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Chalet Suisse et Village Suisse


Chalet Suisse et Village Suisse à l'exposition de Paris 1900

La Suisse est grandement représentée à l'Exposition de 1900, et, disons-le de suite, l'effort de ce petit peuple ami de la France a donné les résultats les plus heureux et a été accueilli avec une faveur que nous ne voyons pas se démentir. La république fédérale ne figure pas parmi les Etats étrangers représentés par des Palais officiels; elle a réservé ses ressources pour ses expositions dans les divers groupes logés au Champ de Mars, à l'Esplanade des Invalides, aux Champs-Elysées et au quai d'Orsay.

La Suisse a cependant fait édifier au pied de la Tour Eiffel, entre le Palais de la Lumière et le Tour du Monde, un chalet en bois sculpté et découpé semblable aux grands chalets des Alpes. Ce n'est pas un bâtiment officiel ; c'est une sorte de lieu de réunion pour les nationaux qui visitent l'Exposition. La maison en elle-même est fort originale ; elle sert en outre, au rez-de-chaussée, à la dégustation de produits alimentaires.

Nous ne saurions trop recommander aux personnes qu'intéresse le progrès industriel de rechercher dans les divers groupes les expositions suisses ; elles sont d'un intérêt réel et captivant; d'un intérêt, pouvons-nous ajouter, généralement peu soupçonné en France.

Aux Groupes I et III, qui sont réunis en un seul emplacement, dans le Palais occupant l'aile droite du Champ de Mars, la Confédération Helvétique présente les très remarquables résultats de TÉcole des Arts Industriels de la ville de Genève, des instruments de précision, de chirurgie, etc., des photographies, des boîtes à musique dont la fabrication est une des anciennes industries suisses ; des spécimens de cartographie, d'arts graphiques, des machines d'imprimerie et des impressions diverses.

Les Groupes IV et V (Mécanique et Electricité) représentent le plus grand effort fait par la Suisse ; elle y a des machines motrices fournissant la force nécessaire pour la mise en marche d'une partie des appareils exposés, non seulement dans la partie suisse, mais encore dans d'autres sections de l'Exposition.
L'utilisation des forces hydrauliques naturelles, et leur transformation en énergie électrique, qui constituent un des domaines dans lesquels les plus grands progrès ont été réalisés par la Suisse, sont démontrés par une série de tableaux, de vues, de plans, de modèles, groupés dans le salon d'honneur de l'Électricité.

Le Groupe VI est divisé : tout le matériel roulant des chemins de fer, les moteurs, les appareils d'éclairage à gaz acétylène et aérogène sont représentés dans l'annexe de Vincennes, non loin de laquelle s'élève une maison ouvrière construite par la maison Suchard de Neuchatel.
D'autre part on peut signaler au Champ de Mars, comme appartenant aussi à ce groupe, l'exposition de la Compagnie du Jura-Simplon avec perforatrices en mouvement, et l'e-position Collective du canton des Grisons et des chemins de fer rhétiques.

Aux Groupes VIII ( Agriculture) et X (Alimentation), à l'extrémité de l'ancienne Galerie des machines, la Suisse a un emplacement de 2.500 mètres carrés; elle y montre des machines agricoles , des ustensiles pour fromageries, des produits alimentaires; des laits condensés, un moulin complet, des vins, des liqueurs diverses, kirsch, absinthe, des laits stérilisés, etc.
Toujours au Champ de Mars, la Suisse a une très importante exposition dans le Palais des Fils et Tissus. Cette exposition se divise en deux parties. Au rez-de-chaussée sont les machines à tisser, à broder, à teindre, etc ; immédiatement au-dessus, dans la galerie du premier étage on voit les produits de ces machines, c'est-à-dire des tissus de soie du canton de Zurich, des broderies de Saint-Gall, des crêpes, etc.

La Suisse a fait un effort considérable dans les Groupes XIII et XV, comprenant l'horlogerie,la bijouterie,l'orfèvrerie, les bois sculptés, les vitraux, la céramique, qui constitue, avec les machines et les produits alimentaires, les principales industries suisses. Ces deux groupes sont réunis dans le Palais élevé sur l'Esplanade des Invalides ; ils y occupent 1050 mètres carrés ; c'est là que se trouve le Salon de l'horlogerie suisse : une centaine de maisons d'horlogerie y prennent part.
L'Industrie des bois sculptés est également très intéressante, elle présente un Salon complet destiné au nouveau Palais Fédéral ; la ferronnerie artistique y est aussi fort bien représentée.
Chacune de ces sections a reçu sa décoration spéciale; les architectes du Commissariat suisse, MM. Bouvier et Meyer, ont recherché des motifs décoratifs qui s'allient avec le caractère de chaque groupe tout en rappelant par certains traits l'architecture nationale ; naturellement les bois sculptés et ajourés ont été employés très largement. Au Groupe XV et aux Groupes VII et X, c'est-à-dire dans le Palais de l'Esplanade des Invalides et à l'extrémité de l'ancienne Galerie des machines, la Suisse a élevé une coupole à jour, avec peintures décoratives, et une façade très légère d'un heureux effet : la coupole abrite le Salon de l'horlogerie, tout en lui servant de cadre par ses points d'attache et ses piliers ; la façade sert d'entrée à l'Exposition suisse de produits alimentaires et agricoles.

On peut affirmer que tout, dans l'Exposition suisse, est pleinement réussi. Nous ne saurions entrer ici dans une description très détaillée, qui dépasserait le cadre de cet article et aurait peut-être en outre l'inconvénient de fatiguer nos lecteurs. Nous préférons insister auprès d'eux pour leur recommander de ne rien perdre de l'exhibition helvétique, qui donne une impression très -vive de richesse, de force, de travail et de goût. Nous terminerons en conseillant, bien que ce soit superflu, une visite complète du Village suisse de l'avenue de Suffren. C'est un coin d'un charme et d'une paix étranges, à deux pas de l'indescriptible activité du Champ de Mars, et je connais peu de personnes qui n'y aient éprouvé une sensation de bien faisant repos, au sortir de l'incroyable fourmillement d'êtres et de choses qu'on admire parce qu'il est vraiment admirable et unique, mais qui ne laisse pas de fatiguer par une tension perpétuelle de la vue et de l'esprit. A dire vrai, le Village suisse ne fait pas officiellement partie de l'Exposition. Mais il y est relié par une passerelle, et il est adopté par tous les visiteurs, qui y viennent et y reviennent avec toujours un nouveau plaisir.

L'édification du cycle montagneux qui entoure le Village suisse témoigne d'un effort et d'une patience énormes. Il n'y avait rien, en effet, qu'un sol plat et nu, à l'endroit où s'élèvent maintenant des rochers à pic, une trentaine de mètres, où se brise une cascade puissante, et où s'étend un vallon couvert de prairies verdoyantes. Il a fallu échafauder l'ossature de tout ce qui existe,, puis disposer sur cet échafaudage solide et compliqué, des caisses innombrables destinées à recevoir la terre végétale, ou le revêtir d'un enduit spécial donnant, à la vue et même au toucher, l'illusion parfaite des rochers bruts. Le résultat a été atteint; personne, à 1'heure actuelle , ne se douterait qu'à la même place, il y a peu de mois, s'étendaient des terrains vagues et dénudés. Il suffit de peu d'imagination pour se croire à cent lieues de Paris, à cent lieues de tout mouvement et de tout bruit. L'impression serait encore plus suggestive si l'on avait pu dérober à la vue des visiteurs le squelette de la Grande Roue, qu'on aperçoit d'un peu partout en levant la tête, qui gâte à tout instant ce paysage enchanteur. Mais là, les architectes se heurtaient à l'impossible, et il faut leur savoir gré de l'effet obtenu, où une seule note blesse, alors qu'ils étaient
entourés de quasi insurmontables difficultés.

On a accumulé dans le Village suisse, au bord d'avenues larges et spacieuses, tout ce qui peut donner à l'étranger l'idée exacte de la manière de construire du pays, et tout ce qui peut aider à reconstituer l'aspect d'un gros bourg montagnard. Le chalet domine naturellement : chalets en bois, chalets en pierres, chalets en poutres superposées à la façon des isbas russes. Au dedans, des restaurants, des brasseries, des laiteries, diverses industries se sont installées et fonctionnent. Nous ne pouvons tout énumérer. Nous citerons les constructions principales, ou celles qui offrent un intérêt historique ou archéologique.
Une petite maison, avec un perron de cinq ou six marches et, malheureusement, des lampes électriques aux solives embrumées du plafond,porte une plaque commémorative :
BONAPARTE 1er CONSUL
s'arrêta dans cette maison le 21 mai 1800
A la tête de l'armée d'Italie
avant de franchir les Alpes.
Bourg Saint-Pierre (Canton du Valais)

A quelques pas, une maison étroite et singulière, a eu l'honneur d'assister à la naissance de Rachel, notre grande tragédienne, le 28 février 1821. Elle est située à Mumpf, petit village du canton d'Argovie. A citer aussi une très vieille et très curieuse maison de Genève, très exactement reconstituée,.où est né Jean-Jacques Rousseau, le 28 juin 1712.

Ainsi que nous le disions plus haut, d'ailleurs, toutes les maisons du Village suisse seraient à citer, tant à cause du souci de l'originalité qui a présidé à leur choix que du soin qui a été mis à leur édification. Ce soin a été si grand, que certaines d'entre elles ont été apportées de toutes pièces, démontées à leur emplacement primitif et remontées ici dans leur forme exacte et avec leurs éléments constitutifs propres.
Ne pas oublier d'entendre un joueur de trompe des montagnes, qui, juché sur une roche, exécute les ranz les plus variés, et un chanteur tyrolien, qui obtient avec sa seule voix des effets très curieux. Ne pas oublier non plus dans une grande brasserie-restaurant au fond du Village, un intéressant orchestre féminin,sous la direction de M. Joseph Seebold. Cet orchestre, composé de très jolies femmes en costumes nationaux, et auquel sont joints des chanteurs de chœurs alpestres, a beaucoup d'originalité et une réelle valeur.

L'Exposition suisse est bien la manifestation d'un peuple actif, simple en ses moyens, pratique dans ses résultats, et possédant à un haut degré le sens du commerce et de l'industrie.

Texte de Pierre Luguet 1900.