habiles bijoutiers, dit M. Arnoux, dans une de ses lettres à la Patrie, me certifiait que le travail de la chaîne d'un des bracelets exposés par MM. Jahn et Bolin, était français. J'interrogeais M. Bolin, et j'appris de lui que c'était un ouvrier russe qui avait exécuté ce bracelet."

Des élèves de l'Académie des Beaux-Arts ont été tout récemment envoyés à Rome par l'Empereur, afin d'y étudier un nouvel art qui n'a pas encore d’établissement en Russie : l'art mosaïque. Au retour de ces jeunes gens, on verra se fonder à Pétersbourg une autre manufacture impériale, c'est-à-dire un nouveau genre d'illustration publique.

Nous n'avons voulu nous occuper aujourd'hui que de là section fastueuse de l'exposition russe; dans un prochain article, nous entrerons dans le deuxième compartiment pour examiner les matières échangeables, telles que soieries, tissus de laine, etc. Mais avant de terminer cette rapide appréciation du musée impérial, nous mentionnerons une espèce de manteau noir confectionné avec des peaux du cou d'une espèce particulière de renards ; cette fourrure est d'une délicatesse remarquable ; elle est si fine et si douce, qu'on la prendrait plutôt pour du duvet que pour du poil. Cette pièce de pelleterie, propriété de l'Empereur est évaluée par S M. à 3,500 livres (près de 100,000fr.); mais un M. Nicolay, pelletier, offre d'en confectionner une plus fine et de la même espèce pour 1,000 livres, et il explique la chose en disant que la fourrure, si fort appréciée en Russie et si peu en usage dans d'autres pays, est importée à Londres par la compagnie de l'Hudson, pour être vendue à des marchands qui l'introduisent en Russie par contrebande.

C'est un assez concluant commentaire contre le système protectionniste.

En quittant le sanctuaire splendide où scintille cette magnificence aristocratique dont nous avons essayé de donner une idée dans notre dernier article, nous sentons et l'insuffisance du cadre qui nous est dévolu et la pauvreté des couleurs dont nous avons fait usage; du reste, l'imperfection du tableau sera nettement expliquée lorsque nous aurons dit que le seul apport du prince Demidoff, se composant d'une centaine d'objets s'élevant ensemble à une valeur de plus de 500,000 fr. et formant une sorte de musée particulier, demanderait déjà tout un volume à celui qui en voudrait rendre convenablement compte. A propos de ce remarquable exposant nous devons relever une erreur qui s'est glissée dans notre dernier numéro; la fameuse porte en malachite qui a excité à un si haut degré l'admiration des visiteurs est d'une élévation de 14 pieds et demi et non pas de 10 comme cela a été dit par incorrection; quant à la série d'objets qui accompagnent cette pièce monumentale, on en trouvera la nomenclature dans une autre page à côté du dessin d'un des grands vases dont il a déjà été fait mention.

Le personnel des Beaux-Arts russes aura, sans doute, à nous accuser de beaucoup d'omissions, car le nombre et la valeur des artistes de ce pays dépassent le temps et l'espace que nous avons à leur consacrer; mais comme cette accusation, que nous partagerons avec bien d'autres, ne peut finalement que témoigner de l'importance de ceux qui la formulent, il en résulte que, flatteuse pour ceux-ci, elle devient, somme toute, assez légère pour nous.
Nos omissions n'iront pas, toutefois, jusqu'à perdre de vue les travaux délicats et d'une rare perfection du comte Tolstoy.

Grand dessinateur, mouleur de premier ordre, le comte Tolstoy, vice-président de l'Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, s'est appliqué à la galvano-plastique et il a obtenu dans cette voie spéciale des résultats considérables. On voit, dans la part qui le concerne à l'Exposition, une belle reproduction de la porte d'entrée de la cathédrale de Moscou ; quatre portails colossaux de 30 pieds d'élévation, ont été exécutés sur ce modèle par le comte Tolstoy, qui expose encore divers bas-reliefs, notamment une Vierge et l'Enfant Jésus, exécutés pour servir de fronton au portail, et un sujet de l'Odyssée. On remarque, en outre, un beau médaillon représentant l'empereur Nicolas revêtu de l'ancien costume des guerriers Slaves. Mais le noble artiste ne s'est pas arrêté à ce genre, dans lequel il excelle cependant; il montre, de plus, une vingtaine de coins métalliques représentant des événement militaires de 1812, 1813 et 1814, et douze médailles en gutta percha, reproduisant des scènes guerrières de l'histoire turque et persane. M. Tolstoy a poussé fort loin l'art galvano-plastique, et l'établissement de cet ordre que dirige M.Duval, à Saint-Pétersbourg, sous la protection immédiate de S. A. I. le duc de Leuchtemberg,lui doit peut être, en partie, le secret de sa fondation.

Mais passons, sans insister davantage sur la section merveilleuse des beaux-arts, dans le deuxième compartiment de l'exposition russe, où les principaux industriels de l'empire ont étalé des matières premières et des objets manufacturés d'une valeur plus abordable et d'un usage moins exceptionnel que les pièces capitales dont nous nous sommes occupés d'abord. A la suite des confections excentriques élaborées sous l'inspiration suprême soit de l'empereur, soit de l'opulente noblesse annexée à sa constitution sociale, viennent et l'art vulgarisé et les, agents naturels de cette vulgarisation.

Qu'on n'aille pas croire cependant que la transition soit extrêmement sensible; c'est encore du luxe que nous allons voir et le mot vulgarisation appliqué à l'art russe pourrait bien être impropre par rapport au sens donné communément à cette expression.
Pour être d'un autre genre que les articles primitivement observés, ceux que nous avons actuellement sous les yeux n'en sont pas moins remarquables sous le double rapport de la richesse et de la fabrication. Voici, par exemple, dans le département des voitures, un droshki de M. Babounoff qui, malgré son exiguïté mignarde — il est fait pour une seule personne—est coté 1,500 fr.; ce véhicule est d'une grande élégance et ses rapports de parenté avec les meubles de M. Demidoff s'établissent à première inspection, car chacun devine qu'on ne peut descendre de ce droshki que pour aller s'asseoir dans le fauteuil en malachite que nous venons d'admirer.
Voyez, ensuite, cette fine paire de bottes de M. Miller : le cuir dont on s'est servi pour les confectionner est certainement du veau, mais nos gants de chevreau ne sont ni plus fins ni plus souples ; cette chaussure douillette coûtera 70 fr sans en rabattre un centime ; c'en est assez pour comprendre que ces bottes ne peuvent se produire que sur le gazon des tapis seigneuriaux et dans les salons où sont appendus les médaillons du comte Tolstoy. Il y a là, à gauche, entouré de tissus soyeux et de poil de chèvre, un châle venant de Jegoriesvsk et dont M. Merlin, le fabricant, porte le prix à 12,000 fr.; évidemment ce châle est un cousin de la Sévigné de M. Bolin, et ces deux ornements somptueux doivent un jour se rejoindre sur les mêmes épaules.

Droshki, bottes et châle, tout cela d'un goût charmant et d'un fini parfait, rentre dans la catégorie de l'exceptionnalité aristocratique et ne peut pas, par conséquent, s'appeler de l'art vulgarisé; ce n'est pas avec ces produits que la Russie peut se familiariser avec les peuples de l'Occident; elle n'est pas encore assez bourgeoise pour nous, cela viendra, sans doute, l'art princier déblaie le chemin que doit suivre l'art populaire ; mais, pour le moment, le rentier du Marais ne manquera pas de voir que si nous en étions restés au point où en sont les Russes, il aurait été obligé de se passer de pendules et s'assoierait encore sur du cuir brut, ce qui l'accomoderait médiocrement. Voyons ce qui se passe d'un autre côté.

Moscou a apporté des tissus de soie et de laine tels que nous n'en faisons pas de plus beaux dans nos fabriques de Lyon et d'Elbeuf ; mais la cherté de ces objets nous sauve de leur concurrence. Toutefois le fait est d'une nature inquiétante, car si nous produisons à bon compte aujourd'hui cela tient au progrès qu'ont fait chez nous le génie manufacturier et le perfectionnement des machines ; or, la Russie va fort vite, ainsi que l'atteste le développement industriel qu'elle a pris dans le cours des dix dernières années, et le chemin qu'elle a à parcourir pour nous joindre sur les prix de nos draps et de nos soieries, n'est déjà pas très-long ; sa compétition sur ce point pourrait donc n'être pas si éloignée qu'on se l'imagine généralement. M. Taraeff de Shemakha, a exposé du joli taffetas à moins de cinquante francs la robe de 11 yards anglais, c'est-à-dire de 10 mètres environ et les velours de M. Lokteff, de Moscou, se vendent seulement un franc de plus que les nôtres par mètre, à qualité égale. Les foulards, pareils aux plus beaux foulards de l'Inde, sont côtés 30 francs la douzaine. La même observation peut être faite à l'égard des rubans, des peluches des gros et de toutes les étoffes de soie, tant brochées qu'unies; les magnifiques brocarts de MM. Sitoff et Kolokolnikoff, de Moscou, se détaillent à 100 francs le mètre, et l'on peut dire, sans blesser l'amour-propre national, que les Russes sont restés orientaux dans cette spécialité manufacturière; ils tissent l'or et la soie de manière à ne pas craindre la concurrence de l'Occident.

Les draps supérieurs (satin laine) de M. Tchetvericoff, de Moscou, varient de 15 à 20 francs, mais on s'accorde à leur attribuer une grande perfection : la matière première est fournie par les troupeaux du comte de Nesselrode. Puis viennent ceux de MM. Stumpt, de Varsovie, et Isaieff, du gouvernement de Tshernigoff, qui peuvent être comparés aux draps belges selon les connaisseurs et dont le prix varie de 8 à 11 francs. Pour les draps comme pour les soieries, les Russes sont aussi voisins de nos qualités que de nos prix; du reste, ces articles veulent être signalés à l'attention de nos propres fabricants, c'est pourquoi nous nous proposons de leur consacrer un article spécial.

On en peut dire autant en ce qui touche les mérinos, les mousselines, les cachemiriennes et les indiennes. MM. Goutchcoff, Volner et Rochefort, de Moscou, trois maisons considérables qui font la spécialité des tissus diaphanes de laine et soie et laine ont exposé des pièces que nos fabricants ont dû voir avec étonnement; mais dans cette partie, la différence des prix est plus sensible que partout ailleurs; les barèges russes sont infiniment plus chers que les nôtres ; on dit, il est vrai, que leurs laines, et leurs soies sont supérieures aux nôtres, ce qui est possible, mais cette circonstance ne peut influer aucunement sur la cherté des divers tissus car l'excellence de la matière première étant un fait naturel, et la récolte de la bonne laine ne coûtant pas plus que la récolte de la mauvaise, il n'y a pas de raison pour que la dépense élémentaire soit plus forte en Russie que dans nos contrées. C'est donc, non pas à la qualité des matières qu'il faut s'en prendre de la cherté du produit, mais bien aux moyens de fabrication ; il va sans dire que le perfectionnement de ces moyens joint à la supériorité naturelle de la marchandise doit rendre, à un jour donné, la Russie fort redoutable dans le genre d'industrie qui nous occupe. C'est de ce côté que les conquêtes russes sont à craindre; c'est aussi de ce côté qu'il faut nous garder en donnant au travail national le plus de développement possible, de manière à ne pas nous laisser devancer sur le terrain des inventions, des améliorations et des débouchés.

La maison Rochefort fait aussi les mousselines peintes ordinaires à des prix presqu'égaux aux nôtres : quant aux indiennes, M. Czarevsk, de Moscou, en a exposé une fort belle collection échelonnée de dix à trente sous le mètre.

Les travaux de tissage, ceux surtout qui concernent la soierie, s'exécutent en grande partie dans le domicile des ouvriers russes, comme cela se pratique à Lyon ; cela tient à ce que les femmes entrent pour beaucoup dans la composition du personnel des travailleurs qui s'occupent de ces matières ; mais il y a des manufacturiers qui ne fournissent point des articles bruts au dehors; ceux-là ne font travailler que dans leur établissement, dont la ravissante propreté peut être appelée du luxe.

Au-dessous de ces ambitieuses manufactures impériales et privées qui ont apporté à l'Exposition leur contingent grandiose, il y a en Russie de petites et modestes industries dont l'étude serait fort curieuse, si le cadre que nous avons à remplir ne nous interdisait point tout détail à leur sujet. Il est tels ouvrages en bois, en écorce, en filigrane d'argent, en verrerie, en cuir, etc., de même que des tissages, dont le plus grossier, la ragotchka, espèce de tressage à emballer, et dont le plus fin, porté à l'Exposition par des femmes cosaques, mériteraient l'attention de l'observateur. Mais il nous importe dé réduire ces observations. Disons, toutefois, à propos des femmes cosaques, que le poil de chèvre, blanchi au soleil, a, non moins que les châles confectionnés par elles avec cette matière, excité à un haut degré la curiosité des daines. Un de ces châles portant les noms de Prascovia, Olga, Maria, Apolinaria et Alexandra, a été offert par ces cinq femmes à S. M. l'impératrice de Russie, qui a eu pour agréable de l'envoyer à l'Exposition.

La Russie est réputée pour ses cuirs; aussi cet article est-il en grande abondance dans le Palais de l'Industrie ; il y en a de toutes les qualités et de toutes couleurs ; les cuirs vernis dominent cependant la collection. Sur le même comptoir, on voit, rangés en fort bon ordre, des bas, de's souliers, des calottes, etc., confectionnés en feutre par les paysans russes; ces objets ne forment point la partie la moins curieuse de l'Exposition. Les souliers sont, à vrai dire, des sabots ayant une semelle de deux ou trois pouces d'épaisseur, et étant de force à résister au sabre et à la balle, sans manquer, cependant, ni de souplesse, ni de légèreté. Ces chaussures sont inappréciables pour voyager l'hiver; mais cette façon d'élaborer le feutre est incontestablement applicable à d'autres objets, c'est ce qui en fait le principal mérite.

Tout à côté se trouve une table sur laquelle sont posés des cuvettes, des cruches, des vases, des casques de la même matière, différant de la première, en ce qu'elle est vernie en dedans et en dehors; ces articles sont légers, durs et difficiles à briser. Un pot à eau, avec sa cuvette, est coté 17 shellings (21 francs environ); c'est un peu cher, mais les marins n'y regarderont pas d'aussi près.

Les armes à feu et les armes blanches exposées proviennent des manufactures impériales. Toula, le Saint-Etienne de la Russie, est la plus ancienne ; mais, indépendamment des sabres et des mousquets, cet établissement fournit encore des harnais, des lits de fer, des limes, des chaînes, etc. Nous avons lu quelque part que 2,000 ouvriers, tant Français que Belges et Anglais, avaient été engagés pour Toula. La manufacture de Zlataoust figure à l'Exposition pour vingt-cinq sortes d'armes blanches : un sabre de hussard, un de dragon, un de cosaque, un d'officier de cavalerie, un damas turc, une lance de hulan, une cuirasse, etc.

Un trophée de gerbes, contenant les semences multiples des productions agricoles les plus variées, se trouve élégamment posé au centre du comptoir : c'est du blé de toute espèce, de l'orge, de l'avoine, du seigle, du sarrazin, du lin, du chanvre, des pois et des haricots récoltés dans les diverses zones qu'embrasse l'étendue de l'empire; tout autour de ces gerbes, la graine et la farine de ces plantes sont arrangées dans des tasses. On remarque le long des murs des échantillons du célèbre chanvre russe à l'état brut et à l'état manufacturé.

C'est en considération de ces productions agricoles que se trouve justifiée l'opinion que nous avons émise dans notre premier article touchant le développement que les propriétaires russes ont donné à l'industrie foncière. Le comte Koucheloff, qui vit dans les environs de Saint-Pétersbourg, est un de ceux qui ont le plus perfectionné ce que nous pouvons appeler l'élève des céréales; les beaux résultats qu'il exhibe dans le coin de l'Exposition qui porte son nom, constituent le plus bel éloge qu'on puisse faire des soins intelligents qu'il s'est donnés; cet éloge lui est surtout dû, parce qu'il a obtenu ces résultats sous des latitudes peu favorables.

Nous aurions beaucoup à dire et beaucoup à citer sur ce chapitre de l'agriculture, sur les diverses qualités de grains, inconnus dans nos pays, que les Russes ont introduit avec succès dans leur culture, sur l'arnaout, le sandomirsh, l'orge de l'Himalaya, le seigle d'hiver, le seigle de printemps, etc.; mais, en nous engageant dans cette statistique agriculturale, il faudrait pouvoir traiter le sujet en entier, parler du tabac de M. Doudinski, du sucre de betteraves de la princesse Sangoushko, des lins de, M. Karnovitch, des chanvres de M. Volkhonski, des ' pommes de terre de M. Jusghenson, des navets de M. Treskoff, et même de la chicorée de Mme Sorakin, qui, plus franche que les épiciers de Paris, exposé son produit avec cette audacieuse étiquette : Café de chicorée; or, cela nous conduirait trop loin, et nous nous arrêtons prudemment à ce qui a été dit.

Mais deux matières qui demanderaient plusieurs pages, et auxquelles cependant nous ne pouvons consacrer que quelques lignes, la soie et la laine , ne doivent pas être passées sous silence. La plus grande quantité sinon la plus belle qualité de laine exposée par la Russie consiste en mérinos; il y en a du gouvernement de Tauride; il v en a de Bessarabie; il y en a de Kaltenbrunn ; elle est, dit-on, supérieure à la laine espagnole et vaut 1 fr. 50 c. la livre. Une autre espèce de laine provenant de la toison d'un mouton appelé caratchay, et préférable au mérinos, occupe une place considérable à l'Exposition; mais la place la plus distinguée est acquise au cachemire, chevelure soyeuse de la chèvre indienne.
Le cachemire le plus blanc porte pour nom d'exposant des femmes cosaques.

Les éleveurs de vers à soie se multiplient avec une telle rapidité dans le sud de la Russie, que cette précieuse matière doit, avant peu d'années, devenir d'un usage vulgaire dans l'empire. Les exposants sont nombreux : nous citerons en première ligne MM. Rebroff, de Stavropol, et M. Juditzki, de Moscou. Ces éleveurs ont apporté de fort beaux échantillons; mais un de leurs confrères, plus modeste qu'eux, mérite une mention plus particulière, car il a un mérite personnel incontestable, attendu qu'il a cultivé le ver et récolté de la soie dans le gouvernement de Vorony, à Zadonsk, c'est-à-dire sous une latitude tellement rigoureuse par rapport à son industrie, que, présumablement, il a dû employer quelques moyens physiques pour acclimater ses insectes.

Après avoir irrégulièrement énuméré et très imparfaitement décrit les divers éléments de la richesse industrielle de l'empire russe, il nous reste, au moment de terminer cet article, à parler de la principale source de son opulence : la minéralogie. Ici encore nous serons bref et par conséquent insuffisant.

L'industrie minéralogique est conduite en Russie par le gouvernement impérial el par les particuliers.
Les principales exploitations de l'empereur sont les mines de fer et de cuivre d'Arkangel, de Varsiliwsk, de Soukhodoisk, de Frolovsk, dans le gouvernement de Perm ; celles d'argent de Smuvsk, de Zirianowsk, de Sokolni, de Semenovsk et de Ridersk, dans la Sibérie ; celles de Sviato-Troitsk, de Voskressensk, de Czarevo-Nicolsk, et celle de Pokrovsk, contenant principalement du cuivre; celles de Levinsk, de Kedrovsk et de Nijne-Tourinsk, donnant 42 p. % de fer. Une infinité d'autres mines de fer et d'acier, dans les gouvernements de Viatka, d'Orenbourg, de Tomsk et de Bessarabie, sont exploitées avec succès par la couronne. Quant aux exploitations particulières, nous citerons celles du prince Demidoff et celles de MM. Pashkoff, d'Orenbourg.

Le prince Demidoff recueille dans ses mines du fer, du cuivre, de l'or, de la malachite, du platine, etc.
Mais les plus riches au point de vue des géologues sont celles que le gouvernement fait creuser dans les provinces transcaucasiennes de la Nouvelle-Russie.

© Palais de Cristal – Journal Illustré de L’Exposition de 1851