Pendant le quart de siècle qui suivra l’exposition de Nogent de 1907, Paris ne parviendra pas à imposer son leadership sur l’organisation des grandes apothéoses impériales. Sans conteste, l’exposition de Roubaix en 1911, celle de Lyon en 1914, celle de Marseille en 1922, celle de Bordeaux en 1923, puis celle de Strasbourg en 1924 lui volent la vedette. Pourtant, depuis le projet de loi du député de la Seine, Louis Brunet, en 1910 proposant l.organisation à Paris d’une « exposition coloniale internationale », la capitale attend avec impatience son heure.

L’organisation de l’Exposition interalliée des Arts décoratifs de 1925 repousse d’autant le projet. Puis, en 1927, il sera une nouvelle fois reporté à 1930, avant d’être décalé d’un an pour laisser toute son « expression » aux commémorations du Centenaire de l’Algérie.

Vingt-cinq ans d’attente. Plus de mille jours de travaux (hors démontage, qui durera six mois, et seulement neuf cents jours entre la pose de la première pierre et l’inauguration). Cette Exposition coloniale internationale souhaite accompagner dans toutes ses dimensions le processus colonial français qui connaît alors son apogée. Depuis 1927, le promoteur de cette grandiose manifestation, nommé par le gouvernement français, est le Maréchal Lyautey. En tant que Commissaire général de l’Exposition coloniale internationale, il veut que la manifestation soit monumentale, car il s’agit, pour lui, d’exalter l’Empire, cette « Plus grande France » qui recouvre près de 10 millions de km2 et comprend 100 millions d’habitants, dont 40 sont des citoyens français. Elle doit également surpasser l’exposition britannique de Wembley qui vient de se tenir six ans plus tôt. C’est pour lui, également, le moyen d’affirmer la mission « civilisatrice et bienfaitrice » de la France sur ses colonies et de faire de Paris la capitale de cet Empire.

Le 6 mai 1931, le ministre des Colonies Paul Reynaud, accompagné du Président de la République Gaston Doumergue, inaugure l’Exposition coloniale internationale à Vincennes. Dans son discours radiodiffusé, Paul Reynaud souligne que « le but essentiel de l’Exposition est de donner aux Français conscience de leur Empire », et les Français viendront par millions voir ce spectacle grandiose d’un Empire reconstitué.

De toute évidence, l’oeuvre est colossale et plus de 110 hectares du bois de Vincennes sont aménagés. Le musée permanent des colonies est construit à la Porte Dorée qui deviendra par la suite le Musée des colonies, puis le MAAO (sur les arts dits « primitifs »). À l’exception du Musée des Colonies et du pavillon des missions, la grande majorité des reconstitutions proposées à cette occasion, par la France et les autres nations présentes, sont éphémères.

Parmi la plus remarquable, on peut citer le temple d’Angkor Vat qui sera reproduit à l’échelle ; comme c’est le cas de la mosquée de Djenné, d’autres pavillons représentant chaque colonie et des différents pavillons présentant l’ensemble du domaine colonial étranger, il y a aussi des pavillons pour « l’oeuvre missionnaire » (comme celui de Notre-Dame des Missions démonté pièce à pièce et reconstruit à Épinay-sur-Seine) et une Cité de l’Information. Des rues entières sont reproduites, des bars, restaurants et boutiques sont aménagés pour les dizaines de milliers de visiteurs (de jour et de nuit) qui se précipitent dans les allées de l’exposition, sans oublier le parc zoologique, le pavillon des Bois coloniaux, ou celui de la Croisière noire.

Le spectacle serait incomplet sans la présence des populations colonisées recrutées pour l’occasion : des milliers de danseuses annamites, de familles d’artisans africains dans des villages reconstitués, des cavaliers arabes et des « cannibales Kanaks » (dans le cadre du bois de Boulogne) font partie du décorum.
L’Exposition, avec ses représentations somptueuses et idéalisées des colonies, exalte devant les yeux émerveillés des visiteurs toutes les richesses et l’exotisme des possessions françaises. L’Afrique, l’Asie, les Antilles, le Moyen-Orient, l’Océanie sont ainsi mis en scène. Chaque jour des spectacles plus exotiques les uns que les autres transportent les visiteurs d’Annam à Djenné.

Cette exposition de 1931 constitue, sans aucun doute, l’apogée de la propagande impériale. Elle fait d.ailleurs suite au Centenaire de l’Algérie qui en 1930 a déjà donné le « ton colonial » à la capitale. Mais l’Exposition de 1931 est aussi une apothéose propagandiste et artistiques. Elle marque l’avènement d’une conception résolument moderne et planifiée de la propagande coloniale : un an avant l’ouverture, une intense campagne de presse est déclenchée sous l’égide de l’Agence générale des Colonies, tous les journaux relatant, semaine après semaine, l’avancée des travaux.

Pour l’exposition il faut prolonger la ligne de métro qui doit permettre aux visiteurs d’accéder à l’exposition, construire le Musée à la Porte Dorée (destiné à recevoir un musée permanent des colonies aux lendemains de l’exposition pour rivaliser avec l’Imperial Institute de Londres, le Musée de Tervuren de Bruxelles ou l’Institut colonial d’Amsterdam), reconstituer à l’échelle temples et mosquées, rassembler les puissances coloniales dans les pavillons qui leur sont réservés, organiser la vie quotidienne des 250 000 personnes présentes chaque jour et chaque soir sur le site, créer un parc zoologique, programmer chaque soir des spectacles sur les plans d’eau ou encore organiser chaque jour des programmes à base de processions rituelles de l’Annam ou de courses de chameaux sahariens.

Les Beaux-Arts, comme les Arts Décoratifs, sont regroupés dans le musée permanent des colonies, et c’est l’une des plus riches collections qui est proposée aux visiteurs. Parmi les noms les plus connus des architectes et artistes qui travailleront pour l’exposition, on peut citer Ruhlmann, Prou, Guillemard, Montegnac, Renaudot, Cheuret, Sabino, Perzel, Daum, Baccarat, Massoul, Daurat,
Subes, Rochas. Enfin, toutes les grandes marques françaises sont présentes, avec leur pavillon : Byrrh, Banania, les rhums St James, mais aussi les grandes banques, les industries lourdes, les marques de voiture ou de luxe, les bijoutiers. Enfin, tous les coloniaux vont faire partie du décor, car sur la façade du palais de Colonies on peut lire encore aujourd’hui . les noms de tous les bâtisseurs d’empire, gravés dans la pierre par Jonniot, depuis Godefroy de Bouillon, « premier souverain du royaume de Jérusalem ».

L’exposition va connaître un retentissement médiatique sans précédent. La propagande coloniale a fonctionné pleinement, pour faire de l’événement un succès populaire sans précédent. Un Congrès d.actions et de propagandes coloniales, organisées dans le cadre de l’Exposition, insistent tout particulièrement sur la « propagande scolaire » pour prolonger les effets de l’exposition. Les promoteurs du Congrès rappellent que l’on fait l’éducation d.un peuple par ses enfants et qu’il faut rapidement entreprendre « toute l’éducation coloniale du peuple français ».
L’Exposition est sans doute le premier grand parc d’attractions en Europe. Huit millions de visiteurs, 33 millions de tickets vendus : la ferveur du public est phénoménale.

Depuis l’Exposition universelle de 1900, aucune manifestation n’a atteint un tel succès dans la capitale. Elle est conçue dans un but limpide et avoué, faire aimer aux Français leur Empire colonial. L’épopée coloniale est présentée comme une véritable leçon de nationalisme, l’acte colonial s’inscrivant pleinement dans les valeurs de la République.

De même, les thèmes essentiels de la propagande impériale sont lisibles dans l’exposition. La « mission civilisatrice » de la France est au coeur du dispositif. En regard, les cultures « locales », largement représentées dans les différentes exhibitions proposées, sont folklorisées.

De même, les spectacles, tout en empruntant aux cultures locales sont repensés et agencés en fonction des désirs du public et d’une modernité scénographique sans précédent. Enfin, vendeurs de tapis et autres « restaurants exotiques » prennent des couleurs coloniales et pittoresques pour le satisfaire. On découvre d’autres cultures dans l’exposition coloniale, mais celles-ci sont reconstruites, fictions splendides répondant à l’attente du regard.

Le théâtre colonial déploie tous ses fastes, dans le double et ambigu discours d’une attention de surface portée aux cultures « locales », cultures elles-mêmes vouées à disparaître devant les bénéfices de la modernité.


Autour de l’exposition, pas de débats ou si peu : la contre-exposition coloniale, organisée par la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale en réalité par la CGTU, des sections communistes parisiennes et les Surréalistes accueille seulement 5 500 visiteurs. La comparaison avec les 33 millions de tickets vendus de l’exposition de Vincennes éclaire, par contraste, l’extraordinaire consensus qui règne autour de la grande commémoration et, au-delà, sur la question coloniale.
Pourtant le tract des Surréalistes « Ne visitez pas l’exposition coloniale », comme le parcours de la contre-exposition sur la « Vérité aux colonies », avec ses six grands panneaux didactiques, sont prémonitoires du devenir d’un empire qui, trente ans plus tard, s’effondrera.

Mais cette prise de conscience rencontre un faible écho face aux splendeurs de Vincennes. Tout le décorum de l’exposition le démontre : la France est non seulement puissante grâce à son Empire, mais, de surcroît, elle fait le « bien » aux colonies. La fiction, magnifiée par l’exposition, d’un Empire uni derrière ses chefs, d’un Empire uniformément fidèle à la France et de populations « dociles » et « reconnaissantes » renforce cette bonne conscience.
Tous les groupes sociaux, et presque tous les partis politiques communient dans la célébration de l’Empire, métaphore d’une France elle-même unie.

Aux désarrois suscités par les récentes retombées de la crise économique de 1929, aux angoisses provoquées par les mutations sociales, à l’anxiété générée par l’exacerbation des extrêmes notamment la montée des ligues conservatrices et de l’ultra-droite , aux peurs de la « dégénérescence des moeurs » et de l’affaiblissement de la « nation », aux inquiétudes naissantes sur « l’immigration exotique » et les « indésirables » qu’expriment des « spécialistes » comme Georges Mauco, l’exposition oppose le signe tangible de la vitalité nationale et propose aux Français de s’unir autour d’une « grande nation impériale ».
On constate également que les temps ont changé, y compris dans la dialectique coloniale. Le Maréchal Lyautey insiste, pour éviter les « excès » d’antan, pour que tous les « aspects pittoresques » et les « exhibitions humaines » soient exclus de l’Exposition coloniale. Il refuse par exemple que la tournée des Kanaks, organisée par la Fédération française des anciens coloniaux, soit présentée de façon permanente à Vincennes. C’est pourquoi ceux-ci seront exhibés régulièrement en tant que « derniers sauvages polygames et cannibales » de l’Empire dans le Bois de Boulogne et ne seront envoyés à Vincennes que ponctuellement, pour quelques « danses folkloriques ».

Entre chaque apparitions ponctuelles dans l.Exposition, au bois de Boulogne, après l’achat du ticket d’entrée, les visiteurs assistaient au « spectacle » avec, en main, une brochure au titre évocateur : « Cannibalisme ». Cette exhibition « pitoyable » sera dénoncée par certains, notamment Alain Lambeaux, dans le journal Candide le 14 mai 1931, sous le titre « Une heure chez les mangeurs d’hommes ».

Le jour de la fermeture de l’Exposition, le 15 novembre 1931, Les Parisiens sont conviés à la fermeture des portes. 500 000 personnes se presseront à Vincennes.
L’Illustration du 21 novembre 1931 écrivait alors : « Alors, derrière le maréchal immobile et debout, son bâton de commandement à la main, le palais d’Angkor s’illuminait tandis que les troupes coloniales commençaient de défiler, acclamées par la foule qui mêlait leur nom à celui du Maréchal Lyautey ».

Dès la fermeture, les officiels pensent déjà à rééditer l’expérience en 1932 ! Cela va retarder de quelques mois les démolitions qui normalement devraient être closes au mois de mars 1932. Tout le monde est dans l’attente. Mais la crise économique est à son comble et l’idée est abandonnée. Il faut démonter l’exposition, ce qui est décidée le 10 janvier 1932. Pour l’été 1932 il ne reste plus rien, mais il faudra attendre mars 1933 pour que le Bois de Vincennes retrouve sa physionomie normale. Les vestiges sont repartis en fonction du besoin et des demandes. Le Musée permanent des colonies récupèrent les collections. Le Musée coloniale de Lyon des mannequins, Marseille et le Muséum des éléments ethnographiques, le musée Guimet les pièces au Pavillon de l’Indochine, le Trocadéro des éléments du pavillon du Cambodge et les grandes statues d’Angkor termineront au Crédit Agricole. En quelques mois le décorum de Vincennes est dispersé.
C’est la fin de la plus importante exposition parisienne du XXe siècle. C’est alors à un double tournant auquel nous assistons. En 1931, c’est l’avant-dernière manifestation de cette ampleur qu’organisera la France en matière coloniale et, en même temps, c’est la fin des zoos humains avec l’histoire des Kanaks. Une nouvelle époque commence, aux lendemains de 1931, qui va conduire l’empire colonial sur la voie des indépendances.