Grande exposition universelle des travaux de l'industrie de toutes les nations - Londres 1851

Industrie de toutes les Nations

1er Mai 1851 - 11 Octobre 1851


Retour - Liste Pavillons

Espagne

Espagne à l'exposition de Londres 1851

La Péninsule ibérique qui, comme l'histoire en témoigne, s'est successivement montrée savante, littéraire, artistique, maritime et guerrière, a eu aussi sa gloire industrielle, pendant que les nations qui brillent aujourd'hui dans cette voie dormaient du sommeil inerte des peuples sans génie. Le Portugal, Espagnol lui-même, a souvent rencontré sa soeur rivale sur la route du Congo, de Daman, de Goa, de Macao, et les descendants dégénérés d'Albuquerque se souviennent encore de la puissante concurrence que leur faisaient les armateurs de Cadix sur les côtes de Mozambique.

Les manufactures espagnoles avaient pris, avant l'expédition de Christophe Colomb, un développement qui, bien que borné par rapport aux limites de la consommation et aux rares marchés alors existants dans le monde, n'en promettait pas moins un brillant avenir à cette nation favorisée d'un terrain fertile et d'un climat généreux; mais la découverte du Nouveau-Monde vint interrompre brusquement la carrière laborieuse des intelligents élèves des Maures de Grenade : à l'aspect des riches mines de Popayan et du Pérou, l'Espagne croisa ses bras en signe d'admiration; son agriculture, ses tissages, et tout ce qui avait réclamé la double action de la pensée et de la main-d'oeuvre, de l'art et de l'industrie, fut sacrifié au dieu nouveau; l'Espagne tout entière rêva d'or, comme si elle eut dû en manger et s'en vêtir. Cette soif du métal éteignit chez elle le génie des productions utiles, civilisatrices et durables; pendant qu'elle glanait dans l'El Dorado, ses champs tombèrent en friche, ses usines se démolirent, et, pour avoir eu tout l'or du Nouveau-Monde, elle fut complètement ruinée.

Nous insisterons un instant sur ce phénomène économique, dont le signalement n'est pas hors de propos dans cette publication affectée à la raison des richesses et de l'illustration des peuples. Aussi bien est-ce une erreur encore trop généralement accréditée que cette opinion qui consiste à placer le symbole au-dessus du fait, à proclamer l'or supérieur au produit de l'atelier.

L'Espagne a pendant longtemps monopolisé l'Amérique métallique. Avant de circuler en France, en Angleterre, en Allemagne, les métaux précieux du continent transatlantique sont passés par l'Espagne; conformément à la donnée vulgaire, l'Espagne était donc, alors, la nation brillante, prospère et riche par excellence. Mais voici quel était le sens réel de cette fausse situation.

Pendant que les Espagnols, nageant dans la finance et pouvant payer en métal tous les objets manufacturés nécessaires à leur,consommation, ne daignaient point, ou plutôt ne daignaient plus, en vrais millionnaires qu'ils étaient, mettre la main à l'oeuvre, les autres nations de l'Europe se livrèrent au travail de la confection, et apportèrent soit en Espagne, soit dans les pays explorés par elle, le produit de leurs manufactures, et commencèrent de cette sorte à s'approprier, par l'échange, la principale et désormais la seule richesse de la Péninsule.

L'Espagne, il est généreux et juste de l'en remercier, a été la cause essentielle de beaucoup de fondations industrielles et artistiques en France, en Angleterre et en Allemagne; car, tant qu'elle a eu de l'or, son luxe s'est maintenu sur un pied fastueux: or, comme nous l'avons dit, elle ne travaillait plus, elle faisait travailler; mais, en faisant travailler à force d'or, elle enrichissait naturellement les travailleurs, c'est-à-dire les étrangers; elle les enrichissait à un double titre : premièrement, en donnant lieu à la fondation de leurs établissements industriels, propriétés durables, sources de produits, et, par-conséquent, de rentes; et, secondement, en leur transmettant sa monnaie en échange de leurs objets manufacturés; par contre, elle s'acheminait vers la ruine, puisque, devenant paresseuse, d'un côté, elle dépensait, d'autre part, tout son argent.

En fin de compte, l'or espagnol s'amassant dans le nord de l'Europe par le fait des échanges qui s'opéraient entre la monnaie espagnole et les produits français, anglais et allemands, il en est résulté, à titre forcé, que toute la richesse métallique de la Péninsule est passée en France, en Angleterre, en Allemagne, sans compter que ces nations se sont trouvées avoir, de plus, leurs établissements industriels et leurs habitudes laborieuses, au moment précis où l'Espagne, accoutumée à l'oisiveté, privée de manufactures et à court d'argent, tombait dans la misère la plus profonde.

Il est donc bien connu que l'or du Nouveau-Monde, en éblouissant l'Espagne' au point de lui faire perdre de vue que toute vraie richesse est dans l'industrie, a été la première cause de sa ruine ; il reste non moins bien constaté que cet or, en remplissant un rôle inverse à l'égard des autres nations, c'est-à-dire en leur signalant l'industrie comme le levier essentiel de la richesse solide, a positivement déterminé la prospérité dont elles jouissent dans ce moment.

A la suite du désappointement que lui occasionna l'erreur dans laquelle son système économique l'avait engagée, l'Espagne est restée longtemps abattue; des malheurs sans nombre sont venus l'assaillir; les guerres civiles, fruits de la paresse et du mécontentement qu'elle crée, le despotisme, résultat inévitable des révolutions, ont ensanglanté son sol, compromis la sécurité des rapports sociaux et supprimé, chez cette nation, jusqu'à la possibilité du travail.

Déjà, cependant, la lumière se fait dans ce pays comme partout. Après un demi siècle de combats incessants, de luttes fratricides et de secousses de toute sorte, l'Espagne se relève et nous nous réjouissons de la trouver dans le concours universel de l'illustration du monde; c'est avec quelqu'émotion que nous fixons nos regards sur la place qu'occupe cette vieille gloire de la vieille Europe parmi les peuples pacifiquement assemblés dans le chef-lieu industriel du globe.

Elle n'apporte pas des présents hors ligne ; mais elle montre l'indépendance de son allure et la générosité de ses ressources. Sa présence à l'Exposition est déjà un fait considérable ; les efforts que cette malheureuse nation à dû faire pour surmonter les obstacles multiples qui comprimaient ses instincts utilitaires sont presque inconcevables; la difficulté n'est pas dans le progrès, elle réside toute entière dans le fait de marcher, malgré les entraves, et de rendre ainsi les entraves nulles ; c'est ce qu'a réalisé la nation espagnole; chez elle tout enraiement est à peu près supprimé, et cette suppression ne provient point d'une source révolutionnaire, elle dérive du principe puissant de la raison publique.

Nous nous proposons de consacrer quelques articles à l'exposition Espagnole; nous publierons un aperçu de tout ce qui la concerne dans le temple de l'industrie. Les renseignements, à cet égard, ne nous manquerons pas, car nous sommes assez heureux pour avoir été mis en rapport direct avec le savant commissaire que le gouvernement de Madrid a eu le bon esprit d'envoyer à Londres. M. Ramon de la Sagra a déjà publié des notes précieuses, dont la presse, tant anglaise que française, s'est emparée avec empressement. Nous croyons pouvoir compter sur l'obligeance du commissaire espagnol, en ce qui touche l'insertion dans le Palais de Cristal, de quelques notes extraites de son riche portefeuille.

Avant d'entrer en matière, nous mentionnerons un fait qui honore le gouvernement espagnol ; on nous assure que presque tous les objets qui figurent dans la galerie espagnole ont été réunis, expédiés et placés aux frais du Trésor. Nous pouvons ajouter que les encouragements que reçoivent dans la Péninsule les arts, l'industrie et l'instruction publique, ne peuvent que favoriser l'élan de cette nation vers les travaux utiles, que l'accroissement et l'amélioration des voies de communication avaient déjà considérablement aidés.

Encore mal logés, mal vêtus, et même mal nourris, quoique placés dans un milieu naturellement fécond en matériaux de construction, d'ornement et d'alimentation , l'Espagne peut être comparée à ces individus qui, doués d'une grande beauté physique, se fient paresseusement à leurs avantages natifs sans se préoccuper de cette, question d'élégance ou de civilisation pour la solution de laquelle les sociétés ont inventé l'art, autrement dit la culture des éléments.

Nous voyons chaque jour des hommes qui, sous l'éclat d'une grande perfection plastique, cachent beaucoup de gaucherie et de rudesse, tandis qu'on en rencontre d'autres dont les défauts de conformation sont gracieusement corrigés par la finesse de leur esprit et l'attrait de leurs manières, attrait et finesse toujours dus à l'art, à la culture, à l'éducation pratique. Or, ce qui est vrai pour les individus est certain pour les sociétés; malgré les avantages extérieurs de climat ou de territoire dont le hasard a favorisé certains peuples, il en est qui sont restés pauvres, vulgaires ou sans illustration; il en est d'autres, au contraire, qui, jetés comme l'Anglais sur un point géographiquement fâcheux, sont parvenus à occuper un rang brillant parmi les nations policées.

D'où il faut induire que la beauté du pays qu'ils habitent n'est pas plus, pour les peuples, une condition de civilisation, que la perfection des formes corporelles n'est, pour les individus, une condition d'élégance. Posons toutefois, en fait, qu'un peuple qui appuierait ses développements artificiels sur des bénéfices de nature, acquerrait une incontestable supériorité sur celui qui ne pourrait fonder sa civilisation que sur des éléments matériellement ingrats ; la France a prouvé cette thèse, l'Amérique en poursuit actuellement la démonstration, et nous avons assez de documents pour établir que l'Espagne pourrait, s'il lui prenait fantaisie de mettre sa volonté en harmonie avec ses ressources, jouer un magnifique rôle sur la scène industrielle et artistique du monde civilisé.

Les termes mêmes de cette courte introduction laissent deviner qu'il s'agit ici non pas de spécifier les progrès que l'Espagne a effectués, mais bien de supputer ceux qu'elle peut faire. Riche en éléments de toute sorte, cette nation est encore pauvre de manufactures; la nature a beaucoup fait pour elle, mais elle a jusqu'à ce jour beaucoup compté sur la générosité de son terroir et de son soleil et peu ou point sur ses bras ou son intelligence propres; c'est pourquoi nous voyons abonder les matières premières à l'exposition espagnole pendant que les produits de la main d'oeuvre s'y montrent extrêmement rares; l'Espagne a exhibé des objets qui font honneur à la Providence. Son petit musée tourne particulièrement à la gloire de Dieu et, au point de vue de l'abnégation traditionnelle,on ne peut qu'applaudir à sa modestie; cependant, comme l'humanité a reçu 1 cence pour informer, déformer et transformer l'oeuvre primaire du créateur et comme c'est particulièrement dans l'usage de cette licence que se trouve la consécration du génie des peuples, il n'est pas hors de propos d'aviser les populations pieuses de la Péninsule que l'homme peut, sans cesser d'être chrétien, porter une main irrévérencieuse sur la nature brute et convertir en effets d'accommodement social les matériaux rudimentaires de la mine et de la végétation.

Ce conseil n'a rien de plaisant quand on songe que les premières usines [ingénias) qu'établirent quelques industriels dans les provinces centrales dès 1820, furent considérés par les paysans espagnols, comme des oeuvres de méchant esprit. Tout progrès étant une dérogation aux routines pour lesquelles les peuples casaniers ont une vénération fanatique, il en résulte que le développement de l'industrie ne peut s'opérer en Espagne que grâce à la ténacité des hommes de génie et souvent au péril de leur vie.
L'intelligence publique s'est un peu élargie sur le littoral et dans les grands centres de population; mais, dans les terres, au milieu de l'Estramadure par exemple, une machine à vapeur ne saurait être établie sans entraîner avec elle l'idée de sorcellerie et les Estreminos, placés dans les environs des engrenages infernaux, ne manqueraient pas d'attribuer à cette vicinité diabolique tous les sinistres climatériques qui les pourraient venir frapper.

Cette susceptibilité de l'esprit espagnol est un effet immédiat de la superstition qui provient, à son tour, de l'espèce de claustration dans laquelle vit ce peuple, séparé de toute communication et de tout frottement avec les populations externes. L'Espagne a encore peu de chemins et le génie delavoierie a d'autant moins d'activité dans ce pays, qu'il a, lui aussi, à compter avec l'esprit de routine. Nous citerons, à ce propos, un fait qui donnera la mesure de la lenteur à laquelle est assujetti le progrès chez le peuple espagnol ; ce fait s'est accompli non pas dans la Péninsule, où les traditions de l'intolérance sont restées vivaces, mais dans une république espagnole de l'Amérique, où le caractère, métropolitain devrait avoir subi des modifications notoires à cause de la liberté et du mélange des races que comporte l'état des lieux. Par les scrupules singuliers d'un de ses enfants libres et avancés on pourra juger des irrésolutions de la mère-patrie.

La capitale de la république Hispano-Américaine, à laquelle nous faisons allusion, se trouve séparée du port de mer par la chaîne des Cordilières, de sorte que, pour aller d'une ville à l'autre, il faut monter jusqu'au sommet de la montagne et redescendre ensuite â peu près jusqu'au niveau du point de départ; c'est un trajet, d'environ sept à huit lieues pour franchir une distance qui, à vol d'oiseau, se résume dans une lieue tout au plus ; c'est-à-dire qu'en perçant la montagne et en formant un tunnel pour aller de la capitale au port de mer, on abrégerait la distance à parcourir des sept huitièmes. Un entrepreneur anglais proposa, il y a une dizaine d'années, à la législature du pays, un plan d'exécution pour ce tunnel; le plan fut discuté et la proposition rejetée à une forte majorité, sous le spécieux prétexte que la Providence ayant, dans sa sagesse, placé une montagne entre la mer et les plaines continentales, ce serait aller contre ses vues impénétrables que de creuser un tunnel pour relier entre eux des points qu'il avait plu à Dieu de séparer dès le commencement.
La notice paraîtra d'une circulation difficile, mais son exactitude nous a été attestée sur les lieux mêmes, et nous devons dire qu'en la supposant de pure invention, elle n'en mérite pas moins d'être mentionnée, attendu que les usages d'un peuple sont souvent révélés par les inventions auxquelles» donne lieu.

Cela dit, autant pour constater la situation de l'esprit public dans la Péninsule que pour décharger le gouvernement de ce pays des accusations de rétrogradation qu'il ne mérite pas, attendu qu'un gouvernement ne peut pas aller plus vite que le peuple duquel il se déduit, nous aborderons notre sujet.

Nous avons dit que l'Exposition espagnole, peu significative en fait d'objets manufacturés, était fort riche en matières premières; encore, comme l'observe fort justement dans ses Notes, M. Ramon de la Sagra, les échantillons envoyés à Londres sont-ils insuffisants et incomplets, non-seulement en ce qui touche les productions industrielles, déjà si réduites, mais encore par rapport aux minéraux qui, constituant la principale branche des ressources nationales forment la section la plus importante de l'Exposition. L'Espagne pouvait ne pas mettre d'amour-propre dans son apport au bazar universel mais elle eût dû y mettre plus d'exactitude. Il est prouvé, par exemple, que ses mines de mercure sont les plus abondantes du monde et que leur gisement mérite de fixer à un haut degré l'attention des géologues.
Cependant, dit l'habile commissaire, la série qui est à l'Exposition semble plutôt faite pour la boite d'un élève que pour donner une idée, même approximative, de merveilleuses galeries d'Almaden.

Il est non moins réel, en ce qui touche l'ordre l'industriel, que la Catalogne représente, en bâtiments et en machines, un capital de 83 millions affecté aux manufactures cotonnières, lesquelles gravitent sur un fonds de roulement de 7 millions et paient annuellement pour "29 millions de salaires aux 60 mille ouvriers qui entretiennent 93 machines a vapeur, 800 mille broches, et 40 mille métiers consommant 23 millions de kilogrammes de houille. Ces manufactures approprient 16 millions de kilogrammes de coton brut et jettent dans la consommation 110 millions de mètres d'étoffes et 16 m liions d'impression; cependant la Catalogne n'a pas envoyé un seul de ces produits à Londres.

Cette négligence, que l'Espagne a étendue à la céramique, à la coutellerie, à la serrurerie, aux tissages de laine et de soie et généralement à tout ce que se confectionne dans ses provinces, a fait supposer à un de nos économistes que le peuple d'outre-Pyrénées, sentant son infériorité industrielle, avait préféré s'abstenir que d'affronter les périls de la comparaison avec les nations laborieuses du monde; ce calcul de la vanité, tout au plus admissible en thèse individuelle, n'est pas, selon nous, à la portée des corps sociaux, et si la fierté proverbiale des Espagnols était de nature à révéler une forme collective dans sa manifestation, il nous semble que la fait en discussion aurait été provoqué bien plus par le désir de prouver que l'Espagne ne travaille pas, que par la crainte de montrer qu'elle travaille mal; l'amour propre péninsulaire consiste, en effet, non pas à appréhender de mal faire, mais bien à ne rien faire du tout.

Quoiqu'il en soit, prenant l'Espagne telle qu'il lui a plu de se montrer au Palais de Cristal, nous commencerons par l'étudier sous le rapport de ses richesses naturelles; nous examinerons ensuite et ce qu'elle a fait de ces richesses, et ce qu'elle en pourra faire ultérieurement.

La première et la plus nette représentation de l'énergie industrielle des peuples c'est, aujourd'hui, la houille; depuis que l'action de la vapeur a été substituée aux exercices de la force humaine et des tractions animales, le charbon minéral est devenu le véritable symbole de la puissance productrice et, par conséquent, de la suprématie, dans ce temps où l'importance nationale est une question de production; à tel point que venant, par exemple, à manquer de houille, la nation la plus active, la plus intelligente, la plus ingénieuse doit être forcément tributaire de celle qui lui fournira le combustible, raison essentielle de la fécondité industrielle qui sanctionne et légitime la supériorité moderne, A ce compte l'Espagne est appelée à être relevée par la force des choses, de sa longue déchéance, non pas parce que ses houillères doivent survivre à celles des autres pays, ni parce qu'elles sont plus riches que les mines du reste de l'Europe, mais parce qu'à un jour donné, c'est à dire lorsque la construction des canaux et des chemins de fer aura résolu chez elle l'importante question des transports, elle pourra fournir le combustible à un prix extrêmement réduit.
Déjà la houille des Asturies, qui ne laisse rien à désirer pour la qualité, ainsi qu'en témoigne l'échantillon exposé, est livrée, malgré l'imperfection des roulages, à 3 réaux le quintal soit 75 centimes de France , au port de Gizon ; son prix est de 5 sous le quintal à la sortie de la mine. Poser ce chiffre éloquent, c'est rendre toute argumentation inutile en ce qui touche l'avenir de l'exploitation des houilles dans la Péninsule; la raison fondamentale du bas prix ne pouvant pas changer parce qu'elle réside tout entière dans le bon marché des matières alimentaires, bénéfice de localité qui permettra toujours à l'Espagne de maintenir les salaires à un taux inacceptable dans les autres pays, il n'y a donc plus qu'à neutraliser la raison accidentelle de l'accroissement des valeurs : que l'Espagne fasse des chemins de fer et ses houilles arriveront au marché avec un avantage incontestable.

Il va sans dire que l'argument auquel donne lieu l'absence des voles de communication par rapport aux houilles espagnoles, pourrait être reproduit à propos de tous les détails de l'exposition dont nous nous occupons; ce qui sert à démontrer que la première cause de l'infériorité tant morale que matérielle des provinces ibériques se réduit à une simple question devoierie; mais ceci donnerait carrière à une dissertation qui nous écarterait par trop de notre sujet.

Il existe dans un grand nombre de localités espagnoles de vastes gisements, de houilles: les principaux spécimens, placés sous nos yeux, proviennent de Langrio, dans les Asturies, (J'Esprit et de Bejmez, situés dans la province de Cordoue; Téruel a fourni des échantillons d'Ulrilla et d'Aliaga; Orbo et Reinosa ont apporté leur tribut des vallées accidentées du vieux royaume de Léon; la Catalogne, que nous montrions tout à l'heure si oublieuse à l'endroit de ses tissages, s'est souvenue des mines de charbon de terre qu'elle fait exploiter au profit de ses fourneaux dans la vallée du Ter. Une compagnie particulière, établie à Villanueva del Rio, tout à côté de Guadalquivir, extrait par année deux millions de kilogrammes de houille des gisements récemment découverts dans la province de Séville ; ce charbon est consommé, presqu'en totalité, dans le pays par les hauts-fourneaux du Pedroso; les frais de transport, jusqu'à Séville seulement, en élèvent le prix à 4 fr. 60 le quintal. Nous remarquons un bel échantillon de lignite de Guipuzcoa, dont l'exploitation est à peine commencée et qui n'a encore été utilisé que dans les mines du pays. A deux lieues environ de la grande route de Santander, dans la vallée de Sanlukan, province de Palencia, se trouve une entreprise houillère, dont les produils sont fort recherchés; cette exploitation, qui a déjà pris une certaine importance grâce à la proximité du canal de Castille, deviendra considérable lorsque les chemins de fer projetés, entre Alar et Santander, et de Vabadolid à Madrid, auront été construits.

Quelques-unes des mines, dont il vient d'être parlé, ont été tour à tour abandonnées et reprises, car le découragement est au moins aussi commun que l'enthousiasme dans ce pays où la richesse des matériaux est aussi incontestable que la pauvreté des moyens de faire valoir. Aujourd'hui les travaux ont été repris avec courage sur toute la ligne, il a suffi de quelques projets de routes pour réveiller l'énergie des spéculateurs ; l'espérance est un grand capitaliste qui fait toujours crédit de son vivant, mais sa vie tient à peu de chose et l'Espagne, qui l'a si souvent tuée, industriellement, doit prendre ses mesures pour l'épargner cette fois.

Les géologues font un grand cas des gisements houillère, des Asturies qui sont fort riches en gaz et en particules combustibles. Ces dépôts appartiennent à la période carbonifère et portent des terrains tertiaires puissamment inclinés se formant de nombreuses couches de gravier et de pierre à chaux entre lesquelles se trouvent des veines de charbon ayant jusqu'à neuf pieds d'épaisseur; une infinité d'autres couches apparaissent au-dessous des premières, et il semble prouvé que le charbon qu'elles contiennent est antérieur, dans l'ordre de la création, à celui qu'on rencontre dans les autres contrées de l'Europe.
On voit encore, adhérant à ces lits géologiques, mais toujours au-dessous d'eux, plusieurs veines de sanguines ou hématite dont l'une, de pur minéral, s'étend à une grande distance, et mesure, sur un point de son étendue, cinquante pieds d'épaisseur.

Les houillères espagnoles, au nombre de douze environ, sont exploitées par des compagnies nationales, étrangères et mixtes, dont les principales sont la Palentina Leonesa , la Leonesa Asturiana , l'Anglo-Asturiana et l'Investigadora. Les cokes que l'on fait à l'air libre sont vendus aux prix de 3, 4 et 6 réaux le quintal ; les plus estimés sont ceux qui proviennent des mines du duc de Rianzarès, mari de Ja reine-mère. Toutes ces mines attendent, pour donner un grand revenu et pour représenter un capital en rapport avec leur importance élémentaire que l'industrie nationale multiplie ses usines et que le sol soit sillonné de chemins ou de canaux. Si les Espagnols avalent des cheminées comme les Européens du nord, ils pourraient provoquer, pour l'utilité de leurs appartements et au profit des mineurs, l'extraction annuelle de quelques milliers de quintaux de charbon de terre; mais la générosité de leur soleil les dispense d'avoir recours à la chaleur artificielle, et si c'est autant de gagné pour eux, c'est tant pis pour les marchands de charbon et pour les blanchisseuses.

Le soufre minéral, récemment humilié dans son usage le plus vulgaire par l'invasion de l'allumette chimique, abonde dans diverses contrées de l'Espagne, où on le trouve à l'état terreux ou cristallisé; c'est dans ce dernier état qu'il se présente à l'Exposition, en fragments extraits de Conil, mine abandonnée à cause de la dépréciation industrielle de ses produits, et ne conservant de valeur que poulies poulies minéralogistes et les géologues. Dans la province de Salamanque, à Terruel, il existe encore de grandes exploitations de soufre dont le prix s'élève de 22 à 60 réaux le quintal, selon qu'il est en pierre brute, en bille ou en fleur.

Une matière précieuse pour le pavage, l'asphalte, dont nous remarquons un fragment dans la collection, se trouve dans les montagnes de Soria, à la sierra de Picofrentes, où elle occupe une étendue de sept milles, plus de deux lieues. Cette sorte de bitume, qui, indépendamment de son utilité pour le pavage, sert encore à goudronner les cordages et à composer des vernis, couvre un g'sèment de grès d'une grande épaisseur et est exploité par une compagnie particulière.

En ce qui touche les sels, dont l'Espagne est si riche, M. Ramon de la Sagra fait remarquer que les minéralogistes regretteront de ne pas trouver dans la galerie qui le concerne l'intéressant sel capillaire de Calatayud, si rare dans les collections de produits salins ; il fait la même remarque à l'égard des cristaux transparents de sel gemme, employés dans les expériences de polarisation de la lumière, et, par cela même, si précieux pour les physiciens; mais l'abondance de ces produits et le défaut de développement dans les manufactures qui les emploient ont précisément fait croire, ajoute le savant commissaire espagnol, que ces objets n'étaient pas dignes de figurer à l'Exposition, ce qui fait qu'on ne les y a pas envoyés. Les sels communs qui ont été exposés proviennent seulement des provinces d'Almeria et des salines d'Anana. On voit quelques beaux échantillons des sels gemmes célèbres de Cordoue, mais les séries devaient et pouvaient être beaucoup plus riches et surtout plus variées.

Les soudes naturelles d'Alicante, de Murcie, de Barcelonne, de Grenade et des Canaries se présentent à des prix fort réduits, car l'introduction dans le commerce de la soude artificielle, qui possède un avantage incontestable pour la saponification des huiles, a porté un coup mortel à ce produit naturel et spontané du littoral péninsulaire. La glaubérite, ou soude sulfatée de Burgos, récemment livrée à l'exploitation sur les bords du Tiron, affluent de l'Ebre, attend, pour acquérir sa véritable valeur, que les arts chimiques, tinctoriaux et céramiques auxquels elle est affectée prennent du développement en Espagne ; la consommation du sulfate de soude ne dépasse presque pas aujourd'hui celle qu'effectue la verrerie de Rozas, dans la province de Santander.
Après avoir parlé des minéraux salins, dont l'énumération serait trop longue, nous aborderons les métaux, et particulièrement le fer, qui, dès 4846, donnait déjà un produit de 650,000 quintaux.

On trouve dans Pline une longue description des mines espagnoles et principalement des mines d'argent, ce qui prouve que, sous les Romains, l'Espagne possédait déjà des exploitations métallurgiques importantes. Après Pline, d’autres écrivains du célèbre empire se sont occupés de la même question, et de l'opinion qu'ils ont exprimée, il résulte que la presque totalité de l'argent, du plomb et du cuivre, dont la société romaine faisait usage, provenait des mines de la Péninsule. Du reste, les énormes tas de despumations vitrifiées connues en Espagne sous le nom de scorie romaine, attestent la véracité de cette opinion ; seulement l'industrie moderne peut hautement accuser d'impéritie les procédés antiques, car les rebuts que nous venons de signaler contiennent encore assez de métal pur pour payer les travaux que nécessite son extraction ; imitateurs serviles du génie politique des conquérants sous lesquels ils vivaient, les chimistes de l'antiquité, éclairés par une gloire extraite de l'avilissement de vingt peuples, avaient besoin de mettre en fusion des masses de minerai pour obtenir quelques onces de matière précieuse ; de nos jours, la gloire et le métal s'épurent à meilleur compte.

C'est surtout au profit du fer, métal peu connu des anciens, qu'a tourné le progrès des procédés épuratoires, et peu de pays en Europe sont plus riches que l'Espagne en éléments ferrugineux ; disons aussi qu'il n'y en a pas qui en consomme moins, ce qui donne la raison de l'exiguïté des produits des mines en exploitation.

L'Angleterre, celle de toutes les nations du monde qui use le plus de fer puisqu'elle l'applique à tout, faisant des portes, des planchers, des charpentes, des magasins, des maisons entières, des clôtures , des ponts, des tubes pour la conduite de l'eau et du gaz, des navires, des barques, des phares, et toutes sortes de machines tant urbaines que champêtres en fer, l'Angleterre fait grand cas des fers espagnols qu'elle utilise avec ceux de Suède et de Russie ; elle met même les aciers de Biscaye au niveau de ce que la Suède produit de plus lin dans cette matière, et si elle ne se fournit pas dans la Péninsule de toute la quantité de fer déterminée par la différence qui existe entre sa production propre et ses besoins, c'est parce que les moyens d'exploitation et de transport étant encore en Espagne fort imparfaits, le fer de ce pays revient plus cher que tous les autres; or, la cherté des objets équivaut pour l'Angleterre à la perte de leur qualité; c'est donc, encore, à une question de voirie que doit être ramenée l'infériorité de l'Espagne sur ce point.

C'est toujours là qu'il faut revenir quand on veut trouver la cause du caractère stationnaire d'un peuple; partout où la locomotion est difficile, l'homme ne sort pas du logis, et l'homme qui ne voyage pas ne peut ni rien apprendre ni rien gagner, car la science et la richesse sont essentiellement indomiciliaires et demeurent dehors comme le plus vulgaire des gibiers.

Il y a en Espagne une trentaine de mines de fer qui, susceptibles de devenir la source d'un immense revenu, ne produisant, cependant, ainsi que nous le disions dans notre précédent article, que 650,000 quintaux représentant une valeur de 10 millions de francs. Si l'on en excepte le fer provenant des mines les plus rapprochées de la mer, tout celui qui s'élabore dans les diverses forges espagnoles se consomme dans le pays, qui n'en fait, d'ailleurs, qu'un usage extrêmement réduit comparativement aux autres nations du nord de l'Europe ; il suit de là que la commande faiblit assez fréquemment et que beaucoup de fourneaux s'éteignent durant des années entières, ce qui ralentit, ce qui paralyse même l'exploitation; de sorte qu'avec ses trente mines d!une richesse incontestable, l'Espagne obtient dix fois moins de résultats que n'en réalise l'Angleterre dans la seule section de l'Ecosse qui fournit 700,000 tonnes de fontes, soit sept millions de quintaux par année. Un moyen infaillible d'accélérer le travail minier dans la Péninsule c'est, d'un côté, de décupler la consommation intérieure, et, d'un autre côté, de donner au métal les avantages du bon marché au port d'exportation; ce double bénéfice peut être obtenu par la construction de chemins de fer, c'est-à-dire, par l'application du fer au service du fer ; une fois sillonnée de rails, l'Espagne aura ses mines à la portée de la main et pourra familiariser le plus petit de ses villages avec l'usage du fer, lequel est si rare dans toutes ses provinces que, sur les points les plus isolés de chacune d'elles, le laboureur en est resté à !a charrue de bois, instrument primitif dont la survivance implique l'imperfection des travaux et le dénuement des travailleurs; elle pourra, de plus, après avoir substitué le fer au bois dans les détails de la vie domestique, présenter à bon compte le surplus de sa production sur le marché et faire, de cette sorte, commanditer ses exploitations par la consommation universelle. Jusque-là cette nation, oublieuse d'elle-même et inutile aux autres, restera pauvre au milieu de capitaux immenses, et, Tantale de la civilisation, souffrira la faim du confort à côté des nombreux éléments destinés à la satisfaire.

Ces éléments sont l'objet d'une si grande négligence, que leur possession semble être en partie ignorée de l'autre côté des Pyrénées. Nous parlions tout à l'heure de l'excellence des fers de Biscaye, eh.' bien ce sont précisément ceux-là qui manquent à l'Exposition, car nous ne pouvons pas accepter à titre d'échantillons, les deux pièces d'artillerie forgées à Oñate par les carlistes; ces objets méritent de fixer l'attention comme spécimens de l'art de la fonderie, en Espagne, mais non pas comme montres de la supériorité du métal. Les fers de Biscaye, proviennent particulièrement de la montagne d'Arbalan, dans l'Alava; ils sont spathiques, c'est-à-dire adhérons à des minerais feuilletés; le filon en exploitation dans la montagne d'Arhalan, date de peu d'années, mais il promet des résultats considérables, car il est d'une épaisseur de quatre mètres et ne présente pas de difficultés pour l'extraction. La forge do San Pedro de Araya, à laquelle revient le traitement du minerai dont nous venons de parler, en a exposé quelques fragments bruts, en fonte et à l'état malléable, mais ces exemples ne donnent qu'une incomplète idée de la matière, dont le prix, à cause sans doute de l’éloignement du charbon que l'usine tire des Asturies, nous semble d'ailleurs trop élevé. Ce prix est de 10 réaux pour la fonte et de 80 pour le fer malléable, ce qui porte les fers supérieurs obtenus par le mélange de trois parties des minerais célèbres de Somorrostio avec les minerais ordinaires, à 108 réaux le quintal, chiffre évidemment hostile à la concurrence.

Les fers des Castilles, ceux de Barcelonne et de plusieurs autres provinces, n'ont pas paru non plus à l'Exposition. Léon, tes Asturies, Salamanque, l'Andalousie, Malaga, Alméria, Séville, ont fait preuve de plus d'exactitude. La série des fers de Léon, exploités par la compagnie Leonesa dont nous avons parlé à propos des houilles, offre une grande variété de minerais où le fer se trouve dans divers étals d'oxidation et de carbonate, d'argiles et de grès ferrifères; les gisements asturiens sont de même nature que ceux de Léon, ils se composent d'oxides, de peroxides et d'hydroxides; seulement cette, dernière série présente du fer olignite qui ne se trouve pas dans la première; ce minerai est particulier au mont Arana. La fonte s'obtient dans de haut fourneau à l'anglaise, c'est-à-dire, dans ces appareils colossaux, assez semblables à des tours au moyen desquels l'Ecosse, qui possède plus qu'aucun autre pays, le secret de leur utilité, obtient près d'un million de kilogrammes de fonte par mois. L'affinage, vu la rareté, ou tout au moins la cherté de la houille, se fait malheureusement au charbon de bois qui, bien que fort abondant dans le pays, est cependant loin de suppléer, tant pour le prix que pour l'activité de combustible minéral exclusivement employé dans d'autres pays.

Les couches des Alamos, d'où précèdent les filons d'Herguizuela, dans la province de Salamanque, sont très riches en minerai de fer hydroxidé et carbonaté, puisqu'on calcule que ces minerais donnent 45 p. cent, mais les séries de l'Andalousie et notamment les mines de fer magnétiques de Marabella, donnent 60 p. cent à l'affinage, et sont, par conséquent, de près d'un tiers plus riches que celles de Salamanque. Non loin des mines de Marabella et dans le même district de Malaga où elles sont situées, se trouve, comme un accompagnement géologique des fers magnétiques, du carbure ferrugineux ou plombagine, que nous appelons communément de la mine de plomb; il git dans des veines de serpentines assez abondantes dans les entrailles de la Sierra Bermeja, qui fait du canton de Benahis.

Une mine d'une autre espèce, se formant de fer micacé avec hydroxide, est exploitée à Bacarès, dans la province d'Alméria; le fer qui en résulte est excessivement malléable et ne sort pas du pays, non plus que celui de Beires qui peut lui être comparé.

Mais tous ces minerais et beaucoup d'autres encore dont l'énumération serait, oiseuse et fatigante, sont traités, a deux ou trois exceptions près, dans des forges, dites catalanes, autrement dit d'après l'ancien système des petits fourneaux, mode de procéder qui, tout, en requérant les bras de cinq a six personnes par fourneau, ne peut produire cependant dans quatre ou cinq heures de travail, qu'une quinzaine de kilogrammes de fer. La compagnie Palentina-Leonesa de Leon, et celle du Pedroso de Seville, nous paraissent posséder, seules, des hauts-fourneaux; il est vrai de dire que, si modestes qu'ils soient, ces établissements suffisent a la consommation avec laquelle ils sont en rapport et en dépassent même les besoins, puisqu'un des hauts-fourneaux du Pedroso est éteint dans ce moment, par la raison que ses produits manquent de débouchés. Le génie de la production ne se développe dans un pays qu'en proportion de l'accroissement de la consommation ; de telle sorte que produire est, contrairement a l'opinion commune, une question secondaire; la question de principe, c'est consommer; l'appétit d'une chose, fait naitre industriellement celte chose; les Inventeurs, agents des appétits publics, n'apportent que ce que la volonté sociale, dont ils ont l'intuition, leur a demandé; là ou le public ne consomme rien, on n'invente rien, et, tant en thèse nationale qu'en thèse individuelle, celui là seul sait produire, qui sait consommer; il n'y a pas de meilleur cuisinier qu'un gourmand. Lorsque l'Espagne, sortant de ses baillons et de son austère paresse, se résoudra à entrer dans cette voie du luxe civilisateur, où l'homme fait un art de ce que la nature appelle un besoin, et où les besoins les plus impérieux s'adressent aux objets les plus superflus, alors le génie de la production se réveillera en elle, alors ses industries seront à la hauteur des établissements fondés par les peuples les plus avancés.

Du reste, l'usine de Pedroso est un heureux témoignage des progrès que l'Espagne a faits depuis peu d'années; cet établissement, qui possède cinq roues à eau de la force de 250 chevaux et, dans la prévoyance de la rareté des eaux en été, une machine à vapeur de la force de 50 chevaux, quatorze fourneaux de diverses classes, sept forges, etc., serait digne de figurer dans des pays où l'industrie est plus développée que dans la Péninsule; c'est un remarquable jalon planté sur le chemin de l'avenir.
Ses productions, connues pour la supériorité de leur qualité, mais, aussi, pour la cherté de leur prix, s'élèvent à 50,000 quintaux par an et pourraient licitement atteindre 75.000 ; ce résultat serait encore loin de la fécondité des hauts fourneaux écossais, dont nous parlions tout à l'heure, mais c'est déjà un grand progrès fait sur les forges catalanes.

Voilà pour le fer; disons, en résumé, que ce métal est bon, abondant, d'extraction facile, mais fort cher, on sait pourquoi.

L'Espagne, que nous venons de voir traitant, à l'Exposition, ses houilles, ses soufres, son asphalte, ses sels et ses fers avec assez de dédain, a mis quelque vaniteuse complaisance à étaler son argent.
Cette façon d'agir nous rappelle la conduite de ces hidalgos ruinés qui, faisant bon marché des qualités solides qui constituent l'éducation et le bien-être, croient avoir donné d'eux une excellente idée quand, après une course pédestre de plusieurs lieues, ils arrivent à destination, la tête haute et l'estomac vide, satisfaits de pouvoir montrer des éperons d'or à leurs talons et une cravache à poignée d'argent dans leur main. L'Espagne ne s'est pas encore relevée de la maladie dorée qu'elle contracta il y a quelque trois siècles dans le Nouveau-Monde; le souvenir de l'éclat passager que lui donna le vernis métallique de ses colonies l'empêche de voir que ce lustre a tourné à son préjudice; et le fait moderne de la Californie, dont l'or, extrait à grande peine par les mineurs, est encaissé par les marchands de draps, de toiles et de comestibles, n'est pas assez puissant pour lui dessiler les yeux : du moment qu'elle a de l'argent, elle se croit la première nation du monde; aussi, venez voir l'espace qu'occupe à l'Exposition cet élément spécial de la fierté castillane !

Voici 17 échantillons de minerai argentifère d'Alméria, en voici 83 de Murcie, 11 de Guipuzcoa,7 de Malaga, 2 de Linarès, puis encore de Guadalaxara, de Grenade, de Lugo, d'Oviedo, de Salamanque, de Tarragone, de Zamore, de Saragosse, de toujours et de partout ; Tenemos plata , voila ce que les Espagnols ont été heureux de pouvoir dire aux peuples assemblés dans le Palais de Cristal; à quoi on peut leur répondre qu'ils en ont eu bien davantage et qu'ils n'en sont pas plus avancés pour cela.

C'est dans les galènes ou minerais de plomb que se trouve principalement l'argent espagnol; la richesse de ce minerai est réellement surprenante, et il n'y a presque pas de province en Espagne qui n'en ait sa part; Murcie est surtout favorisé sous ce rapport ; celle province possède vingt-deux mines de plomb de diverses espèces; les galènes argentifères en contact avec le zinc sulfure des mines de San José, Josefita , et Mazaron, celles mêlées avec le fer et le cuivre piritueux de Porvenir, donnent de 14 à 50 p. 100 de plomb et d'une à près de trois onces d'argent par quintal. Les galènes d'Alméria, dans les montagnes célèbres de Gador et d'Almagrera, sont moins nombreuses mais plus riches en argent que celles de Murcie ; il y en a qui contiennent Jusqu'à une livre d'argent par quintal.
Ce grand morceau qu'on voit à l'Exposition provient du riche filon de Jaroso, dans la sierra d'Almagrera; ce filon donne en moyenne 13 p. 100 de plomb et 13 onces d'argent par quintal.

Toute la côte d'Andalousie est remplie de minerais de ce genre; la province de Malaga présente cette substance mêlée avec le fer piriteux et le fer hydroxidé ; le sulfure de plomb abonde dans la Catalogne; les provinces basques, en Guipuzcoa, possèdent des galènes mêlées avec la blende ; à Lordiz, canton de Berastegui. ce minerai est superposé au fer spathique de l'épaisseur d'un mètre dans une couche de deux pieds, en blocs considérables; Vizcoch offre un minerai semblable, non exploité jusqu'à ce jour, mais dont on peut voir un échantillon à l'Exposition.

« Tous ces minerais, dit M. Ramon de la Sagra, sont traités dans des fours à manche avec du vent forcé, et dans des l'ours atmosphériques de grand tirage. Les pirites de fer qui sont fréquemment mêlées aux galènes, sont utiles pour le traitement des anciennes scories et des plombs carbonates trop chargés de fer, par la transformation que le soufre opère de celui-ci en sulfure. Ces amateurs de minéralogie verront avec plaisir un échantillon de fer de forme stalactitiqne avec des cristaux de plomb carbonate.

On a découvert, il y a environ six ans, dans la province de Guadalaxara. une mine d'argent gris dont il s'est beaucoup parlé dans la Péninsule à cause des bénéfices énormes qu'elle a donné aux premiers actionnaires; des villages entiers, dont les habitants auraient peut-être mieux fait de rester à leur charrue, se sont établis autour de cette mine, connue sons le nom de Hidenelaencina ; on vante les procèdes employés pour l'extraction du minerai et l'on s'émerveille sur le bon marché des opérations; l'argent de Hiendelaencina fait partie de la collection exposée.

Ce que nous venons de dire par rapport à l'argent espagnol nous dispense de parler du plomb car on se rappellera que c'est dans les galènes que nous avons trouvé la plata ; seulement ce dernier métal est le seul dont nous ayons voulu faire cas pour nous conformer à l'humeur du peuple auquel ces lignes sont consacrées. Les masses de plomb mêlé au soufre, à l'antimoine, au fer, au zinc et à l'argent que l'Espagne possède sont incommensurables; malheureusement les arts auxquels s'applique cette matière sont peu développés dans le pays, ce qui fait que le plomb y est en grande partie converti en céruse ou blanc d'Espagne et livré, dans cet état à l'exportation.

On évalue l'argent annuellement extrait des mines espagnoles à 40 millions de réaux, soit 10 millions de francs ; il serait facile de prouver que si la population ouvrière, qu'absorbe cette sotte industrie était appliquée à d'autres productions, elle réaliserait des revenus infiniment plus considérables. Nous disions tout à l'heure qu'on vantait la mine récemment découverte dans la province de Guadalaxara; sait-on ce que cette exploitation a produit depuis six ans qu'on s'en occupe? elle a produit 20 millions de réaux (cinq millions de francs!) et des villages entiers sont appliqués à ce labeur absurde dont l'encaisse est inférieur à celui que réalisent vingt de nos artisans! Le peuple le plus riche du monde, le peuple américain, s'est formé des individus les plus désargentés de l'Europe; ce sont les pauvres du vieux monde qui ont peuplé les États-Unis, mais ces pauvres n'ont pas eu besoin, pour s'enrichir, d'exploiter des mines d'argent, ils ont labouré la terre et fondé des manufactures; et dès que le fait de la richesse a été créé ils se sont peu occupés du symbole que la représentation du produit soit du papier ou du métal, peu importe; la chose essentielle c'est le produit. Voila ce que l'Espagne ignore encore, bien qu'elle ait, plus qu'aucune autre nation, fait des écoles pour le savoir.

Gérone, Grenade et Léon ont exposé des quartz et des sables aurifères. Le minerai de la première de ces trois provinces passe pour très-riche. Quant aux terres pailletées de Léon, elles appartiennent aux alluvions formés dans la vallée de la rivière Pequeño, dans la Cabrera supérieure : ces alluvions couvrent une grande surface, et l'on attend, cela va sans dire de grands résultats de leur exploitation, qui ne fait encore que commencer. Il résulte des statistiques publiées avant 1850 que les lavages établis sur divers points ont produit 50 MM d'or d'une valeur de 40,000 francs ; ce chiffre donne la mesure de l'enfantillage des chercheurs d'or péninsulaires.

Pour compléter ce rapide examen de la métallurgie, il nous reste à parler du cuivre, du mercure, du zinc, de l'étain, de l'antimoine, du nikel et du cobalt; mais plusieurs de ces métaux ayant été implicitement traités à propos du plomb, avec lequel ils se trouvent mêlés, nous n'avons pas à y revenir; si l'on en excepte, d'ailleurs, le cuivre et le mercure, ces matières, bien que fort abondantes dans la géologie espagnole, sont produites en si petite quantité, qu'il ne vaut guère la peine de s'en occuper.

Les plus beaux cuivres qu'on voit à l'Exposition proviennent des provinces de Huelva, de Seville et d'Alméria. Le premier est un cuivre gris se formant d'un mélange de pirites de fer et de cuivre, et contenant 5 p. % seulement de ce dernier métal. Un deuxième minerai, originaire de la même province de Huelva, se compose de sulfo-arsénio-antimoniure double de fer, cuivre, argent et autres matières; il se trouve tonnant une bande irrégulière de 40 centimètres de largeur, et contient 22 p. % de cuivre.

Le filon qui produit les cuivres de Séville, près du village de Castillo-de-las-Guardas, est de 13 mètres d'épaisseur sur une étendue de 336 et une profondeur de 35 ; le minerai est mêlé de quartz ferrugineux.
Cette exploitation fournit plus de 200 quintaux de cuivre par mois.

Quant à ceux d'Alméria, ils sont extraits de Velez-Rubio, de Bayargue et de Turre, et se font remarquer pour leurs couleurs : ils sont bleus et verts.

Saragosse et les Asturies exhibent aussi des cuivres argentifères et carbonates qui méritent d'être mentionnés.

Les spécimens de mercure fournis par Oviedo et Ciudad-Réal ont cela de curieux qu'ils le présentent dans ses différents états géologiques, c'est-à-dire avec les substances terreuses et fossiles qui accompagnent ses gisements assis dans une formation silurienne supérieure. Les mines célèbres d'Almaden se composent de veines d'une grande épaisseur tracées dans les rocs de la Manche. Malgré les travaux actifs qui se pratiquent dans ces mines depuis plusieurs siècles, leur profondeur n'excède pas 150 brasses; la principale veine a de 30 à 50 pieds d'épaisseur; le mercure s'y trouve à l'état natif et combiné avec du souffre. Il y a à l'Exposition des exemplaires de cinabre cristallisé, de grès imprégné de cinabre, de mercure corné, jusqu'au nombre de vingt-six échantillons très-intéressants pour ceux qui sont curieux d'étudier la région géologique du mercure espagnol.

Ces mines fournissent annuellement plus de 20,000 quintaux de mercure, ce qui constitue plus des trois quarts de la production annuelle du monde dans cette matière.

Nous assistions il y a quelques années au débarquement d'un navire génois sur le quai de la Havane, et les beaux marbres polis que l'Italie délivrait aux riches propriétaires de l'île de Cuba excitaient à un haut degré notre admiration : il y a loin de la Méditerranée au golfe du Mexique, et lorsqu'une pierre est jugée digne d'être transportée de l'un à l'autre de ces deux points, il faut convenir que cette pierre doit être fort rare dans le pays qui, pour la posséder, consent à l'honorer d'un .si coûteux trajet. Le marbre est rare, en effet, à la Havane.
Nous parlons du marbre équarri, scié, poli et formant des tables, des consoles, des guéridons et autres ornements de domicile; quant au marbre en carrières il s'y trouve en aussi grande abondance que la pierre commune ; à quelques lieues de la Trinidad , dans les environs de Matanzas, non loin de ;Santiago, presque partout les cours d'eau murmurent et se brisent en cascades sur des lits de marbre; l'île de Pinos, à quelques portées de fusil de Cuba, n'est, à proprement parler, qu'un noyau de marbre jeté au milieu de la mer; mais dans les pays où le génie de l'exploitation n'a pas élu domicile et où les moyens de transport sont imparfaits, on ne possède rien de ce que l'on a, et, quand il s'agit de transporter du marbre, il y a plus loin de Cuba à Cuba que de Gênes à la Havane, c'est pourquoi les colons d'Amérique achètent encore à l'Europe une substance dont leur pays est abondamment pourvu.

Nous pouvons dire à propos de Cadix et de Barcelone ce que nous venons de raconter par rapport à la Havane ; le marbre est très-rare dans les villes espagnoles et celui qu'on y voit y a été, en grande partie, apporté de l'étranger : est-ce à dire que l'Espagne manque de marbres? Voyez plutôt :

Une société collectionniste de Madrid expose, à elle seule, 87 échantillons de marbres de diverses sortes, ce qui témoigne déjà de 87 carrières; outre cette collection, nous voyons encore celles d'Alméria, de Cordoue, de Grenade, de Guipuzcoa, de Huelva, de Léon, de Malaga, d'Oviedo, de Saragosse et de Cuba, formant en tout une soixantaine d'échantillons supplémentaires.

Parmi ces spécimens il s'en trouve d'extrêmement remarquables non-seulement à cause de leur qualité, mais encore sous le plus précieux rapport de leur originalité et des traits exceptionnels de leur physionomie. Nous citerons, entre autres, les marbres blancs à veines bleues de Loja dans la province de Grenade ; ce marbre est coté 30 réaux, ou 8 francs le pied cube ; ce prix est un peu élevé, mais il ne nous semble pas encore en rapport avec la rareté de la matière, si les demandes étaient nombreuses, ce qui aura lieu quand ce marbre aura paru sur le marché, il deviendra probablement plus cher.
Il y a encore, dans la même province, les marbres d'Alora à veines bleues et jaunes, cristallisation rocheuse aussi originale et plus belle même que la première ; malgré la magnificence de cette dernière carrière, elle est restée sans exploitation ou, tout au moins, les travaux dont elle était l'objet sont actuellement suspendus.

Les marbres sculpturaux de Macael dans la province d'Alméria sont aussi finement graines qu'on les puisse désirer pour l'exécution de ces travaux d'art; leur blancheur est aussi parfaitement irréprochable; cependant l'absence de routes les condamne à rester inconnus et leur usage n'outrepasse pas le rayon de la carrière. Ceux de Dallas, dans la même province, sont exploités avec un peu plus de succès parce qu'ils sont plus voisins du port d'Adra.

Cabra, située dans la partie la plus rocailleuse de la province de Cordoue, est aussi d'une grande richesse en marbres et calcaires métamorphiques; on voit à l'Exposition neuf à dix échantillons des carrières de cette juridiction ; nous remarquons dans le nombre, le marbre de Lanchares excessivement dur et n'ayant pas de veines; son excellence est réputée pour les meules de moulin ; un fragment de cristallisation formé à peu près exclusivement de carbonate de chaux, mérite encore de fixer l'attention des savants; cette pierre d'eau (piedra de agua) comme on l'appelle dans le pays, se trouve dans la montagne de Notre-Dame ( cerro de Nuestra Senora) à quelques lieues de Cordoue; on en extrait de diverses sortes, tantôt d'une blancheur extraordinaire, tantôt sillonnée déveines; les mêmes carrières abondent en cristaux carbonates de forme prismo-rectangulaire; maison fait si peu d'usage de ces précieuses matières dans la contrée, que le premier venu peut aller en extraire sans être tenu de rien payer au propriétaire, et pour qu'on ne croie pas que les extractions peuvent s'opérer par surprise, nous ajouterons que la règle s'applique même aux meules de moulin.

Les marbres écaille, gris, cendrés, rouges, châtains, bruns, noirs, unis et veinés sont encore infiniment plus abondants en Espagne que les marbres blancs ; la serpentine est commune à Malaga, mais celle de la Sierra Huejar, dans la province de Grenade est plus élégamment tachetée et nuancée que les autres et se trouve, pour cette raison, plus estimée; la carrière qui la fournit est fort ancienne, car les colonnes de l'autel de las Salesas à Madrid et celles de San Miguel à Grenade en ont été extraites à une époque déjà loin de nous.

Les albâtres et les autres variétés de chaux sulfatée proviennent de Saragosse, de Santander et de Murcie. Les chaux hydrauliques sont particulièrement d'Alava.

On voit que si les Espagnols ne couvrent pas leurs meubles, ne décorent pas leurs chambres, ne carrèlent pas leurs appartements, ne construisent même pas leurs maisons avec du marbre, ce n'est pas la faute de la nature, qui leur en a donné autant et peut-être plus qu'aux autres peuples; ce sont eux-mêmes, ici, qui sont coupables de s'être croisé les bras devant les richesses élémentaires dont ils regorgent.
Ils ont semblé attendre que le Créateur, après avoir muni l'Espagne de carrières nombreuses, se mit à les exploiter lui-même et à en élaborer les matériaux à leur profit ; ils n'ont pas réfléchi qu'à ce compte il y aurait plus d'avantage à être Espagnol que Providence, ce qui contrarierait singulièrement les notions fondamentales de l'éducation publique.

Si, en voyant la simplicité déplorable d'un intérieur de bourgeois espagnols, on se trouve forcé de conclure que l'Espagne manque totalement de marbres, on doit induire de l'état des vaisselles que la Péninsule est pauvre d'argiles réfractaires ; cependant cette matière est en grande abondance et en très-belle qualité dans plusieurs provinces; celle d'Alméria a exposé les fines terres de Sorbas qui n'ont servi, jusqu'à ce jour, qu'à faire des poteries ordinaires, mais dont, avec plus d'art, on pourrait appliquer la vertu à des faïenceries supérieures; le Kaolin, cet élément chinois, auquel nous avons conservé le nom Levantin qu'il doit à ses inventeurs, se trouve en larges lits dans les districts de Gradoso, de Terjera et de Nijar, celui de ce dernier district est employé dans la manufacture de Séville.
Le kaolin, vu le dédain gérerai des Espagnols pour la porcelaine, n'a guère servi, jusqu'à ce jour, qu'à la composition des briques réfractaires; d'ici à quelques années, quand le peuple espagnol aura pris l'habitude de changer d'assiette, il en cassera davantage et la fabrication décuplant ses produits le perfectionnement s'ensuivra nécessairement, de telle sorte que les divers éléments argileux, dont nous venons de parler, seront combinés et épurés au profit du progrès.

Il y a, à l'Exposition, trois figures en terre cuite représentant des Andalous ; ces statuettes sont un excellent spécimen des argiles plastiques de Malaga ; mais ces argiles, d'une finesse de grain peu commune, ne servent encore qu'à la poterie. Quelques-unes de ces substances commencent, il est vrai, à donner quelques bons résultats manufacturés, ainsi que nous le démontrerons plus tard , mais toutes peuvent devenir et deviendront, sans doute, la base de grandes et profitables industries.

Nous bornerons la nomenclature des combinaisons magnésiennes, qu'on trouve dans la Péninsule, à la belle terre de pipe de Ballécas, près Madrid, et à la chaux phosphatée de Logrozan, province de Caceres, dans la pittoresque et vieille Estrémadure. Cette phosphorite, dont l'efficacité est incontestable en ce qui touche l'engrais et l'amélioration des terrains épuisés ou naturellement pauvres, se trouve à l'état pierreux, dans des veines arrivant à la superficie du sol ; elle gît dans des rocs de granit et est recouverte d'argile ardoisée ; les veines varient de 5 à 6 pieds d'épaisseur sur 10 de profondeur et contiennent 81.45 de phosphate de chaux et 14 de fluoride de calcium; résistant à l'action de l'air, et étant, par conséquent, indestructible, cette substance demanderait une manufacture d'appropriation ; mais rien n'a encore été fait à ce propos, et la richesse dont il s'agit, reste, comme tant d'autres, pour mémoire. Mentionnons, pour en finir avec cette section géologique, une sorte de savon minéral ou silicate de magnésie que l'on extrait de Nijar, concurremment avec le kaolin; les manufactures de tissage de la Catalogne font un usage assez considérable de cette terre onctueuse, que la ville de Puzzol, en Italie, nous a fait connaître sous le nom devenu vulgaire de Puzzolane.

A défaut de diamants l'Espagne a exposé de magnifiques cristaux de roche au nombre desquels nous en remarquons de rouges à double pyramides, qui passent dans le commerce sous le nom de Jacinthes de Compostelle et de jaunes, extraits de la mine de Carmen del Jirazil, située à Majaditas, dans le district de Villasbuenas. Ces derniers se taillent à l'instar des topazes et sont acceptés sous la dénomination de topazes de Bohême.

Telle est la naturelle et providentielle disposition du sol péninsulaire, son opulence est notoire, et il reste démontré que si les Espagnols voulaient en tirer parti, ils deviendraient le peuple le plus brillant de la terre. Nous allons voir maintenant, en commençant par l'agriculture, ce que cette nation à su faire des éléments de confort au sein desquels elle se trouve placée.

Quand, dans un pays, l'agriculture est restée un métier régi par la routine, tout s'en ressent; ou plutôt l'état de l'agriculture est la dernière répercussion de la situation industrielle d'un peuple ; car l'art ne commence pas précisément à la charrue, il y aboutit ; et, en vrai bourgeois qu'il est, ce n'est qu'après avoir irrévocablement élu domicile dans les villes qu'il daigne courir les champs et faire, à sa façon, des parties de campagne. Le bourg, exclusivement habité par des agriculteurs qui, durant l'hivernage, fabriquent eux-mêmes leur vestiaire et leurs ustensiles, récolte toujours assez de denrées pour l'alimentation de la tribu ; de là l'inutilité soit de perfectionner les instruments, soit d'étudier les circonstances favorables au labour ; là, l'engrais est inconnu, le sillon superficiel, la cueillette irrégulière et pleine d'imperfections; on sème mal, on perd une partie de ce qu'on ramasse; l'agriculture en est aux rudiments et elle n'en peut pas sortir, par la raison que son produit, toujours suffisant, ne saurait s'augmenter qu'en pure perte.

Vient le village avec sa population d'artisans, de bourgeois et de commerçants, avec ses besoins plus nombreux et plus recherchés que ceux de la population rurale, et, tout aussitôt, le laboureur prévoyant la possibilité de tirer profit de l'amélioration et du surcroît de ses produits, conçoit la pensée de cultiver mieux et de récolter avec plus de soin; déjà la réflexion lui indique que tel terrain est supérieur à tel autre, pour l'éducation de telle denrée, il songe au perfectionnement de ses instruments, et, dès la naissance de l'art urbain, un principe d'art s'introduit dans l'agriculture.

A proportion que la ville se fonde, les champs s'organisent et s'embellissent; et quand les marchands de la cité se sont décidés à ouvrir de larges voies de communication pour se mettre industriellement en rapport avec d'autres marchands, tant nationaux qu'étrangers, alors l'agriculture, appelée comme toutes les autres industries, à étendre son bras sur le monde entier, s'inspire de l'intelligence commune, s'assimile l'art et devient véritablement florissante.

L'Espagne rurale est à peu près à la première moitié du chemin; ses industries urbaines ne donnant pas assez de produits pour que ses marchands aient senti la nécessité de se créer des débouchés par l'ouverture de grandes artères viables, il en résulte que l'agriculture en est réduite à travailler pour la seule alimentation de ses districts respectifs; et, comme le sol est fécond, le génie humain n'a pas besoin de venir au secours de la nature.
Dépourvu de tout stimulant, le laboureur espagnol est resté routinier et traditionniste. Si vous jetez un coup d'oeil sur la section industrielle des mécaniques
et des manufactures métalliques de la Péninsule, vous n'y verrez aucun instrument aratoire.
A quoi bon, en effet, imaginer des charrues et des herses nouvelles dans un pays où les beaux blés de Saragosse, de Huesca, de Villacastin, de Zamora, de Médina del Campo, etc., valent de 7 à 10 fr. l'hectolitre, dans l'état actuel de la production, et où ces mêmes blés, manquant de moyens de transport et condamnés à être consommés dans la circonscription du territoire qui les a vu naître, ne peuvent se multiplier que pour subir une dépréciation?
Evidemment cet état de choses, favorable au statu quo universel, n'admet pas le progrès agricole.
Sur le littoral, les blés sont beaucoup plus chers que dans les provinces centrales, mais cette augmentation de prix leur est infligée par la locomotion, et leur valeur est déjà trop élevée vers les ports, pour qu'ils puissent supporter la concurrence des blés étrangers.

On voit à l'Exposition, quinze variétés de blés espagnols, aucun pays n'a exhibé autant de ressources agriculturales; si nous ajoutons à cela sept à huit sortes de maïs, remarquables par le prodigieux développement de leurs épis et deux échantillons d'une espèce de couscous, connu dans le pays sous le nom de panizo, nous aurons donné une idée du parti que, dans des conditions meilleures, on pourrait tirer du sol péninsulaire. Les minoteries de Séville et de Valladolid, ont envoyé à Londres des farines de plusieurs qualités.

La culture du riz est particulière à l'ancien royaume de Valence, où elle est faite dans des terrains inondés ; nous en remarquons de quatre sortes : commun, moscado, largo et hermoso. Le prix originaire de cette denrée est de 32 à 37 fr. les 100 kilogrammes, mais les frais de mutations, en la rendant inaccessible aux étrangers, fixent sa consommation dans les limites nationales.

Ceux de nos lecteurs qui connaissent l'Espagne, seraient étonnés si nous n'accordions ici une mention particulière à la culture des joois chiches, farineux dont l'usage est si répandu de l'autre côté des Pyrénées, que leur absence du logis équivaut à la plus grande détresse des familles. Les garbanzos sont à l'Espagne, ce que le porc est au Rouergue; tout Aveyronnais qui n'a pas un porc et tout Espagnol qui manque de garbanzos, sontdeux hommes tombés, à un égal titre, au dernier degré de dénuement.
On dit d'un pauvre chez nous, qu'il n'a pas de pain, en Espagne on s'exprime autrement et l'on proclame qu'il n'a pas de pois chiches. Le pois chiche est pour nos voisins le régulateur de l'aisance privée et de la prospérité publique; on pourrait presque dire que quand la récolte des garbanzos a été bonne, l'emprunt royal est d'une émission facile, et que du moment où elle se montre mauvaise, le 5 p. % est frappé de dépréciation et les fêtes de Buen Retiro sont suspendues.

Il n'y a point de repas en Espagne sans olla podrida, il n'y a pas non plus d'olla podrida sans garbanzos. Les plus somptueuses tables des plus tiers gentilshommes des Espagnes, sont fournies de cette fécule nationale ; Ferdinand Vil en était fort gourmand, son goût allait même, sur ce point, jusqu'au fanatisme ; tout le monde sait que, dans un dîner officiel, servi à la cour de ce monarque, notre ambassadeur, M. de Rayneval, qui avait la faiblesse de préférer les bécasses aux pois chiches, s'attira la froideur du roi pour avoir refusé de déguster ce dernier mets; peu s'en fallut même, dit-on, que la mauvaise humeur du souverain n'allât jusqu'à la délivrance des passeports, auquel cas la France et l'Espagne se seraient trouvées pour cause de pois chiches, à deux doigts d'une déclaration d'hostilités. Ce seul fait témoigne éloquemment de l'importance du légume.

Les garbanzos abondent dans les Castilles et dans la partie méridionale de la Péninsule; ils sont plus rares et de moins bonne qualité dans le nord, qui ne laisse pas que d'en faire un grand usage. Les plus réputés pour leur puissance et pour la finesse de leur pâte sont ceux de Valladolid et de Malaga : ils valent de 140 à 170 réaux la fanègue, c'est-à-dire de 70 à 85 francs l'hectolitre.

Les pois ordinaires ronds et carrés, les fèves, les haricots de toute espèce et de toute couleur sont fournis par le sol espagnol en très-grande abondance et à fort bon marché, de même que les châtaignes, les glands doux de Huelva particuliers au pays et l’algarroba ou caroube d'un emploi si efficace pour la nourriture et l'engrais des bestiaux.
Si ces divers fruits à fécule étaient d'un transport facile, ils pourraient être livrés à l'exportation à bas prix et devenir la source de richesses inattendues.

Pour compléter cet examen des produits végétaux farinacés, nous citerons deux plantes qui appartiennent à cette catégorie par la composition de leurs racines tuberculeuses. La première est le ciperus sculentus dont les bulbes, appelées chufas par les Espagnols, sont généralement employées dans le midi et jusqu'à Madrid pour la fabrication d'une boisson extrêmement rafraîchissante connue sous le nom d'orgeat de chufas. La seconde, de la famille des convolvulus, n'est autre que la patate douce des tropiques ; ce tubercule comestible, plus sucré que la châtaigne et finement parfumé, reçoit une culture spéciale entre Malaga et Alméria, sur la côte méridionale. Son développement n'atteint pas les dimensions des patates américaines, mais sa suavité ne laisse rien à désirer : on s'en sert fréquemment comme de fruits pour la composition des confitures.

A propos de fruits l'Espagne, qui n'en produit presque que pour elle pourrait en fournir a la moitié du monde, car elle fait sécher en quantité pendant que les autres pays n'en ont pas assez, pour attendre seulement qu'ils soient mûrs. Nous voyons de fort belles ligues de Saragosse qui se vendent par fanègue [demi hectolitre} à 12 francs; mais nous mettrons un soin pieux à mentionner les douze boites de fruits confits envoyés à l'Exposition par les nones du couvent de san Pelayo, comme un témoignage, sans doute, de la suavité de leurs occupations. A Jaen, à Malaga, à Huesca et dans d'autres provinces on fait aussi sécher des raisins, des prunes et des pèches au soleil, et tous ces fruits seraient très bon marché si les mulets allaient aussi vite que les wagons.

Nous venons de nommer le raisin, et ce fruit nous rappelle naturellement les vins si renommés d'Alicante, de Malaga et de Xerès; mais l'Espagne depuis trop longtemps fait ses preuves dans l'industrie viticole pour avoir un besoin d'exhiber ce détail exquis de ses productions.

Les fruits oléagineux tels que l'olive, la noix, l'amande, la noisette, la pistache de terre, etc. se produise avec une égale fécondité sous toutes les
zones, bien que la non évacuation de ces objets en ait fait négliger la culture. La récolte annuelle de noisettes monte, à Réus et Falset seulement à 100,000 cuarteras, ce qui fait, ce qui l'ait environ 25,000 hectolitres.

L'Espagne, grâce a sa position géographique et aux circonstances de sa topographie, a le privilège de produire toutes les matières textiles végétales des climats tempérés et un certain nombre de celles des pays tropicaux. Elle donne du lin, du chanvre, du colon, de l'esparte, de l'agave, et est reconnue propre à la culture du chanvre du Sénégal, du lin de la Nouvelle-Zélande, du bananier, des palmiers de la zone torride et de plusieurs espèces de malvacees donnant des fibres textiles, seulement on n'a pas eu, jusqu'à ce jour, grand besoin de développer ces diverses cultures, d'où il suit que, sauf le lin, ces matières sont véritablement en très petite quantité.
Séville a envoyé un échantillon de coton qui, dans un cas de blocus continental, pourrait être acceptable; mais comme cet événement n'est pas prêt a se reproduire, nous croyons que le coton d'Amérique sera préféré à celui de l'Espagne. La paille d'Italie parait s’être fort bien acclimatée dans la Péninsule, grâce aux soins de M. Settier, de Valence, qui en fait des chapeaux qu'on peut voir a l'Exposition.

En fait de plantes tinctoriales, nous trouvons la garance, dont l'Andalousie. Valence, Murcie, Ségovie et Saragosse ont fourni des échantillons en racine, poudre et en extrait appelé carmin; la gaude, substance colorante jaune qui croit sans culture — ce qui est fort commode — a Alicante, à Seville ,à Zamore et a Gérone; et le safran, fort commun dans le centre de l'Espagne, à Ciudad-real et Saragosse; cette dernière province a expose aussi du pastel, pâte colorante bleue extraite de l'Isatis tinctoria; on a fait, dit-on, des essais d'indigo a Séville qui ont bien réussi; la collection de Londres n'en témoigne rien.

Nous trouvons à côté de ces matières végétales un étalage d'environ 200 échantillons de plantes médicinales que nous jugeons convenable de ne pas administrer au lecteur, quelque puissante que soit sa santé; nous passerons également avec rapidité sur les résines et les térébenthines de Burgos, qui n'exhalent pas une odeur fort agréable et même sur les lièges de Gérone, de Huelva et de Séville, parce que cette matière, assez légère à la main, est extrêmement lourde au bout d'une plume. Nous aimons mieux nous arrêter un instant, pour terminer cet examen des végétaux espagnols, à la culture de la canne à sucre, qui semble prendre, sur la côte d'Andalousie, un assez grand développement.

On nous apprend que depuis 1845, c'est-à-dire depuis que M. Ramon de la Sagra s'est occupé d'introduire de nouveaux appareils et des machines à vapeur dans la fabrication du sucre en Espagne, ces procédés se sont répandus et les plantations de canne se sont accrues dans le pays. Aujourd'hui les résultats de cette culture sont très-satisfaisants. Une seule fabrique, celle de la Torre del Mar, qu'établit en 1846 l'ingénieux économiste que nous venons de nommer, a envoyé un échantillon de son sucre raffiné coté au prix de 60 réaux l’arrobe ou 64 fr. le quintal; ce prix, qui n'est déjà pas exagéré, subit une grande réduction par rapport aux sucres blancs, dits de premier jet.

La canne végète parfaitement en Espagne, et d'après les calculs faits, les terrains d'arrosage où elle peut être cultivée sont susceptibles de donner une récolte annuelle de 25 millions de kilogrammes de sucre.

Avant d'aborder la section manufacturière qui doit être l'objet de notre dernier article, nous allons examiner rapidement l'apport de l'Espagne en matières premières animales. Dans cette voie les laines se présentent naturellement en principe.

La renommée universelle des laines espagnoles est due à la belle race des moutons mérinos que la Péninsule possède depuis des siècles, mais l'inintelligente routine, cette maladie aiguë du peuple dont nous nous occupons, a laissé détériorer, en partie, cette richesse qui exige une attention spéciale et soutenue pour l'éducation des sujets, leur séparation, le choix et le croisement des races, le système de parcage, etc. Un éleveur distingué, M. Justo Hernandez, a mis quelques soins à relever de leur déchéance les laines de son pays; il a imaginé d'habiller les moutons depuis le mois de décembre jusqu'au commencement de juin; et, ainsi traitée, la laine de ces animaux est devenue beaucoup plus fine, ainsi qu'on peut le voir à l'Exposition, où se trouvent des toisons de moutons vêtus et d'autres dont les porteurs avaient été exposés aux agents atmosphériques.

La série des laines envoyées d'Espagne n'est pas nombreuse ; mais elle atteste les heureux essais qui ont été faits pour l'amélioration de la matière. L'absence de tout échantillon de poil de chèvre est à noter, alors surtout qu'il est certain que la chèvre du Thibet continue à être élevée avec succès dans plusieurs localités.

Les peaux, celles de chevreau et d'agneau particulièrement, sont, en Espagne, d'une belle qualité pour la fabrication des gants ; celles de Valladolid sont les plus remarquables. Quant aux peaux et aux cuirs destinés à la chaussure, on peut reconnaître, par la série de M. Vignaux, de Barcelone, combien l'Espagne a fait de progrès dans cette industrie : les cuirs de veau tannés en blanc sont si bien corroyés que leur poids moyen ne dépasse pas 20 onces.

De nombreux échantillons de soies provenant d'Alicante, de Barcelone, de Cacerès, de Castillon, de Huerca,de Malaga, deMurcie, de Valence, de Valladolid et des Canaries occupent une place distinguée au Palais de Cristal ; ces soies sont fournies par des vers trévoltins, par des vers annuels, par ceux de la race Kaïko et de Turquie et par le produit des croisements de ces diverses familles.

La culture du nopal de la cochenille s'est répandue en Espagne depuis peu d'années. On a reconnu que les terrains sablonneux et presque stériles de la côte delà Méditerranée lui convenaient admirablement; depuis lors les essais et les récoltes se multiplient en divers endroits. Quatre provinces en ont exposé. On recueille sur des arbrisseaux de la province de Huelva une autre substance colorante rouge, qui porte, à l'Exposition, le nom de granakermès.

La grande variété des plantes aromatiques de la famille des labiées fournissent aux abeilles espagnoles de riches matériaux ; aussi la cire et le miel sont ils supérieurs en Espagne. Le miel appelé d'azahar, (fleur d'oranger), est renommé à Séville et à Cordoue.

Nous ne devons pas oublier, en faisant cette longue énumération des matières premières tant minérales que végétales et animales de l'Espagne, que, malgré l'excellence dés pâturages et l'abondance du lait que cette circonstance détermine, on ne sait faire, dans la Péninsule, ni du beurre ni du fromage. Les laitiers de Paris, qui possèdent le remarquable talent de faire du lait sans mettre à contribution ni les vaches, ni les chèvres, ni les brebis, ni les femelles quelles qu'elles soient d'aucun animal, et qui, à plus forte raison, doivent avoir trouvé le moyen de fabriquer des fromages sans le secours du lait, sont infiniment plus forts que les fermiers espagnols, et se trouvent en mesure de leur donner des conseils d'une grande utilité.

Une substance de sérieuse importance, que nous pouvons traiter ici sans sortir du giron des matières premières et sans trop empiéter sur l'ordre manufacturier que nous tenons en réserve, c'est l'huile.

Les huiles d'Espagne sont plus renommées pour leur abondance que pour leur qualité; encore s'agit-il de s'entendre par rapport au sens de ce mot qualité, appliqué aux huiles : en quoi consiste l'excellence de ce condiment? Voilà qui est fort difficile à spécifier, attendu que les opinions se divisent sur ce point. Si, voyageant en Espagne, vous vous arrêtez dans une fonda villageoise pour y manger une salade, l'hôtelier vous apporte une fiole verte, contenant une huile plus verte encore, mais d'une qualité si supérieure, selon lui, qu'une seule goutte suffit pour embaumera laitue; et, en effet, les émanations de cet onctueux sont de force à n'exiger que la circulation du bouchon autour du saladier pour tenir lieu d'assaisonnement; cette huile économique, dont la consommation est plus particulièrement dévolue au flair qu'au goût, est réputée délicieuse dans les dix-neuf vingtièmes de la population péninsulaire. Dans notre pays, au contraire, elle serait proclamée détestable, et l'huile que nous consommons échapperait complètement par son insipidité acceptée à titre de finesse, à l'intelligence des palais espagnols. On voit qu'il x a deux manières de se prononcer sur l'excellence des huiles; mais, comme, pressés d'opter, nous devons avant tout, être de notre pays, nous soutenons l'opinion française contre les huiles fortes de nos voisins.

Notre détermination est d'autant plus logique, que l'Exposition n'offre que des échantillons d'huiles fines, ce qui prouve que l'Espagne reconnaît elle même la défectuosité des autres, défectuosité qui dépend, non pas des olives, dont la qualité est parfaite, mais de l'insuffisance du mode de fabrication ; ce mode que soutient, comme nous l'apprend M. R. de la Sagra, le goût du pays pour le mucilage, est encore forcé de rester stationnaire, parce que le coût des moyens de transport n'admet pas des dépenses de pressage ou d'épuration qui ne seraient point remboursées par le commerce. Cette opinion est justifiée par les échantillons des huiles filtrées de Malaga, lesquelles, bien qu'inférieures à celles de Valence, sont cotées à 20 francs l'arrobe (42 1/2 kilogrammes). Celles de Cordoue et de Séville, qui valent 40 réaux ou 40 francs, peuvent être comparées à la troisième qualité de nos huiles de Provence.

Il n'y a pas de pays en Europe, où l'olivier se développe avec plus d'énergie qu'en Espagne; il y croît vile, y vit longtemps et trouve si fort à sa convenance les conditions que lui fait la nature, qu'il n'exige pas plus de soins que l'arbre le plus vulgaire; ses fruits sont d'une grande richesse, on voit fréquemment des olives, desquelles découle sans pression, une huile délicieuse. Cependant, cet article d'une consommation si générale, que l'Espagne pourrait produire en très-grande qualité et à moindre frais que la Provence, est condamné, toujours par l'absence de routes, à rester sans perfectionnement, et, par conséquent, sans renom; cette source généreuse du bien-être rural, se perd à la limite des districts, faute de chemin qui la puisse produire sur les marchés du monde. Disons toutefois, que, grâce au percement voyer qui s'est fait dans ces dernières années, cette branche d'industrie a reçu des améliorations notables. La cueillette et le choix des olives se font avec plus de soin ; l'introduction sur divers points, de quelques presses hydrauliques, permet une élaboration rapide qui empêche la fermentation des fruits entassés ; la classification des qualités se fait aussi d'une manière plus intelligente; il y a, en un mot, un progrès sensible, tant dans la récolte de la matière que dans sa préparation, et l'on peut déjà prévoir que dans un avenir prochain, les huiles espagnoles feront une rude concurrence à celles de Marseille.

Indépendamment des huiles d'olive, l'exposition d'Espagne, en offre encore de noix et de lin ; les premières, venant d'Oviédo, et les autres de Murcie ; mais ces produits sont naturellement destinés à rester sans application, en dehors de la consommation intérieure.

Là se borne notre examen touchant les matières premières de toute sorte, qu'on trouve sur le sol fécond de la Péninsule. L'esprit s'inquiète et le cœur s'attriste, lorsqu'on songe à cette longue série d'articles d'industrie, tant agricole qu'artistique, dont l'Espagne néglige ou dédaigne l'appropriation; les capitaux, les talents, la pratique acquise d'autre pays comparativement épuisés, trouveraient d'immenses applications de l'autre côté des Pyrénées.

La différence qui existe, tant pour l'abondance que pour la richesse, entre les ressources naturelles de l'Espagne et ses produits manufacturés, présente quelque chose de saisissant et de déplorable tout à la fois. En voyant tant de matière brute et si peu d'art, tant d'éléments d'industrie et si peu de confort, on se demande si c'est pour obéir à une loi fatale que les peuples les plus splendidement dotés sont enclins à la simplicité, pendant que les plus déshérités poursuivent sans relâche la réalisation du luxe et de la magnificence. Cette remarque, en expliquant le fait particulier qui nous occupe, donne la raison des innombrables contradictions qui s'établissent entre les faits naturels et les tendances de l'esprit humain, et laisse croire que cet antagonisme est une nécessité providentielle.

Cependant, le souvenir des labeurs auxquels elle se livrait à l'époque où l'exploitation des mers lui était presqu'exclusivement dévolue, et l'exemple moderne qui lui est fourni par l'activité des nations qui l'environnent, n'ont pas été entièrement perdus pour l'Espagne ; c'est pourquoi nous examinerons ce que lui ont fait produire et ce souvenir et cet exemple.

Pour nous conformer à la méthode que nous avons précédemment adoptée, nous commencerons cette revue par les manufactures métalliques; et, sur le premier plan des travaux de cet ordre, nous placerons poliment le buste de la reine, Isabelle II, et celui du roi, son époux; ce dernier buste, coulé en première fonte, se fait remarquer par la finesse des reliefs; quant à celui de la reine, il est en bronze et révèle aussi une grande délicatesse d'exécution. Ils proviennent tous deux de la manufacture royale de Trubia, dans la province d'Oviédo.

Les deux pièces d'artillerie de fer forgé qui sont au milieu de la grande galerie, et dont nous avons dit un mot dans notre avant-dernier article, ont été faites par l'armée de don Carlos durant la dernière guerre des partisans. L'une, l'obusier, a 16 pouces de calibre, et l'autre, le mortier, en a 9.
Ces deux pièces, dont les hommes spéciaux ont admiré la fabrication, portent la date d'Ouate, 25 août 1837, et le chiffre du prétendant, C. V. (Charles V), que les Christinos appelaient, par dérision, Charles IV et demi. La manufacture de Séville a aussi exposé un obusier de 9 pouces de calibre, qui pèse 6,570 livres, et dont l'évaluation s'élève à 67,300 réaux (environ 17,000 francs).

Tolède, le Damas des Espagnes, s'est présentée à l'Exposition dans la fière attitude qu'autorisait sa vieille renommée. Indépendamment delà dague dont ce journal a donné le dessin dans le courant du mois dernier, la manufacture de Tolède exhibe des lames de sabre et d'épée, d'ancienne et de nouvelle forme, pour la cavalerie et l'infanterie, marquetées, gravées, dorées, émaillées, colorées et damasquinées; des hallebardes et des couteaux de chasse de toute grandeur et de toute forme. SI. Manuel Isasi a exposé une épée de Tolède dont le fourreau, en forme de serpent, est aussi remarquable que la lame.feuille d'acier témoignant, par sa flexibilité extrême, de la trempe exquise du métal.

La contribution de Plaisance se compose d'un mousquet à percussion avec sa baïonnette.
Voilà pour l'industrie officielle en ce qui touche les métaux. Pour peu que les idées de paix fassent des progrès, on voit que les manufactures susnommées ne serviront plus que pour mémoire.
En tête des rares industries privées qui s'occupent de la fabrication des armes, nous devons placer celle que M. Zuloaga dirige a Eibar, en Guipuzcoa. Cet exposant, qui traite aussi l'orfèvrerie avec distinction, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, a envoyé au Palais de Cristal deux paires de pistolets, deux couteaux de chasse, une épée de cavalerie, un fusil de chasse et une carabine, articles fort remarquables et qui lui font grand honneur, les pistolets, surtout, à canons ciselés et damasquinés sur fond d'or; ces armes élégantes, sur lesquelles on distingue des figures fantastiques, ont été confectionnées avec un goût exquis, depuis la poignée jusqu'à l'embouchure. L'épée et les couteaux de chasse sont, comme le pistolet, ornés de reliefs, d'incrustations et de damasquineries. La manufacture de M. Zuloaga, établie depuis cinq ans seulement, sert à prouver combien son art est nouveau dans son pays; car il n'a pas de concurrents sérieux. Notons que les matériaux dont il fait usage sont entièrement espagnols, et que, déjà, ses ateliers comptent trente ouvriers.

Pour n'avoir point à revenir dans l'établissement de cet industriel, citons tout de suite un petit coffret en fer forgé et à fines ciselures sur or et argent, dans le même style que les pistolets; cette charmante boîte est signalée, par le catalogue, comme devant contenir les titres de noblesse d'une maison de Castille ; l'idée de mettre ces signes du patriciat en lieu sûr paraît être nouvelle en Espagne, ce qui prouve que, jusqu'à ce jour, la libre action de la température n'a pas été hostile, dans de ce pays, au développement des arbres généalogiques.

En fait d'ustensiles et d'outils, l'Espagne est réellement pauvre, quelques cardes, des peignes à tisser, des fils de cuivre et de fer, des limes de diverses grandeurs, voilà, à peu près, tout ce qu'elle sait faire.
On peut dire, par exemple, que ses limes sont d'excellente qualité, par la double raison que ses fers sont d'une grande finesse de grain et que ses eaux possèdent une vertu particulière pour la trempe.
Cette double considération rend inexplicable l'absence de tout échantillon de coutellerie : est-ce que le poignard historique de la Péninsule serait un instrument fabuleux? On doit le croire, puisqu'on n'en trouve pas la moindre trace dans les casiers nationaux; toutefois, la dénégation opposée par l'exhibition au préjugé, n'aura pas de longtemps la puissance de le détruire.

Nous avons dit ailleurs que les instruments agricoles manquaient totalement; et, dans un pays où l'on voit tous les ans réduire en cendres des récoltes entières de céréales pour servir d'engrais à la terre, on comprend fort bien l'inutilité des progrès agriculturaux. Le lit n'est même pas en Espagne, un objet de première nécessité, c'est pourquoi, les lits de fer de MM. de Miguel et Sanchez Pescador, de Madrid, sont de véritables articles de luxe portant les armes d'Espagne, ornés d'or ciselé et de moulures de bronze. Pourquoi, ou plutôt pour qui ces industriels feraient-ils des lits à 15 et 20 fr. ? La population aisée des petites villes et même des grandes, couche sur une toile tendue par des pieds de bois croisés en pliant; et les trois quarts des habitants de la campagne en sont encore à la natte mauresque, représentée le plus souvent par une couverture qui, avant de servir de matelas, fait le double office de manteau et de parapluie. Le lit est donc, en Espagne, une superfluité, vulgairement parlant; ceux là seuls qui considèrent le superflu comme de première nécessité, en font usage; or, ceux-là sont encore rares dans la patrie du Cid; c'est ce qui fait qu'en confectionnant des lits en fer, MM. Pescador et de Miguel n'ont pu avoir en vue que des alcôves princières. L'établissement de ce dernier manufacturier est très-considérable; il s'y fait toutes sortes de travaux de mécanique et d'ornements en rapport avec la consommation locale; on y compte plus de 200 ouvriers et l'on commence à y fabriquer la literie ordinaire et inférieure, ce qui fait supposer qu'avant longtemps la masse de la population espagnole, renonçant à dormir comme les Africains, se couchera à l'européenne.

Après les bustes de la Reine et du Roi par lesquels il nous a paru convenable de commencer cette étude, on trouve un groupe en bronze doré de M. Naury, de Madrid, représentant une scène des combats de taureaux et un -picador, aussi en bronze, du même auteur; ces travaux ne manquent pas de sentiment, mais on peut leur reprocher l'imperfection du dessin, défaut commun aux natures nerveuses et impatientes, qui se préoccupent plus de l'idée que de la règle.

Il y a aussi un contrebandier en terre cuite de M. Pena et trois Andaloux taillés dans la même matière par M. Gutrerriez, de Léon, qui ne sont pas sans mérite. Puis viennent les détails des arabesques de l'Alhambra de Grenade, par M. Contreras, et quatre lithographies de Trubia, représentant quelques sections architecturales de la manufacture de cette ville ; puis, encore, un modèle de l'enceinte où se livrent, à Madrid , les combats de taureaux ; ce morceau d'art reproduit divers incidents de ces hasardeux et sanglants exercices et contient quatre mille, bonshommes en bois. Vers l'amphithéâtre et sur le devant du cirque on aperçoit des personnes revêtues des divers costumes en usage dans les provinces d'Espagne, et l'on distingue à l'extérieur des promeneurs, des jeux d'enfants, des fruitiers, des marchands d'éventails, etc. L'auteur de cette oeuvre de patience est M. Mata Aguilera, de Madrid.

Ajoutons à ces rares objets d'art la table de M. Perez de Barcelonne et le secrétaire de M. Médina de Madrid ; car, outre que ces deux objets résument toute l'ébénisterie que l'Espagne a cru devoir envoyer à l'Exposition, nous trouvons encore qu'ils méritent d'être associés aux conceptions de l'intelligence.

La table dont il s'agit est de forme octogone et se compose de marqueteries formant des dessins de diverses sortes, au centre desquels se trouvent les armes d'Espagne et d'Angleterre réunies; elle contient trois millions de pièces ; les armes d'Angleterre seules en embrassent, dans un espace de trois pouces de haut sur deux de large, cinquante-trois mille, ce meuble est coté 30,000 francs. La prodigieuse' application qu'a dû requérir ce travail a porté quelques critiques à supposer qu'il avait été exécuté conformément au système des parquets à la mécanique, c'est-à-dire de façon à pouvoir en obtenir de nombreux exemplaires à coups de scies, nous trouvons dans les notes du commissaire espagnol la rectification de cette hypothèse. Cette pièce, confectionnée par un procédé qui est la propriété particulière des exposants, est unique, dans ce sens qu'il n'y en a pas une autre du même dessin ; mais la manufacture de MM. Peroz est établie de manière à pouvoir faire, en peu de temps, autant de meubles de cette espèce de mosaïque qu'on pourrait leur en demander; leurs prix sont même très-modérés, si on met en ligne de compte la difficulté du travail.
La reine d'Espagne a généreusement encouragé ces fabricants en leur faisant la commande de tout un meuble de cabinet en bois mosaïque.

Le secrétaire de M. Médina, orné de nombreuses et charmantes arabesques en bois incrusté; présente un travail qui, bien que d'un autre ordre, n'est cependant pas inférieur à celui dont nous venons de nous occuper; la preuve en est dans son évaluation, qui dépasse 30,000 francs.

M. Mitjana, de Malaga, est un homme qui possède 10 presses lithographiques et qui occupe un nombre considérable de femmes et d'enfants à faire des éventails; cet industriel en jette 8,000 par jour dans la consommation, ce qui prouve que ce ventilateur de poche est en grand usage dans son pays ; tout le monde sait, du reste, que dans les mains des Espagnoles, l'éventail est un objet d'art extrêmement coquet, de telle sorte que la fabrication de l'instrument a du devenir un art à son tour ; c'est pourquoi les échantillons envoyés par M. Mitjana méritent d'être classés parmi les articles dont la disposition réclame l'intervention du dessinateur.

Dans cet ordre devraient aussi prendre place les produits supérieurs de l'art céramique ; mais si l'on en excepte une large jarre (tinaja) de Toboso exposée par M. Isasi, quelques briques réfractaires de Lugo et de Madrid, et de nombreux échantillons de tuiles à carrélement de Ségovie et de Valence, — l'Exposition espagnole reste absolument muette à l'égard de cette industrie. Cependant l'ancienne poterie, appelée Majolica, que fournissent de temps immémorial Talavera, Triana, Nanises et Alcora, et les faïenceries plus récentes et plus perfectionnées de la Moncloa, de Valdemorillo, de Séville et de Sargadellos, sont des faits qui auraient mérité d'être constatés dans la solennité industrielle qui donne lieu à un examen.

Nous ferons la même observation en ce qui touche la verrerie. Plusieurs provinces d'Espagne, particulièrement celles du nord, possèdent des manufactures de verres qui alimentent en grande partie la consommation du pays. Quelques-uns de ces établissements produisent même des articles assez remarquables, non-seulement pour leur bonne qualité, mais encore pour leur bas prix ; la bouteillerie de la Corogne et la vitrerie de Gijon; les plats, les verres, les carafes, les coupes elles articles de toute sorte, qui sortent de la Luisiana, de Recuenco, de Cadalso et de Séville, jouissent d'une certaine réputation.
Toutefois aucun de ces établissements n'a envoyé ses produits à l'Exposition ; d'où il suit qu'en jugeant l'Espagne d'après la physionomie qu'elle s'est donnée à Londres, on pourrait dire qu'elle mange et qu'elle boit dans des calebasses, ce qui n'est pas tout à fait vrai.

Un vase à fleurs en marbre artificiel, un balustre et trois petits bustes de la même matière, quelques verres lenticulaires pour cosmoramas, télescopes, microscopes ou lunettes, et un instrument de musique récemment inventé par M. Gallegas, sous le nom de guitar-harpa, voilà ce qui peut être donné comme complément de la section artistique de l'exhibition espagnole.

Ce qui nous reste à dire maintenant est relatif aux tissages ; mais comme la seule énonciation de cette industrie implique l'idée de papier, nous dirons avant tout, et pour n'avoir pas à y revenir, que l'Espagne n'a pas exposé une seule feuille de ce grand confident des félicités et des misères de l'humanité.

Le lin et le chanvre sont manufacturés sur presque tous les points de la Péninsule ; mais les industries qui en font le traitement ne sont généralement pas en rapport avec les progrès effectués dans le reste de l'Europe. Sous citerons cependant la manufacture royale de Carthagène, celle de la municipalité de Castellon et les établissements de MM. Castell, à Esparraguera, Ortega y Soler au Ferrol, Escudero et Azara à Cervera, et Martinez à Valence, dont les produits ont été exposés. Ces produits se composent en général de cordages et toiles à voiles et s'adressent particulièrement aux équipements maritimes.
Nous remarquons toutefois du linge de table, des drilles, des coutils et des plugastels du Ferrol qui se distinguent par une grande consistance et par des prix très-modérés. Il y a aussi des toiles de Manille fabriquées avec une matière textile particulière aux îles Philippines ; mais tous ces, spécimens sont loin de donner une idée de ce qui se fabrique en Espagne dans ce genre. Le port de Santa-Maria, à Cadix, possède un millier de métiers, on en compte 140 à Burgos pour les toiles ordinaires; la grande manufacture établie depuis environ quatre ans à Malaga d'après le nouveau système, emploie 1,500 personnes et produit près de quatre millions de mètres de toile par année. Ces faits sont, à la vérité, de petite importance pour un grand pays; mais encore vaut-il mieux les signaler que de garder le silence à leur sujet.

Les draps espagnols sont rares a l'Exposition ; on doit cependant reconnaître que leur qualité est bonne et leur prix fort bas. Ceux qui ont été faits avec de la laine de Saxe laissent peu à désirer quant à l'aspect et sont irréprochables relativement à la solidité du tissu et de la couleur. Il y en a en laine du pays, de Murcie, par exemple, qui se vendent 21, 23 et 24 réaux la vare, ce qui fait revenir le mètre à 6, 7 et 8 francs. Les draps communs de Ségovie sont cotés a 22 réaux et ceux de première qualité ne dépassent pas 34 réaux, c'est-à-dire 11 francs le mètre.
Les draperies communes en grand usage dans le pays, les couvertures, les bayelas jaunes et rouges dont les femmes de la campagne se font des jupons, ne sont pas représentés ; on ne trouve qu'une seule couverture de Lucena et une autre de luxe, pour cheval, sortie de la fabrique de Morella.

Les tissus de soie et or de la célèbre fabrique de Talavera sont trop beaux pour servir d'échantillons aux soieries ordinaires dont la société espagnole peut faire usage. Ce Gobelin à 40 francs le mètre, cette étoffe d'or à 130 francs sont trop loin des vulgaires consommations pour que nous puissions les prendre comme types. La veuve Alcala et fils, M. Castillo de Séville et surtout M. Orduña, de Valence, ont envoyé une série d'étoffes plus abordables, consistant en tissus pour rideaux et meubles au prix de 12 francs le mètre; gros pour robes à peu près au même prix, ce qui ne veut point dire que nous les trouvions fort bon marché ; des velours unis à 20 francs et d'autres à carreaux, pour gilets, à 10 francs. Ces divers articles ne nous semblent pas être en mesure d'affronter la concurrence des pays expérimentés.

Mais nous ne tiendrons pas le même langage à l'égard des blondes auxquelles l'Espagne doit une légitime renommée industrielle. La blonde se fabrique dans diverses provinces de la Péninsule et particulièrement dans celles qui, après les conquêtes de Charles-Quint, ont été le plus en contact avec les populations flamandes : la Catalogne est de ce nombre; et c'est cette province qui a exposé les meilleurs échantillons. Une chose remarquable, c'est que la petite ville d'Almagro, dont la réputation est si grande et si ancienne en ce qui touche cette industrie, n'a rien envoyé à l'Exposition. MM. Margarit, Fiter et Mir, de Barcelonne, ont été moins oublieux.
Le premier de ces fabricants occupe dans son vaste établissement, 1,580 ouvriers; ses voiles, ses mantilles, ses écharpes, ses robes, etc., l'ont fait avantageusement connaître en France et en Angleterre.

Les dames se sont arrêtées avec admiration devant, une parure de mousseline faite avec la fibre de la pomme de pin et brodée, à l'aide de fils de la même matière, par une senora de Manille; nous aimons à reconnaître que le fait est nouveau et original ; mais pour donner à l'événement des proportions intelligibles, la société économique des Iles-Philippines a ajouté à la parure un tablier, trois chemisettes, quatre manchettes, deux collets et quatre mouchoirs dont l'un a été laissé sur le métier avec les instruments desquels on s'est servi pour accommoder les filaments.

Nous aurons, aussi consciencieusement que possible, complété cette revue de l'Exposition espagnole lorsque nous aurons dit que M. Belmonte de Salamanque fait des chapeaux de feutre à trente cinq sous et que l'on fabrique, à Castellon, des alpargatas (sandales) pour un franc,; ce qui fait que pour la modique somme de cinquante-cinq sous un homme peut, sous le beau ciel des Espagnes, être coiffé et chaussé de neuf sans cesser d'être chrétien.

Telle est l'Espagne. Dotée par la nature de richesses nombreuses dont elle ne sait ou ne peut pas tirer parti, entourée de nations intelligentes et actives dès-longtemps appliquées aux exercices de l'art et de l'industrie, nous croyons, tout en rendant justice aux progrès qu'elle a fait dans la voie manufacturière, qu'elle doit se borner au trafic des matières premières et se reposer sur ses voisins du soin de leur appropriation.

© Palais de Cristal – Journal Illustré de L’Exposition de 1851