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Cérémonie d'Inauguration


Cérémonie d'Inauguration à l'exposition de Londres 1851

Sa Majesté la Reine Victoria à ouvert le premier mai l'exposition universelle de 1851 Pour rendre complet le dessin que nous reproduisons de cette cérémonie, nous emprunterons aux journaux
anglais leur récit officiel.
Jamais le parc de Saint-James n'avait présenté un aspect si gai et si animé. Dès le matin, de bonne heure, la foule avait envahi toutes les avenues. Elle s'avançait comme une masse compacte, par Constitution-Hill et Green Park vers le Palais de Cristal. A l'approche de l'heure fixée par le programme pour la sortie de la Reine du Palais de Buckingham, la foule devint plus compacte encore, et ce fut avec grand peine que la police put ouvrir le chemin au cortège royal. Il faut le dire, cette tâche difficile fut accomplie avec la plus grande prudence, avec le calme dont la police de Londres a tant de fois donné des preuves.

Quelques minutes avant onze heures, le Marquis de Winchester, Lord Steward de la Maison de la Reine, se dirigea vers le Palais, Bientôt après arrivèrent la Duchesse de Sutherland, Grande Dame d'Atours, et le Grand Chambellan. Marquis de Breadalbane.

L'Archevêque de Cantorberry se dirigea vers Pall-Mall et Constitution-Hill un peu après onze heures.

Bientôt après, un détachement du 1er régiment des gardes, commandé par le colonel Hall, vint s'établir en face du Palais, et prit rang dans le cortège.

L'escorte royale, sous les ordres du colonel Parker, prit aussi position devant le Palais, suivie de huit voitures de la cour, attelées de deux chevaux chacune seulement, au grand désappointement du public qui n'apprit que par cette circonstance, que la Reine n'inaugurerait pas l'Exposition avec toute la splendeur des cérémonies royales.

À onze heures vingt minutes le cortège sortit du Palais. Les sept premières voitures contenaient les principaux officiers de la Maison de la Reine, le prince de Prusse et sa suite, puis venait une partie de l'escorte, et, enfin, le carrosse royal, occupé par la Reine, le Prince Albert, le Prince de Galles et les Princesses Royales. Sa Majesté, dont les traits annonçaient la santé, fut reçue par la multitude aux cris mille fois répétés de " Vive la Reine." Elle remercia gracieusement la foule de ce témoignage de "Loyalty" et d'affection. Un deuxième détachement de gardes fermait la marche, et le cortège s'avança rapidement vers Constitution-Hill au milieu d'acclamations unanimes.

A partir de ce point la foule devenait plus compacte. Jamais spectacle plus imposant n'avait été offert à la curiosité. Ce vaste espace, rempli d'un peuple animé, la gaie verdure du printemps, le temps magnifique qui favorisait la fête, la foule d'étrangers venus cette fois en amis, et mêlant leurs acclamations à celles des loyaux anglais ; les toilettes éclatantes des femmes qui tranchaient sur le sombre aspect des habits noirs, et, derrière cette foule, dominant du haut des balcons de Grosvenor-place, la riche aristocratie du pays mêlant ses cris et ses vivats à ceux du peuple ; tout contribuait à donner à cette fête un caractère imposant, dont la population de Londres conservera longtemps le souvenir.

Malgré les nuages menaçants qui parcouraient le ciel, malgré la pluie dont quelques gouttes commencèrent à tomber au passage du cortège, la foule conserva ses rangs et sa bonne humeur, et il est inutile d'ajouter que dans cette partie de son parcours le cortège royal fut reçu avec les mêmes acclamations qui l'avaient accueilli à sa sortie du palais.

A la hauteur d'Hyde Park, le spectacle se présentait sous une physionomie nouvelle. Depuis neuf heures du matin les larges voies de Piccadilly étaient sillonnées de voitures de toute espèce, amenant vers le Palais de Cristal des milliers de spectateurs, et se suivant sans interruption, sur plusieurs files, depuis Long Acre et Régent Circus, c'est-à-dire sur une longueur de plus de trois milles. Le même mouvement régnait du côté de St. James's et de Knightsbridge; de l'ouest comme de l'est toute la vie de la grande cité convergeait vers un point unique : l'Exposition.

A onze heures et demie, le mouvement des voitures cessa, le peuple envahit toutes les voies publiques, et, comme dans toutes les occasions pareilles, il charma ses loisirs par les lazzis et les rires ; il s'égaya surtout des vains efforts que fit un constable pour ramener à terre un gamin qui, semblable à un écureuil, sautait de branche en branche sur un des arbres du parc, pour échapper à son persécuteur.

Le cortège arriva ; mais sa marche fut si rapide à son entrée dans le parc, qu'il fut impossible de reconnaître les personnages que contenaient les voitures, et l'on put lire le désappointement exprimé sur tous les visages, lorsqu'au lieu de la voiture royale, traînée par huit chevaux café au lait, l'on vit la Reine et sa famille dans un simple carrosse à deux chevaux.
Pour beaucoup de spectateurs, il ne fallait rien moins que le son du canon annonçant l'arrivée de la Reine au Palais de l'Industrie, pour les convaincre qu'ils avaient vu passer le cortège royal.

Dès le matin, la foule prenait position le long de la chaussée, entre Hyde Park-corner et l'entrée septentrionale de l'Exposition. Vers dix heures, des masses innombrables de curieux sont survenues, et ont formé des deux côtés de la route une muraille compacte et impénétrable, qui s'est prolongée jusqu'aux portes même du palais. Les maisons qui avoisinent Albert-gate étaient chargées de spectateurs; les balcons, les fenêtres, les toits, tout était plein. Les hauteurs, d'où la vue pouvait plonger sur quelques parties de la procession, ont été rapidement envahies par les nouveaux arrivants qui n'avaient pas été assez heureux pour se poster le long de la route, et bientôt le plus intrépide curieux, eût il été doué d'une vigueur herculéenne, n'eût pu avancer d'un seul pas au milieu des rangs pressés, qui garnissaient le terrain. Ce qu'il y avait de remarquable, c'était l'animation joyeuse de la foule, et l'air de contentement qui respirait sur tous les visages.
Chacun se prêtait à la circonstance ; et la fatigue, la presse, la poussière, les petits accidents ordinaires dans ces multitudes réunies, rien ne pouvait altérer la bonne humeur de tout ce peuple. Il est vrai, aussi, que le spectacle animé qu'on avait sous les yeux était bien propre à captiver l'attention. Ces équipages somptueux qui se suivaient sans le moindre intervalle, avec leurs livrées si variées et si riche, étaient un sujet perpétuel de distractions, de questions, de ripostes et d'observations. Ici l'on distinguait la voiture d'un ministre, là celle d'un pair distingué ; plus loin c'était un des révérends pasteurs de l'Eglise ou bien un étranger connu, ou bien encore un membre du corps diplomatique. Ainsi, l'on attendait avec ardeur, mais sans impatience, l'arrivée de la cour et de la suite royale. De temps à autre, un spectacle d'une autre nature détournait l'attention et fournissait matière à de nouveaux sujets de gaieté. C'étaient des curieux déterminés qui s'aventuraient à grimper sur les arbres pour jouir du spectacle imposant que présentait cet océan de têtes humaines, s'étendant jusqu'aux dernières limites que la vue pouvait atteindre : mais ces amateurs de beaux coups-d'oeil avaient compté sans la police; celle-ci a fait son devoir. De-là des luttes et des ruses, des marches et des contre-marches, qui produisaient les scènes les plus comiques. Il y a bien eu, de temps à autre, quelques chutes, et plus d'un, parmi ceux qui s'étaient postés sur les branches, est tombé lourdement à terre ; mais il ne parait pas qu'on ait eu à déplorer aucun accident sérieux.

Vers onze heures et demie on a commencé à voir arriver au galop les officiers de police à cheval ; bientôt après, est apparu un corps de Horse Guards, épées nues, qui s'est rangé des deux côtés de la route à distances égales, pour maintenir le passage libre.
Ces dispositions semblaient annoncer l'arrivée de la Reine ; cependant l'opinion se maintenait dans la foule qu'une salve d'artillerie aurait prévenu le public du moment où la Reine aurait quitté le palais de Buckingham. Bientôt, cependant, le doute n'a plus été permis : à midi moins un quart, des acclamations lointaines se sont fait entendre ; peu à peu elles sont devenues plus éclatantes, et en quelques instants un choeur immense d'enthousiasme s'est élevé dans toute l'étendue de Hyde Park, à l'aspect du cortège royal qui s'avançait au milieu de la haie et se dirigeait vers l'entrée septentrionale de l'Exposition.

A peine la procession avait-elle passé que la foule rompait les rangs et se dispersait. Ce mouvement se produisait avec une telle rapidité qu'il semblait, en vérité, qu'elle n'était venue que pour s'assurer par ses propres yeux de l'arrivée du couple royal.
Les groupes se sont répandus alors dans les parties les plus éloignées du parc pour attendre le retour de la Reine, et se délasser par la promenade de leur longue et fatiguante station. Ce mouvement ne s'est cependant pas exécuté, sans que sur quelques points il n'en soit résulté un peu de confusion par suite des nouvelles cohortes de curieux qui arrivaient en sens contraire. Au moment où ces deux marées se rencontraient, elles formaient, au point de jonction, un tourbillon dangereux où plus d'un habit a été déchiré et plus d'un chapeau foulé. Un incident de ce genre a eu lieu le long du pont de la rivière Serpentine, à l'opposé d'Albert Gate. Grande frayeur s'en est suivie ; plusieurs femmes ont jeté des cris perçants, et certainement, si les barrières n'avaient pas été solides, un grand nombre de personnes auraient été précipitées dans les eaux.

Toutefois, par un accord admirable, et en quelque sorte instinctif, chacun s'est admirablement déterminé à conserver sa position ; et cette salutaire inspiration a permis aux gens les plus éloignés de se reculer, de faire place aux groupes du centre, de sorte qu'aucun accident, du moins à notre connaissance, n'est venu jeter du deuil sur cet instant de la journée.

Les personnes qui s'étaient rangées aux abords de l'entrée du Palais de Cristal pour voir descendre de voiture le cortège royal n'ont pas été trompées dans leur attente, et ont pu doublement satisfaire leur curiosité, car elles ont vu successivement arriver les hauts personnages qui devaient se joindre à la Reine dans la procession à travers les galeries du bâtiment.

Parmi les premières personnes qu'on a vu mettre pied à terre, nous avons distingué le Lord Maire et les Shérifs, les membres et les officiers de la Corporation, lord John Russell, lord Stanley, le Chancelier de l'Echiquier, Sir George Grey, le Marquis de Clanricarde, et le Comte de Carliste. Quelques-uns de ces nobles personnages étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs familles. Son altesse royale le Duc de Cambridge, le Prince de Prusse, le Ministre de Turquie, le Prince Henri de Hollande, et l'archevêque d'Oxford n'ont point tardé ensuite à descendre.

A ce moment les Yeomen de la garde, un piquet d'honneur des grenadiers de la garde, avec bannières en tête et tambour, et un escadron des Horse-guards, ont entouré les abords de la porte par laquelle la Reine devait entrer; et une petite pluie, qui est venue très-à-propos pour éclaircir le temps, a été suivie d'un soleil radieux.

Midi sonnait lorsque sa Majesté a quitté son carrosse. Le Prince Albert l'accompagnait avec le Prince de Galles et la Princesse Royale. Les troupes ont présenté les armes, et le cortège est entré dans le Palais de Cristal au milieu des acclamations répétées et enthousiastes de la foule, mêlées aux strophes de l'hymne national, qui sortait des profondeurs de l'édifice, chanté par un choeur de 400 voix.

De même que toutes les autres parties du Palais, la nef était remplie de spectateurs. Dès neuf heures du matin, une foule immense se précipitait, mais telle est la vaste amplitude de ce bâtiment, qu'à peine s'apercevait-on à l'intérieur de ce constant afflux ; et, au moment même de la cérémonie, il était impossible de se figurer que 24,000 personnes eussent pris place à l'aise autour de l'estrade royale, laissant vides, pour ainsi dire, et dans la solitude, les autres parties du monument. Toutefois, un grand nombre de spectateurs, mal à l'aise au milieu du transept, se réfugièrent dans la nef et surtout dans la division Ouest, où les exposants ont fait plus d'efforts pour être prêts le jour de l'inauguration, et où de nombreux vasistas donnaient accès à l'air frais d'une matinée de mai, et d'où l'on pouvait jouir de la vue des arbres de Kensington, couverts de leur parure nouvelle.

Afin de faire mieux comprendre à nos lecteurs l'aspect que présentait ce jour là le Palais de l'Industrie, il n'est pas inutile de dire un mot des dispositions de ses principales parties. Chaque partie de la nef, chaque nef, si l'on peut s'exprimer ainsi, se compose de trois divisions longitudinales : celle du centre est la nef proprement dite, les deux autres sont appelées les ailes. Chaque aile est aussi large que la nef, et cette dernière était divisée dans sa longueur en trois parties, séparées par un cordon rouge. Le centre est occupé par les produits les plus remarquables ; dans les deux divisions latérales avaient été disposées des banquettes destinées aux dames, et derrière elles se tenaient debout les cavaliers. Les mêmes dispositions avaient été prises dans les galeries.

Il est difficile de se faire une idée de l'aspect que présentait aujourd'hui cette magnifique enceinte, pleine des richesses du monde entier, pleine aussi le 1er mai, et par exception, d'un peuple animé du même sentiment : l'émulation industrielle ; d'un même désir : celui de voir la paix du monde affermie par ce concours universel.

Peut-être au premier aspect, n'est on pas frappé de la vaste amplitude de cette étonnante construction ; il faut que l'oeil s'accoutume à ces immenses perspectives, il faut qu'il s'en rende compte, qu'il en ait conscience avant de les juger. Mais bientôt l'esprit est saisi, et l'on reste étonné de la hardiesse de la conception et de la grandeur de l'oeuvre.

Que le lecteur se suppose un instant assis dans la galerie d'un édifice élevé, renfermant dans ses parties les moins hautes, des arbres immenses ; d'un édifice tel que cette seule galerie où je le suppose assis, dépasse les dimensions de Westminster Hall. Qu'il s'imagine que cette moitié d'un tout immense vient aboutir à un édifice plus grandiose encore, plus élevé, plus vaste, puis se continue à travers cette nouvelle merveille, et se perd dans une perspective qui échappe à l'oeil le plus exercé. Qu'il jette les yeux vers le sol, et qu'il juge s'il le peut le spectacle qui s'offre à lui. Des machines aux formes gigantesques, des bâtiments entiers, des arbres séculaires semblent perdus au milieu de cette immensité ; et bien que des milliers de spectateurs se soient groupés dans cette enceinte, l'espace n'en semble point amoindri, un peuple entier pourrait encore y trouver place. L'oeil s'accoutume à ces mille objets divers ; des tapis destinés aux plus vastes salons semblent autant de bannières suspendus à la voûte d'une église ; qu'il ne cherche pas à les compter, il y perdrait patience ; aussi ne sommes-nous pas étonnés d'entendre dire que pour se faire une juste idée des richesses. renfermées dans le Palais de Cristal, les cent jours donnés au public sont à peine suffisants.
A mesure qu'approchait l'heure fixée pour la cérémonie, on voyait arriver quelques personnages de marque : Lord Monteagle, Lord Naas, M. Sidney Herbert, M. Miles, Sir B. Hall, &c.

Bientôt après, Lord Grey et M. Labouchere, en uniforme de Windsor, traversèrent la nef; puis arriva l'ambassadeur de Turquie, qui parut profondément frappé d'admiration. De temps à l'autre le son à peine perceptible d'un lointain applaudissement se faisait entendre, c'était, sans doute, l'entrée dans l'édifice de quelque personnage populaire ; mais ce n'est là qu'une conjecture ; car, s'il était difficile d'entendre les sons qui provenaient de cette distance, il ne l'était pas moins de distinguer les individus qui s'y trouvaient ; c'était une masse brillante, pleine de mouvement et de vie : voilà tout ce qu'il nous était permis de distinguer.

Enfin un tonnerre d'applaudissements dont le bruit n'arrivait qu'affaibli aux oreilles de la foule qui remplissait la nef et le son lointain des trompettes qui, au couronnement, avaient rempli de leurs éclats l'Abbaye de Westminster, depuis le choeur jusqu'aux extrémités les plus reculées de la nef, annoncèrent aux spectateurs pressés du transept que Sa Majesté venait d'arriver.

Bientôt après, le programme permettait aux visiteurs de la nef de comprendre que la Reine avait pris place sur le trône, car l'hymne national venait d'être entonné par les choeurs de quatre, églises cathédrales ou collégiales, les élèves de deux sociétés musicales et " quantité d'autres exécutants," accompagnés de deux orgues magnifiques, et d'une excellente musique militaire. Mais tout cela était tellement perdu pour les visiteurs éloignés de la nef que le programme officiel pouvait seul leur donner la certitude qu'il en était réellement ainsi.

Après un moment de silence, qui se fit pendant la prière de Primat, la musique du grand "Alléluia" de Handel, exécutée par les mêmes choeurs et accompagnée par les deux orgues et la musique militaire, ne parvint qu'avec les mêmes sons affaiblis aux oreilles des spectateurs éloignés. Une seconde pause plus courte fut bientôt suivie d'une fanfare étouffée, qui leur annonça que la procession royale était en marche et se dirigeait d'abord vers la division anglaise de l'édifice, qu'elle traversa dans toute sa longueur, en montant d'un côté et redescendant par l'autre.

Lorsque la procession reparut, se dégageant de la masse immense aux costumes bigarrés qui encombrait le transept, elle offrit un des spectacles les plus riches et des plus variés qu'il soit possible d'imaginer. Ce fut d'abord une masse mouvante de bleu, d'or et de cramoisi, un rayonnement indistinct et confus, qui prit bientôt un aspect plus parfait et plus tranché, à mesure que procession s'avançait à pas lents au milieu de cette longue avenue de beautés élégantes qui réunissait l'élite de la noblesse anglaise.

Les vivats augmentaient de moment en moment, car ils étaient répétés successivement par les spectateurs sur le passage de la procession, et précédaient l'approche de sa Majesté, qui était attendue partout avec la plus vive impatience et saluée avec le plus enthousiasme. Alors la procession fut tout-à-fait en vue, et à mesure qu'elle approchait on pouvait observer ceux qui la composaient. D'abord les hérauts avec leurs robes singulières et bigarrées, souvenir étrange de siècles qui ne sont plus, car alors les fonctions de héraut n'étaient pas une sinécure, elles embrassaient des devoirs plus sérieux et d'un caractère plus martial qu'aujourd'hui. Ils étaient suivi de trois paisibles citadins. les entrepreneurs et l'architecte, formant par leur simple interposition avec le passé le contraste le plus saisissant entre le règne naïf de la chevalerie et le siècle positif de la science et de l'industrie.

Viennent ensuite, deux par deux, des personnages civils, les uns en habit de cour, les autres en uniforme de Yeomen, précédant (ce qui était peut-être la partie la plus pittoresque du cortège) les Commissaires étrangers, en uniforme de leur pays, et représentant trente nations diverses. Après eux viennent encore quelques-uns de nos employés civils, puis les Commissaires Royaux de l'Exposition, au sein desquels se trouvent les plus distingués de nos fonctionnaires, depuis le député-lieutenant jusqu'au ministre d'Etat. Le magnifique uniforme de Windsor brillait dans ce dernier groupe, et attestait la présence de quelques-uns de nos hommes d'Etat les plus remarquables. Derrière les Commissaires Royaux, marchaient les ambassadeurs étrangers, puis deux illustres vétérans, applaudis sur tout leur passage : le duc de Wellington et le Marquis d'Anglesea. Après eux venaient encore quelques-uns des ministres, et quelques uniformes de Windsor.

Sir G. Grey et Sir C. Woodse faisaient remarquer par le plaisir que paraissait leur donner le spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Le Primat et ses chapelains, habillés de noir et de blanc, venaient ici trancher sur l'aspect brillant et gai du cortège. Mais après eux, les uniformes des officiers de la Maison de la Reine rendaient à la procession son aspect premier. Enfin, venait la Reine, reçue avec acclamation, par les assistants. Sa Majesté semblait jouir du plaisir que donnait sa présence. Les dames surtout se plaisaient à remarquer que la Reine était accompagnée de son royal époux et de ses deux enfants aînés. Le Prince semblait recueillir avec joie les hommages rendus à sa Majesté par l'élite des dames anglaises. La Reine était accompagnée du Prince de Galles. Le Prince tenait par la main la Princesse Royale, qui rappelait à un grand nombre de spectateurs son illustre mère, lorsqu'elle même était encore enfant.

Le cortège fit le tour de la nef, puis s'avança vers le transept, passa de-là dans l'autre partie de la nef, pour revenir dans le transept, où la Reine prit de nouveau place sur l'estrade pour déclarer que l'Exposition était ouverte.

Voici de plus grands détails sur l'inauguration Royale :


DISCOURS DU PRINCE ALBERT AU NOM DE LA COMMISSION ROYALE.

"Que votre Majesté daigne nous permettre à nous, Commissaires nommés le 3 Janvier, 1850, par un acte de votre Gouvernement, pour l'organisation de l'Exposition de l'Industrie de toutes les nations, et postérieurement incorporé le 15 août de la même année par une charte royale, de vous demander respectueusement la permission de mettre sous vos yeux, une relation succincte de nos travaux jusqu'à ce jour heureux où l'Exposition va s'ouvrir sous les auspices de votre Majesté.

En vertu de l'autorité que votre Majesté nous a si gracieusement conférée, nous avons fait une enquête sérieuse sur toutes les matières qu'elle a daigné confier à nos recherches, c'est-à-dire, d'une part, le meilleur moyen d'introduire dans ce royaume les productions des colonies britanniques, ainsi que celles des nations étrangères ; d'autre part, le choix de l'emplacement le plus convenable pour y établir l'Exposition ; enfin, la conduite général de l'entreprise et la meilleure marche à suivre pour garantir que la plus impartiale équité présiderait à leur distribution.

En conséquence de ces enquêtes, et pour accomplir les devoirs que votre Majesté nous a assignés dans sa charte d'incorporation, nous avons eu de fréquentes réunions du corps entier des Commissaires ; nous avons en outre, confié la solutions des nombreuses questions qui se rattachaient aux matières si variées de l'Exposition, à des comités composés en partie de membres de notre Commission et en partie de personnages distingués dans les diverses branches des sciences et des arts ; personnages qui ont cordialement répondu à notre appel et qui nous ont fait avec empressement le sacrifice d'un temps précieux.

Parmi les premières questions qui ont été l'objet de notre examen, l'une des plus importantes était de définir les conditions d'après lesquelles on admettrait les articles des exposants ; nous avons considéré que le caractère principal de l'entreprise dans laquelle nous étions engagés était de la faire reposer entièrement sur les souscriptions volontaires de toute la nation. En conséquence, nous avons décidé sans hésiter qu'il ne serait perçu aucune redevance pour l'admission des articles. Nous avons considéré aussi que la mission de choisir les articles envoyés devait être laissé, quant aux articles étrangers, à des commissions formées par les nations étrangères elles mêmes et que, en ce qui concerne les produits nationaux, la «Commission royale devait se réserver le contrôle le plus absolu.

Nous avons maintenant la satisfaction de pouvoir ajouter que toutes nos prévisions se sont réalisées. La gracieuse donation de votre Majesté en faveur du fonds de l'Exhibition a été le signal des souscriptions volontaires même parmi les plus humbles classes de vos sujets, et le capital qu'elles ont mis à notre disposition s'élève en ce moment à près de £65,000. Des comités locaux qui nous ont sans exception donné la coopération la plus zélée, se sont formés dans toutes les parties du royaume uni, dans plusieurs des colonies de votre Majesté et dans le territoire soumis à l'honorable compagnie des Indes orientales. Nous avons eu aussi le concours énergique de presque toutes les nations du monde chez lesquelles des commissions ont été nommées pour contribuer à l'accomplissement de l'oeuvre que votre Majesté, dans son ordonnance royale, a justement caractérisé en la nommant 'l'Exposition Universelle de l'Industrie de toutes les nations du monde.'

Nous devons rendre justice, ici, à l'empressement avec lequel des personnes de toutes les classes de la nation ont pris place parmi les exposants et c'est aussi notre devoir de vous offrir l'expression de notre respectueuse gratitude pour la gracieuse condescendance de votre Majesté qui a daigné s'associer à ses sujets et envoyer à l'exposition quelques-unes des plus importants et des plus intéressants objets.

Le nombre des exposants dont on a pu recevoir les produits s'élève à environ 15,000, dont moitié environ appartient à l'empire britannique. Les autres se partagent entre plus de quarante nations étrangères composant la presque totalité des nations civilisées de l'univers. En disposant de l'espace qui leur a été respectivement allouée, nous avons dû prendre en considération, et la nature de leurs productions
et les facilités de transport, ou d'accès que présentaient leur position géographique, votre Majesté trouvera dans la partie occidentale de cet édifice les productions des autres places sous sa
dénomination et dans la partie orientale, les produits des nations étrangères. Tous les articles ont été rangés en quatre grandes classes, savoir :
1. Les matières premières ;
2. Les machines ;
3. Les manufactures;
4. La sculpture et les beaux arts.
Une division d'une autre espèce a eu lieu d'après la position géographique des nations ; celle des pays chauds a été placée près du centre de l'édifice et celle des pays froids a été mise aux extrémités.

Votre Majesté ayant gracieusement accordé un terrain dans son parc royal pour y faire l'exposition, les premiers fondements de l'édifice qu'elle honore en ce moment de sa présence, furent posés le 26 Septembre dernier. Dans les sept mois qui se sont écoulés depuis lors, l'énergie des contracteurs et l'activité de leurs ouvriers on produit un édifice d'une architecture et d'une construction toute nouvelle qui couvre un espace de plus de 18 acres mesurant 1851 pieds en longueur, et 456 pieds dans sa plus grande largeur, capable de contenir 40,000 visiteurs, et présentant quant aux marchandises une façade de plus de dix milles. C'est à Mr. Joseph Paxton que nous devons le principe tout nouveau de cette construction, et les commissaires sont heureux de lui rendre, ici, la justice qui lui est du pour cette intéressante portion de leur entreprise.

Pour ce qui regarde la distribution des récompenses aux exposants qui l'auront mérité, nous avons décidé qu'elles seraient données sous formes de médailles, nos pas comme simple concurrence individuelle, mais comme récompense de la supériorité sous quelque forme qu'elle puisse se présenter. Le choix des personnes à récompenser a été confié à des jurys composés également de sujets britanniques et d'étrangers, les premiers ayant été choisis par la Commission, sur les recommandations des comités locaux, et les derniers par les Gouvernements des nations étrangers dont les produits sont exposés. Les noms de ces jurés, comprenant plusieurs célébrités européennes offrent les meilleures garanties de l'impartialité avec laquelle les récompenses seront distribuées.

Nous constatons avec beaucoup de plaisir, que, malgré la grandeur de cette entreprise, et les distances considérables d'où les objets maintenant exposés ont dû être remis, le jour où votre Majesté a daigné gracieusement assister à l'inauguration de l'exposition est le même que celui qui a été dès l'origine fixé pour son ouverture; preuve éclatante de ce qu'avec la protection de Dieu, peut accomplir la bonne volonté et la coopération cordiale parmi les peuples, aidées des moyens que la science moderne a mis à notre disposition.

Ayant ainsi brièvement exposé à votre Majesté les résultats de nos travaux, il ne nous reste plus qu'à porter jusqu'à votre Majesté, notre humble et loyale reconnaissance pour les encouragements et les secours que nous avons reçus de la gracieuse faveur de votre Majesté dans tout le cours de cette vaste et laborieuse tâche ; nous désirons ardemment que cette entreprise qui a pour but d'améliorer toutes les branches de l'industrie humaine et de resserrer les liens de la paix et de l'amitié entre toutes les nations de la terre, puisse, par les bénédictions de la divine Providence, faire le bonheur du peuple de votre Majesté et rester longtemps une des époques les plus mémorables de l'heureux et paisible règne de votre Majesté."


DISCOURS DE LA REINE.

"Je reçois avec le plus grand plaisir l'adresse que vous m'avez présentée pour l'ouverture de cette Exposition.

J'ai suivi avec un intérêt bien vif, toujours croissant, la marche de vos travaux, pour l'accomplissement des devoirs qui vous ont été confiés, par la Commission Royale ; et c'est avec une satisfaction bien sincère que je suis témoin de l'heureux résultat de vos efforts judicieux et incessants par le spectacle magnifique dont je suis entourée aujourd'hui.

Je me joins cordialement à vous pour prier Dieu de bénir cette entreprise afin qu'elle profite au bienêtre de mon peuple et aux intérêts du genre humain, en encourageant les arts de la paix et de l'industrie, en resserrant les liens de l'union entre les nations de la terre, et encourageant une honorable et fraternel émulation dans l'exercice utile de ces facultés dont elles ont été gratifiées par les bienfaits de la Providence pour le bonheur de l'humanité."



Sa Grâce l'archevêque a ensuite offert une prière appropriée à l'occasion.

Aussitôt après la prière, sa Majesté la Reine est descendue du trône, et la procession royale s'est formée dans l'ordre suivant : les membres de la commission royale, le comité exécutif, les ministres de Majesté, les membres du corps diplomatique et d'autres hauts fonctionnaires.

Neuf heures sonnaient, et certes, c'était bien l'heure juste, car les plus fameux horlogers du monde y avaient mis la main à l'envi, et mille horloges étaient là se contrôlant entre elles, et pouvant se démentir à l'instant si si l'une d'elles eût osé soutenir un mensonge.

Les portes s'ouvrirent, et alors commença une scène comme on n'en voit guère qu'aux soirées de Jenny Lind. Ici cette scène était multipliée par le nombre des portes ouvertes ; que de pieds écrasés, que de poitrines pressées, de robes fripées, de châles arrachés.

Les gens du monde ont en vérité les coudes aussi pointus que la multitude ! Ils ont les talons aussi lourds, les poings aussi bien fermés. Ils auraient, si l'on écoutait bien, les mêmes mots à la bouche, pour témoigner leur impatience. Enfin les voilà entrés, mais il faut avoir la première place ; et 24 mille personnes ne peuvent en jouir à la fois. Alors recommencent les disputes de la porte ; chacun pour soi, sinon chacun chez soi, voilà la devise universelle dans ce palais de tout le monde, et chacun agit en conséquence. Les dames ne se montrent pas les moins empressées. Elles veulent avoir les meilleures places, et elles réussiraient assurément, si elles n'avaient à vaincre que la résistance des hommes, mais il faut combattre d'autres dames, et la bataille dure longtemps. Tout cela se fit en bonne humeur pourtant. On se plaignait, mais la confusion donnait lieu à des scènes ridicules ou lisibles et on s'en égayait. Les Commissaires n'avaient fait aucun arrangement pour les places ; il s'agissait d'une cérémonie que quatre ou cinq mille personnes au plus pouvaient voir, et il se trouvait là vingt-quatre mille spectateurs ! La police, aidée des sapeurs, venait de temps en temps dégager les espaces réservés, mais si l'on cédait d'abord, c'était pour revenir bientôt, et ce flux et reflux dura longtemps sans colère, et sans impatience, ni d'une part ni d'une autre.

Tout porteur de ticket se croyait le droit unique à être bien placé. " Policeman, où est l'escalier No. 5 ? " " En Chine, Monsieur ; il faut aller en Chine, si vous voulez trouver l'escalier No. 5." "Et moi, No. 101. Voyez donc mon billet, où faut-il que j'aille ?" " Tournez derrière la Grèce, Monsieur, au coin de la Perse, jusqu'à l'Asie Mineure, vous trouverez-là l'escalier." " Police, où est l'escalier des Echelles ? " " Les Echelles sont au rez-de-chaussée, Monsieur, il n'y a pas d'escalier qui y mène."

Cependant la foule augmente ; on voit briller parsi par-là quelques uniformes, quelques habits de cour, les dames en grande toilette voient leurs plumes se faner, elles ont pris possession d'une estrade, la plus rapprochée, la mieux placée pour voir et pour voir et pour entendre. Tout-à-coup, la police s'ébranle, il faut quitter ces excellentes places gagnées à la force du poignet ! A qui donc est réservée cette estrade ? Est-ce pour le corps diplomatique?—pour les ministres, pour les jurés de l'Exposition ? Non, vraiment, c'est pour la " famille du Lord Maire !" Cette nouvelle répand parmi les assistants une gaieté celle—quelle famille, bon Dieu ; le Lord Maire a-t-il donc épousé la mère Gigogne ? Punch nous le dira quelqu'un de ces jours, sans doute. Mais voici un groupe de Français, nous allons entendre des quolibets ! Ils sont tous de bon goût, néanmoins, et ne font qu'accroître la bonne humeur générale. Qu'un pauvre enfant, fifre ou tambour dans l'un de nos régiments, vienne à passer—place, place pour ce jeune guerrier, s'écriera tout un groupe de longues barbes; voyez donc, qu'il est gentil le petit drôle ! Nos costumes antiques, nos respectables perruques provoquent aussi l'hilarité de nos voisins et amis. Voilà un drôle d'animal ; quelle est donc cette espèce-là ? Hélas, ce n'était autre qu'un citoyen de Londres, orné d'un grand chapeau à cocarde, et emprisonné dans une culotte admirablement serrée.

Le lieu choisi pour placer le trône ou plutôt le simple fauteuil où s'est assise la Reine, était précisément le centre du bâtiment, justement derrière la magnifique fontaine de cristal; fontaine trop riche de corps pour son âme, trop massive en cristal, trop pauvre en eau. Le fauteuil de la Reine est or et cramoisi, c'est la couleur des rois ; au-dessus du fauteuil est un dais de même couleur, surmonté de plumes d'autruche d'une blancheur éclatante.

C'est sous ce dais, au milieu des acclamations, que vient s'asseoir la Heine, c'est là qu'elle prononça le discours que seras donnons plus haut, c'est de là qu'elle descendit pour être encore saluée par cent peuples divers, heureuse de cette victoire paisible, gage assuré d'une prospérité durable.

Il est certain que jamais en Europe un nombre aussi grand de personnes ne fut réuni dans un édifice, et il n'est pas surprenant qu'une scène aussi vraiment saisissante ait attiré, comme par une sorte de fascination, les regards insatiables des spectateurs assemblés dans les galeries.

Mais ce spectacle était bien plus enchanteur encore pour ceux qui pouvaient s'approcher jusqu'à l'extrémité de la galerie qui domine le transept. Même après le départ ûu cortège royal, le coup-d'oeil, de ce point offrait tme magnificence vraiment orientale: ici d'énormes arbres sous îa voûte immense du toit de cristal ; de vastes fontaines au doux murmure; des parterres de fleurs; là des costumes militaires et civils les plus variés, l'uniforme du hallebardier d'Elizabeth et celui des gardes du corps de Victoria : un océan d'êtres humains, ondulant à droite et à gauche du spectateur ; telle était la scène qui attirait les regards avant que l'on put songer à les porter sur les richesses contenues dans les flancs du vaste édifiée dont l’ouverture se faisait avec tant de magnificence.

En s'efforçant de jeter un regard fugitif sur ce qui les entourait, les visiteurs sentaient qu'il était impossible de les arrêter antre part que sur quelques-uns des groupes artistiques les plus rapprochés et qu'il fallait des semaines pour les examiner en détail.

Cependant quelques-uns des objets exposés offraient un si vif intérêt que les yeux des spectateurs, fatigués par une attention soutenue de cinq ou six heures, ne pouvaient s'empêcher de s'y arrêter. Nous mentionnerons parmi ceux-ci: la machine de MM. Delarue et Cie, qui, rapide comme l'éclair préparait d'élégantes enveloppes; la machine télégraphique de MM. Brett et Cie, qui imprimait sur des bandes de satin, présentées à sa Majesté et gracieusement reçues par elle, les mots:" Imprimé à l'inauguration de l'Exposition de toutes les Nations, 1 mai 1851."

Alors les personnages les plus distingués étaient aperçus dans la foule. On entendait des dames demander qui était ce gentilhomme déjà avancé en âge, vêtu d'un habit de cour en velours noir et leurs voisins répondaient que c'était le Grand-Chancelier.
Ici on apercevait sir G. Grey, dans son uniforme de Windsor, se promener avec beaucoup d'intérêt et de satisfaction au milieu des objets exposés.

Quelque étendu que l'édifice eût semblé auparavant, il paraissait bien plus vaste encore, depuis que les compartiments qui le divisaient avaient disparu.

© Palais de Cristal – Journal Illustré de L’Exposition de 1851