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Chine


Chine à l'exposition de Londres 1851

Tunis touche à la Chine, dont le compartiment se trouve placé près de la porte principale du Palais de Cristal, au commencement ou à la fin (si l'on aime mieux) de la partie de l'Exposition occupée par les nations étrangères.

Les produits chinois n'ont point été envoyés par les soins ou sous les auspices du gouvernement du Céleste-Empire, opposé à tout ce qui peut établir des rapprochements et des rapports politiques entre la Chine et l'Europe. Ces produits ont été, non pas fournis par des exposants, mais achetés à des marchands. C'est par des Anglais fixés à Canton ou à Hong-Kong qu'ils ont été recueillis.

L'exposition chinoise manque donc de ce caractère officiel qui distingue celles des autres pays. C'est un petit musée, une collection de curiosités, beaucoup trop incomplète pour donner une idée quelque peu exacte de l'état de l'industrie et des arts do la nation dont elle porte le nom.

Ce qui frappe tout d'abord le visiteur qui pénètre dans le compartiment de la Chine, ce sont les porcelaines et les soieries de ce pays. Nous remarquons quelques grands vases, à longs goulots, dont les dessins blancs tranchent admirablement sur un fond grisâtre. Ce genre de porcelaine est plus distingué, mais moins riche que les vases de même, forme surchargés de figures grotesques de mandarins et de modèles de pagodes, que nous rencontrons aussi à l'Exposition et qui se fabriquent en plus grande quantité pour l'exportation. Les assiettes, les services à thé, sont d'une élégance et d'une légèreté extrêmes.
Les peintures qui les décorent sont, en général, plus soignées que celles des grandes pièces.

L'industrie de la porcelaine est, comme on sait, une des plus importantes de la Chine, où elle existe depuis près de douze siècles. Les manufactures de King-té-Techin, dans le Kiangsi, qui sont encore aujourd'hui les meilleures de l'Empire, datent, dit-on, de plus de huit cents ans. C'est là qu'un grand nombre de marchands des provinces environnantes vont faire leurs achats. Ils prétendent que l'eau de cette localité est infiniment meilleure pour la fabrication des porcelaines que celles des autres lieux où l'on en fabrique aussi. Les matériaux employés par les Chinois dans l'industrie qui nous occupe , sont aujourd'hui parfaitement connus en Europe; mais la légèreté et la transparence extrêmes de leurs porcelaines, que l'on n'est pas encore parvenu à égaler chez nous, pourraient faire supposer quelques secrets ou quelques particularités dans leurs procédés de fabrication. Quant à leurs peintures sur émail et à leurs dorures, elles le cèdent de beaucoup à celles de l'Europe et n'ont d'autre mérite que leur étrangeté.

Les petites pièces de porcelaine se vendent à bien meilleur marché dans les ports du nord de la Chine qu'à Canton. A Ning-po, par exemple, un service à thé de deux douzaines de tasses ornées de peintures de la plus grande élégance, ne revient qu'à environ quarante francs, tandis qu'on le paierait le double ou le triple à un marchand cantonais.

A l'époque où l'Europe ne savait pas fabriquer la porcelaine, la Chine lui en envoyait pour des sommes considérables; mais aujourd'hui l'exportation annuelle de cet article ne s'élève guère, dans le port de Canton, qu'à une valeur de six à huit cent mille francs.

Les soieries chinoises font l'admiration du public dans le Palais de Cristal. Les satins et les damas se distinguent autant par la beauté du tissu que par l'élégance des dessins; mais ces magnifiques étoffes, disons-le à la gloire de notre industrie, pâlissent souvent à côté de celles de Lyon.

L'industrie de la soie est en honneur dans le Céleste-Empire depuis la plus haute antiquité. Un ancien souverain dé ce pays, jaloux d'encourager une industrie aussi intéressante, enjoignit à l'impératrice, son auguste épouse, de présider en personne à la culture des mûriers dans ses jardins et à l'éducation des vers à soie dans son palais.
Cet exemple n'a pas été perdu, et l'industrie sérigène a atteint, en Chine, une perfection remarquable.

On y prodigue les engrais les plus convenables, tels que la cendre et la vase des rivières, aux terrains destinés à la culture des mûriers. On émonde les arbres avec soin, on préserve les feuilles des insectes nuisibles.

La graine des vers à soie est conservée avec les plus grandes précautions. La nourriture du ver après l'éclosion, se proportionne à son âge. Les feuilles sont très-exactement pesées et étendues sur des claies d'une propreté extrême. On cherche à garantir les magnaneries de toute espèce de bruit. Les femmes chargées de l'éducation des vers sont astreintes à des règlements de propreté d'une singulière rigueur, et la température des chambres où l'on élève les vers est réglée avec le plus grand soin.

Les Chinois emploient pour la fabrication de la soie, des métiers d'un système assez perfectionné, mais bien inférieurs au métier Jacquart.
C'est au talent de l'ouvrier et aux traditions manufacturières, plus qu'à toute autre cause, qu'il faut attribuer la beauté des soieries chinoises, et la supériorité que conservent les damas, les foulards de Nankin et les étoffes brochées or et argent du Tché-Kiang, et surtout les incomparables crêpes de Chine dont nous rencontrons à l'Exposition de magnifiques spécimens.

Canton expédie annuellement à l'étranger pour une dizaine de millions de francs de soieries, dont les plus belles lui arrivent des environs de Nankin.

Nous avons retrouvé au Palais de Cristal le fameux tissu de Kia-pou, appelé grass-cloth par les Anglais, et dont nous avons eu beaucoup de peine, en Chine, à déterminer la matière première.
A force de questionner, nous sommes arrivé à découvrir que ce tissu était fabriqué avec la fibre d'une plante connue en histoire naturelle sous le nom d'urtica nicoea, plante dont les feuilles ont un peu la forme et la couleur des grosses orties.

Le hia-pou est la batiste des Chinois. Nous en avons compté une quinzaine de variétés chez un marchand cantonais, nommé Idko-ïun, dont les produits figurent au Palais de Cristal. Les Européens fixés en Chine tirent un parti précieux de cette étoffe : on en fait des mouchoirs, des vestes, despantalons, des chemises, qui sont d'unegrande fraîcheur en été, et qui ont l'avantage de ne pas adhérer à la peau quand elle est en transpiration.
Un produit chinois qu'on admire aussi, et à juste titre, ce sont les boîtes et les autres objets en laque.

Le vernis-laque est une résine que distille un arbre nommé tsi-chu, assez commun dans les provinces du Sé-Tchuen et du Kiang-si. Des incisions pratiquées dans son écorce offrent une issue facile à cette résine, qu'on recueille dans des vases attachés au dessous des entailles.
On mélange, à ce que l'on nous a dit, la matière obtenue de cette façon avec diverses autres substances, avant de s'en servir; puis on l'applique sur le bois en couches minces et en plusieurs fois: ce n'est que quand chaque couche a eu le temps de sécher qu'on en ajoute une nouvelle.

Au Japon l'on donne, à ce qu'il paraît, cinq couches différentes, au moins, et on les polit à l'aide d'une pierre douce ou d'un roseau. Quant aux incrustations en nacre, elles s'obtiennent, dit-on, en colorant l'une des faces de la nacre qui a été préalablement taillée à cet effet, puis en insérant le morceau ainsi préparé dans le vernis, de telle façon que le côté coloré soit placé en dessous, mais réfléchisse sa nuanceà travers la nacre.

Les laques de Chine sont, en général, enrichies de dorures qui représentent des paysages, des jonques, des pagodes, des personnages fantastiques.
Canton exporte un grand nombre de boîtes à thé, de plateaux, de nécessaires, de guéridons et de paravents en laque.

Les tableaux chinois exposés brillent autant par la finesse des détails qu'ils pèchent par la perspective. Les peintures d'intérieurs sont charmantes de coloris; rien de plus délicat, de plus fini, de plus léché que les costumes. Nous remarquons quelques portraits sur verre d'unegrande beauté : les artistes cantonais excellent dans ce genre comme aussi dans les peintures d'albums.
Les peintres Namkoua, Youkoua et Tingkoua, de Canton, font des choses charmantes. Leurs collections d'albums industriels, d'albums de fleurs, sont de vrais trésors. Rien n'initie mieux à la vie chinoise que les dessins et les peintures qui en représentent toutes les phases, toutes les cérémonies les plus intéressantes, tous les actes les plus importants.


A l'entrée du compartiment de la Chine, nous remarquons un grand tapis qui paraît formé de plusieurs pièces rapportées, Le dessin de ce tapis fait partie du tissu, tandis que la plupart des tapis que nous avons eu l'occasion d'examiner en Chine présentaient tout simplement des dessins imprimés.

Parmi les objets de curiosité chinois se trouvent des racines de bambou sculptées; des statuettes en bois, très-grotesques; des tonnelets en porcelaine qui servent de sièges dans les jardins élégants ; des animaux fantastiques en terre et en bois, auxquels s'attachent souvent des idées superstitieuses et qui sont censés exercer une influence propice ou funeste dans les habitations.

Nous apercevons aussi un joli petit modèle de pagode, en terre coloriée ; des moulures en terre, à jour, servant de décors pour l'architecture ; des cassolettes à formes étranges ; de charmants modèles de jonques; des meubles en rotin ; des jeux d'échecs, et des bronzes aux contours artistiques.
Quelques délicieux petits vases en jade nous rappellent que cette pierre, très-estimée des Chinois, se présente sous toutes les formes, sous celles de flacons, de tasses, et de mille petits ornements, dans les salons des riches mandarins.
Les lanternes chinoises se font remarquer par leurs formes bizarres et variées.

Les éventails brillent, les uns par leurs charmants bonshommes en ivoire, nichés dans la soie ou dans le papier qui forment les plis ; les autres, par leurs admirables montures en écaille, en argent ou en ivoire ciselé.

Les écrans chinois sont mal représentés ici. A Canton, ils affectent mille formes différentes. Les uns, en papier de soie, arrondis ou taillés en hexagones, sont ornés de peintures grotesques et de bonshommes en ivoire; les autres, formés de plumes blanches ou de plumes d'argus, sont taillés en coeurs et en triangles.

Nous remarquons un joli secrétaire en bois noir, à incrustations ; des pipes en bambou et en cuivre blanc; des montres, des couteaux, des rasoirs ; un mannequin représentant un mandarin en grand costume, décoré de la plume de paon, et portant au sommet de son chapeau conique le bouton qui marque son rang.

Nous apercevons aussi une pièce de soie de couleur foncée, sur laquelle se trouve brodée, en assez grands caractères, une pétition adressée, il y a environ deux siècles, au sous-gouverneur de Canton, par quelques centaines de marchands dont les noms sont placés au bas.

Les fameux nids d'hirondelles, qui jouent un si grand rôle dans la cuisine chinoise, ne pouvaient pas manquer de trouver place à l'Exposition.

Ces nids ne se recueillent pas en Chine, comme on le croit en Europe; ils y arrivent de l'archipel malais, et particulièrement des îles de .lava et de Sumatra. Ils sont l'ouvrage d'une hirondelle qui ressemble fort peu à la nôtre, et qui les construit à l'aide d'une substance mucilagineuse, re

cueillie, à ce qu'il paraît, sur les bords de la mer, substance qu'on dit être une sécrétion de certains poissons.

L'hirondelle construit le plus souvent la demeure de ses petits dans des anfractuosités do rochers à pic, dont le pied est arrosés par l'Océan, en sorte que le dénicheur s'expose aux plus grands dangers pour atteindre sa proie.

Les nids ont à peu près le double de la grosseur d'un oeuf de poule. Ils sont soumis à de nombreuses préparations avant de paraître sur la table des Lucullus de l'empire du Centre. On commence par bien les sécher, puis ils sont livrés aux cureurs de nids, qui en extraient, au moyen de petits crochets, toutes les impuretés.
Une fois raffinés, ils ne sont autre chose qu'une substance blanchâtre et cassante, qu'on prendrait volontiers pour de la colle de poisson concassée.

Les nids d'hirondelles sont classés, dans le commerce, en un grand nombre de qualités différentes.
Les plus recherchés sont ceux qui ont renfermé des jeunes à peine couverts d'un léger duvet. Quand ils n'ont contenu que des oeufs, ils sont rangés dans les sortes intermédiaires. Si leurs habitants avaient, par malheur, déjà des plumes, ils sont réputés de qualité inférieure.
Ceux qui ont été abandonnés par les petits forment le rebut, à cause des plumes et des ordures dont ils sont remplis.

Les nids de première qualité valent jusqu'à 160 et 180 fr. le kilo, tandis que les dernières sortes se vendent à peine 30 fr.

Le potage aux nids d'hirondelles est un des meilleurs plats de la cuisine chinoise, et ne déplaît pas aux palais européens les plus délicats.
L'exposition des thés, qui est fort complète, mérite aussi quelques mots d'explication.

L'arbrisseau dont la feuille sert à fabriquer le thé a d'un mètre à un mètre et demi de hauteur.

Le thé vert et le thé noir ne sont pas, comme beaucoup de personnes se l'imaginent, le produit de deux arbres différents ; la différence de teinte ne provient que des différences de préparation.
Les Chinois obtiennent, à volonté, du thé noir ou du thé vert avec la même feuille. Cependant, certains crus sont spécialement consacrés à la production du thé vert, comme d'autres à celle du thé noir.

L'arbre à thé prospère dans des terrains très légers, mais un peu humides. Il se reproduit par graines que l'on sème clans des pépinières. Au bout de quelque temps, on transplante les jeunes pousses et on les dispose en rangées régulières convenablement distancées.

Le meilleur emplacement pour une plantation de thé est la base d'une colline exposée au midi.
Le versant méridional des collines Bohi fournit les meilleures qualités de tout l'empire. Elles sont exclusivement affectées à la consommation de la cour de Pékin, qui envoie des commissaires impériaux présider aux récoltes.

Celles-ci ont lieu trois ou quatre fois par an; mais on ne commence à cueillir les feuilles de l'arbre que quand il a atteint sa troisième année. Le produit moyen d'un arbre est de 5 à 600 grammes, et sa durée de dix à vingt ans.

La réputation de certains crus se perd dans la nuit des temps.

Les feuilles, une fois cueillies, sont soumises à une dessiccation lente sur des planches exposées au vent On les retourne fréquemment et on les roule entre les mains. J'ai entendu dire que celles destinées à devenir du thé noir étaient soumises, pendant quelques heures, en plein air, à l'action des rayons solaires , ce qui donnait lieu à une sorte d'oxydation, tandis que les feuilles servant à faire du thé vert étaient séchées dans des bâtiments.

On procède ensuite à la torréfaction. Pour le thé noir, elle s'accomplit dans des bassins de fer en forme de calottes sphériques, disposés sur un rang dans des ouvertures pratiquées à la partie supérieure d'un fourneau en maçonnerie très long.
On met environ deux kilos de feuilles dans chaque bassin, et l'on agite avec une spatule, en chauffant le bassin à une température élevée, mais pas jusqu'au rouge. Le thé éprouve une légère décrépitation. L'opération dure environ une demi-heure.

Une seconde dessiccation a lieu ensuite. Elle se fait dans des paniers tressés avec des branches de bambou; ces paniers ont environ un mètre de hauteur, et présentent dans leur milieu une séparation, aussi en treillis de bambou, sur laquelle on dispose une couche de feuilles qui s'élève jusque vers la moitié de la partie supérieure.

Chaque panier est placé au-dessus d'un trou de chaleur rond, dans lequel on a mis de la braise. La chaleur qui s'en exhale pénètre dans la couche.de thé, que l'on remue, et la dessèche complètement.

La torréfaction du thé vert a lieu par un autre procédé. Les bassins de fer sont placés sur un fourneau dont la surface est inclinée; ils se trouvent donc dans une position oblique. On y soumet les jeunes feuilles à une chaleur modérée, et les vieilles à une température élevée, mais beaucoup moins que pour le thé noir. L'opération dure plus longtemps que pour ce dernier. On agite continuellement les feuilles avec la main.

Le thé vert ne subit qu'une seule torréfaction; on peut donc dire que ce qui constitue la véritable différence entre le thé noir et le thé vert, c'est que la dessiccation de ce dernier est moins avancée, moins complète :. aussi peut-on convertir le thé vert en thé noir, mais non pas le thé noir en thé vert.

Il paraît que, pour donner une plus belle nuance à leurs thés verts, les Chinois y mêlent souvent du bleu de Prusse, du plâtre, du chromate de plomb et du curcuma. Les thés noirs sont à peu près les seuls qu'ils consomment; les autres sont destinés à l'exportation.

On peut passer en revue, à l'Exposition de Londres, toutes les variétés de thés les plus répandues dans le commerce, depuis le Bohi, le Congou, le Pacho ou Pékoé, le Sou-tching et le Paou-ching, qui sont les principaux thés noirs, jusqu'au Touan-kay, au Hyson, au thé impérial et au thé poudre à canon, qui forment les sortes vertes les plus renommées.


© Palais de Cristal – Journal Illustré de L’Exposition de 1851